Martin LessardCes réseaux que les médias français ne peuvent plus nommer

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 publié le 6 juin 2011 à 10 h 46

« Tu n’utiliseras pas le nom de Facebook ou Twitter en vain. » Est-ce un onzième commandement? L’autorité suprême, le Conseil supérieur de l’audiovisuel français (CSA), considère que le renvoi des téléspectateurs ou des auditeurs à la page Facebook d’une émission ou à son compte Twitter « revêt un caractère publicitaire qui contrevient aux dispositions de l’article 9 du décret du 27 mars 1992 prohibant la publicité clandestine. »

Depuis une semaine en France, on ne peut plus citer Facebook ou Twitter à l’antenne. Au nom de cette loi contre la publicité clandestine, les plateformes sociales sont à mettre au rayon des marques de lessive.

Tu ne citeras point

Ce qui est devenu illégal, c’est l’autopromotion d’une page sur une plateforme commerciale dans l’unique but de les y rejoindre (les « retrouvez-nous sur Facebook » et autres « plus d’info via notre compte Twitter ») ou des mentions comme « le ministre X, qui s’est exprimé sur Twitter » (il faudrait maintenant dire « le ministre X, qui s’est exprimé sur les réseaux sociaux »).

Sur Express.fr, Christine Kelly, conseillère au CSA, précise : « Le CSA est conscient de l’importance de Facebook et de Twitter. Et peut-être qu’un jour Facebook deviendra un nom commun. Mais, pour le moment, c’est une entreprise commerciale, dominante certes, mais pas la seule. »

Le fruit défendu

Les réactions ne se sont pas fait attendre.

Un peu flou, dit Jean Cattan, dans Rue89, il y a pourtant une différence flagrante entre les mentions faites moyennant contrepartie et les autres mentions faites à titre d’information. Personne n’est rémunéré en mentionnant Facebook ou Twitter.

Hypocrites, tempête Jean-Patrick Grumberg sur drzz.fr, qui rappelle que le terme « Minitel » n’a jamais été banni alors qu’à l’écran on invitait les téléspectateurs à composer le « 3615 » (numéro du service) et de taper le code clé de la chaîne (TF1, RFI, etc.).

« Le CSA n’a pas compris que, avant d’être des marques, Twitter et Facebook sont des espaces publics où plus de 25 % de la population française discutent et échangent des informations », conclut le journaliste Benoît Raphaël.

N’adorez pas le veau d’or

Le CSA ne semble pas saisir comment fonctionne le nouvel écosystème de l’information qui s’est mis en place. Selon Madame Kelly, toujours dans L’Express, les réseaux sociaux « ne sont pas des sources d’informations, ce sont des moyens dont les gens usent pour y diffuser de l’information. »

Les réseaux sociaux, pas une source d’information? Hum.

C’est sur Twitter que l’annonce de la mort de Ben Laden est sortie en premier. C’est aussi à partir d’un gazouillis que tout le cirque médiatique a démarré autour de l’affaire DSK. Les réseaux sociaux débusquent des nouvelles parfois passées inaperçues dans les médias ou alors continuent le travail abandonné par ces derniers (comme le silence médiatique sur la catastrophe nucléaire qui continue à Fukushima).

Tu ne profaneras pas son nom

Les réseaux sociaux se sont bien gaussés de cette décision, on s’en doute :

- Presse-Citron se demande comment nommer l’innommable. « Suivez-nous sur le premier site de micro-blogging d’actualité en temps réel du monde »?

- Benoît Raphaël propose l’approche blasée : « Retrouvez-nous où vous savez… »

- Est-ce que la prochaine interdiction touchera aussi l’iPhone ou Android? : « Téléchargez notre application sur votre téléphone avec une pomme ou un petit robot »?

Réalité™, marque déposée

Ce qui est révélateur dans cette affaire, outre l’incroyable nage à contre-courant d’un CSA dépassé, c’est la difficulté flagrante de nommer la nouvelle réalité numérique sans employer un nom commercial pour l’exprimer.

Écoutez autour de vous, il n’y a que Google comme moteur de recherche, Facebook comme réseau social, iPhone comme téléphone intelligent, Skype comme service de téléphonie vidéo… Et si dans votre entourage vous utilisez d’autres d’outils plus spécialisés, vous les nommez probablement aussi par leur nom de marque.

Internet concerne une grande partie de notre activité quotidienne et de l’interaction humaine dans nos sociétés. Serait-il devenu impossible de citer notre nouvelle réalité sans citer un nom commercial?

Tu es réseau, et au réseau tu retourneras

Internet est un territoire, et les plateformes sont comme des villes. Dire qu’on est sur le continent nord-américain ne nous aide pas si nous cherchons à être retrouvé à Montréal…

Bien sûr, Facebook n’est pas les réseaux sociaux, et les réseaux ne sont pas Facebook. Mais se donner un rendez-vous dans les réseaux sociaux ne veut rien dire… Une page Facebook n’est pas une page MySpace. Suivre Twitter ou suivre Tumblr ne donne pas les mêmes résultats.

Les réseaux sociaux, pour le meilleur ou le pire, ont réussi l’arrimage avec les médias traditionnels pour créer un nouvel écosystème de l’information.

Dépoussiérer une loi antédiluvienne ne fera pas retourner le génie dans la bouteille.

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