Billets publiés le 14 juin 2011

Récemment et un peu partout, on évoque, pour expliquer les changements dans nos sociétés, la montée en puissance d’Internet et des réseaux sociaux. La politique n’y échappe pas.

« Tu ne peux pas mentir en média social, tu ne peux pas tricher en média social. Et cette espèce de nouvelle contrainte est à la base même d’une nouvelle façon de faire de la politique. »

Ce n’est pas un gourou du web, mais bien le député québécois Yves-François Blanchet qui sort ce constat lapidaire : « Le franc-parler qu’imposent les médias sociaux est à la base même de la nouvelle façon de faire de la politique. » (Source)

Les médias sociaux pourraient-ils faire refleurir la démocratie?

Influence +1

Depuis l’élection d’Obama, et même avant, on sait que les médias sociaux influencent la vie politique. On sait aussi que le printemps arabe doit en partie son avènement à la circulation des idées et des appels à la manifestation sur les réseaux numériques. On serait en droit de penser que le « franc-parler » des médias sociaux (et de la blogosphère en particulier) change la donne.

Mais est-ce vraiment « l’authenticité » et la « véracité » dans les médias sociaux qui fissurent les vieux partis et font renaître la démocratie?

« Tu ne peux pas mentir en média social » et « Tu ne peux pas tricher en média social » pourraient ressembler à deux nouvelles lois sur les tables de Moïse. Mentir, c’est « ne pas dire ou nier ce qu’on sait être vrai ». Tricher, c’est « ne pas respecter les règles ». Regardons attentivement ces deux affirmations…

In Facebook veritas

Un mensonge, c’est dire que le tapis est rouge quand il est bleu. Qu’est-ce qui empêcherait quelqu’un de publier sur Facebook un fait contraire à la vérité? Qu’y a-t-il là, sur une plateforme sociale, qu’il n’y a pas dans une enceinte démocratique?

Les médias sociaux sont jeunes, et tous ceux qui y goûtent ressentent au début l’immense liberté de pouvoir s’exprimer et être écouté. Privilège réservé jadis aux gens des médias et de la politique. Mais on s’en rend rapidement compte, liberté de parole ne veut par dire écrire n’importe quoi. On expérimente rapidement que mentir n’est effectivement pas facile.

Pourquoi? À cause de son cercle social rapproché.

Dans son cercle d’amitié, la personne pris en flagrant délit de mentir perd sa crédibilité. Et plus le mensonge est grossier, plus la réaction est forte. La « vérité » est validée par ses pairs, car, à la limite, est vrai ce que ton réseau dit être vrai.

Dans ce sens, une certaine propension à dire la vérité émergerait des réseaux sociaux. Le réseau réagit rapidement à une « fausse information ».

Ceci n'est pas une #pipe

Mentir sur Facebook ou Twitter (et se faire découvrir) génère sinon l’opprobre, du moins une diminution de gens qui te suivent. Mais ces plateformes ne possèdent pas de propriétés curatives préprogrammées pour empêcher le mensonge. C’est un effet secondaire.

Car les réseaux sociaux n’ont pas attendu le web pour exister. Donc, cet effet secondaire devrait se retrouver dans la sphère politique. Or s’il ne l’est pas, c’est qu’à large échelle, les règles changent. La pression du cercle rapproché ne tiendrait plus.

Si la vérité sort de la bouche des petits réseaux, quand ils sont grands, c’est une autre paire de manches.

In coda venenum

Les médias sociaux numériques peuvent-ils susciter la tricherie sur une grande échelle? Les réseaux socionumériques peuvent montrer la voie pour une meilleure vie en société, et pourquoi pas, changer la façon de faire la politique. Mais il ne faudra pas souffrir d’angélisme et porter aveuglément aux nues les médias sociaux.

« Tu ne peux pas tricher en média social » est tout au plus un beau slogan. Pas plus tard qu’hier, justement, on a démasqué un Américain en Écosse qui se faisait passer pour Amina, une blogueuse lesbienne syrienne (source).

Et ce n’est pas une simple anecdote : sur fond de guerre civile et de massacres en Syrie, cette blogueuse a attiré la sympathie de nombreux lecteurs touchés par son « enlèvement » à Damas la semaine dernière. Des mots clés comme #freeamina circulaient sur Twitter, et un groupe a été créé sur Facebook qui a atteint 15 000 membres. Grâce à l’intense recherche d’internautes-enquêteurs, le canular a été démasqué.

Dans ce sens, oui, on peut dire que la vérité est venue des réseaux sociaux, mais ce canular, cette « triche », a eu lieu quand même.

Et la conséquence politique est bien réelle : le régime syrien pourrait exploiter l’affaire #Amina pour prouver que le soulèvement est fomenté par « des puissances étrangères ». « Cette imposture est un coup de poignard dans le dos des activistes en ligne », répliquent les organisateurs derrière la page Facebook emblématique de la révolution égyptienne, Nous sommes tous Khaled Said (source).

L’anonymat en ligne n’a pas que des vertus, et les réseaux sociaux n’ont pas le monopole de la vérité. À nous de toujours rester vigilants et ne pas attendre qu’on se fasse retweeter pour changer la politique.