Martin LessardQuestions d’images : le cas Ben Laden

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 publié le 9 mai 2011 à 14 h 20
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Oussama ben Laden appartient peut-être à ces rares icônes mondiales qui jettent encore les foules dans la rue dans un immense cri d’allégresse viscéral et troublant. Les foules entre 2001 et 2011 se sont répondu en écho. Mais ce n’était pas les mêmes foules qui fêtaient.

Quand, le 11 septembre 2001, les tours jumelles du World Trade Center se sont effondrées, Internet était complètement paralysé sous l’énorme demande de bande passante. Peu ou pas d’info était disponible. Le temps réel, c’était la télé.

Le 1er mai 2011, la mort d’Oussama ben Laden par un commando militaire américain a provoqué sur Internet une activité tout aussi intense. Mais le réseau était plus préparé, plus robuste.

Les statistiques d’Akamai sur les sites de nouvelles montrent une surcharge représentant 28 % en Amérique du Nord et 24 % ailleurs dans le monde (source).

Nous avions cette fois-ci affaire, par sa nature même, à un événement sans image (tout le contraire du 11-septembre).

Il n’y avait pas d’image? Qu’à cela ne tienne, un montage fut fabriqué de toutes pièces (source) et il a circulé quelques heures sur le web et dans les médias avant d’être invalidé. Les fausses images ont la vie dure sur le web aujourd’hui…

Tout est hors cadre

Mais comme les médias ont horreur du vide, la photo montrant le président Obama et son équipe suivant les opérations à la Maison-Blanche (salle baptisée « Situation Room ») a pris toute la place.

Cette image restera probablement gravée dans la tête des gens comme emblématique de l’événement. Tous sur la photo ont les yeux rivés à un écran hors cadre où se passent les événements. La gravité des visages, avec la main de Mme Clinton sur sa bouche, donne à l’image un aura d’intensité, de véracité même, qui ne laisse personne indifférent.

Et nous, nous regardons ces dirigeants, qui regardent les soldats, qui filment leur intervention sur le terrain. Parlez-moi d’un spectacle d’un spectacle. « Le spectacle, comme tendance à faire voir par différentes médiatisations spécialisées le monde qui n’est plus directement saisissable », pour citer Guy Debord dans la Société du spectacle.

Faire voir, ou ne pas faire voir. C’est selon. Par exemple, cette curieuse retouche d’un journal hassidique de New York qui a effacé Mme Clinton (source).

Il faut vraiment avoir la firme conviction que son lectorat ne s’informe pas ailleurs… et encore moins sur Internet…

Conspiration avortée

Évidemment, le moulin à conspiration a rapidement démarré quand les Américains ont annoncé s’être débarrassé du corps en haute mer. Il fallait s’informer sur les réseaux sociaux pour se rendre compte que ça ne passait pas : des preuves, on voulait des preuves.

Mais il est probable que la diffusion des images n’aurait rien changé pour les conspirationnistes. La manipulation est partout, le doute est permis, pourrait-on croire.

La preuve est pourtant arrivée par la bande : Al-Qaida confirme la mort du leader. Là où aucune image officielle n’aurait convaincu entièrement tout le monde, les annonces de groupes terroristes sur des forums ne laissent plus de place au doute.

Quand il y a un point commun entre différentes visions du monde, ça ressemble à la réalité.

Si on peut représenter les versions des deux groupes opposés sous forme de diagrammes de Venn, on voit qu’ils s’accordent sur un point. La mort de Ben Laden. Comme il ne peut être question ici de collusion, voilà une nouvelle qui n’entrera pas au panthéon de la conspiration.

Les preuves demandées la semaine dernière (corps, photos, vidéos) sont maintenant superflues.

On ne veut pas le savoir, on veut le voir

C’est l’humoriste Yvon Deschamps qui ironisait en disant : on ne veut pas le savoir, on veut le voir. La pression est forte. On dirait qu’on ne peut rester sans image.

À défaut de conspiration, il reste l’humour. Comme cette vidéo truquée qui serait une explication de la disparition du corps de Ben Laden en haute mer.

Ou bien les jeux vidéo. Comme ce terrain de la cachette de Ben Laden maintenant disponible pour le jeu Counter-Strike (source).

L’absence des images, le choix des mots

Le gouvernement américain a diffusé cinq vidéos (sans son) trouvées dans la cachette de Ben Laden samedi dernier. Elles se retrouvent toutes maintenant sur YouTube.

On peut y voir, d’une façon pathétique, une figure diminuée d’un vieillard, sans voix, devant des images d’une actualité qui se fait sans lui. Probablement que cet effet est voulu par le gouvernement américain. Question de briser l’image d’une icône?

On voit dans les vidéos un Ben Laden avec sa barbe grise teintée en noir. Comme quoi même cette icône était préoccupée par son image.

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