Billets publiés le 9 juin 2011

Martin LessardLisez ceci et épatez vos amis

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 publié le 9 juin 2011 à 9 h 49

La télévision et la radio passent en mode été. Sur le web, média qui demande de chercher activement l’information, l’idée insolite d’un relâchement estival ne traverse pas l’esprit d’un utilisateur habitué à prendre des pauses légères ou à se lancer dans des lectures denses au gré de ses envies, en tout temps.

Vouloir savoir et apprendre ce qu’on ignore, voilà un des grands bénéfices du web.

J’épate, donc je suis

Auparavant, les livres répondaient à ce besoin. Pour les sujets d’ordre général, la concurrence du web se fait aujourd’hui très forte.

J’ai parcouru un livre, reçu récemment au bureau de Triplex, sur l’histoire de l’informatique. Une brique sans âme véritable qui enchaîne les unes après les autres des bribes d’information sur les acteurs de l’odyssée informatique.

Tout ou presque s’y trouve. Mais sur Wikipédia aussi (plus de 13 000 articles).

Je ne sais pas pour vous, mais aujourd’hui, pour plonger dans un livre, moi, je m’attends à y trouver un angle personnel, une subjectivité à défaut d’idée nouvelle, un point de vue original. Car pour de l’impersonnel, Wikipédia fait bien le travail.

Mais l’éditeur a tenu à ajouter sur la quatrième de couverture : « Lisez ce livre et impressionnez vos ami(e)s… » L’argument de posséder plus d’information est-il encore pertinent à l’ère de la surabondance? Comment peut-on aujourd’hui épater ses amis avec ce qu’on sait? À la première interrogation, ils sautent sur Google!

Le web est notre deuxième cerveau, disent certains : « À quoi bon retenir certaines informations puisque, en un clic de souris, on peut avoir la réponse? »

Encore faut-il savoir faire la distinction entre une bonne information et une mauvaise.

Lutte des classes informationnelles

La société offre toutes sortes d’outils pour accéder aux informations : la télévision, la presse, la radio, Internet. Mais ces outils n’apportent pas des bénéfices pour tous, selon Umberto Eco, dans une entrevue qu’il a accordé à Wikipédia.

« Ainsi, la télévision fait du bien aux pauvres et fait du mal aux riches », dit-il.

Il entend par « pauvres » et « riches » non pas le sens d’une possession matérielle, mais plutôt une « compétence culturelle et intellectuelle ». Par exemple, « un diplômé est riche, un analphabète est pauvre », c’est-à-dire que le premier possède un net avantage pour se débrouiller dans la société de l’information.

« Aux pauvres, [la télévision] a appris à parler italien; elle fait du bien aux petites vieilles toutes seules à la maison. Mais elle fait du tort aux riches parce qu’elles les empêchent de sortir voir d’autres choses plus belles au cinéma; elle leur restreint les idées. »

« L’ordinateur en général, et Internet en particulier, fait du bien aux riches et du tort aux pauvres. À moi, Wikipédia apporte quelque chose, je trouve les informations dont j’ai besoin. Mais cela est dû au fait que je n’ai pas une confiance aveugle en elle [...] » Cette dernière affirmation découle du fait qu’il est suffisamment cultivé pour croiser et vérifier les sources.

Filtrez ceci et épatez vos amis

Les « riches » pratiquent une forme de littératie numérique : l’art du filtrage. Un autre nom pour « esprit critique ». Ils savent qu’accéder à tout le savoir sur Internet est une forme d’illusion du pouvoir. Le véritable pouvoir n’est plus l’accès, mais la capacité de faire le tri.

La machine Watson nous a montré récemment, elle qui a battu ses concurrents sur des questions de culture générale, que jouer au singe savant ne sera plus pour longtemps le passe-temps favori des gens.

Pour combien de temps encore le fait de tout avoir dans sa tête pourra-t-il épater la galerie?

Être capable de filtrer ce qui est pertinent et valide, cultiver de nouvelles idées, séparer le superflu de l’essentiel, sélectionner et contextualiser, devenir l’expert qui donne les bonnes directions, ça, à coup sûr, c’est impressionnant!

Dans la surabondance d’information, vous voyez-vous comme un relais, ou comme un filtre?