Martin LessardL’influence de l’influence

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 publié le 15 avril 2011 à 14 h 05
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Avant les débats télévisés des chefs mardi et mercredi, le professeur Luc DuPont nous rappelait sur son blogue que « pendant très longtemps, spécialement à l’époque des débats radiophoniques, on présumait que l’électeur était une créature rationnelle, [mais que] le débat télévisé entre Kennedy et Nixon avait montré que l’électeur était avant tout influencé par des éléments émotionnels : un vêtement, un sourire, une chevelure, l’assurance, la confiance, l’improvisation, la gestuelle, etc. ».

L’influence. C’est-à-dire une action qui induit quelque chose chez les autres, sur une base volontaire. Réfléchissons là-dessus un instant.

Les médias sociaux représentent une place de choix pour tenter de mesurer l’influence, car on peut y retracer facilement la circulation d’informations. Il est normal que plusieurs aient tenté de mesurer les « influenceurs » sur les réseaux numériques.

Existe-t-il des critères qui permettent de mesurer l’influence?

En posant la question de cette façon, on laisse sous-entendre que l’influence se laisse mesurer. Elle pourrait être plutôt un constat émergeant après coup dont les sources sont introuvables. Tout au mieux trouve-t-on indirectement des indices de ces processus d’influence. Mais essayons de penser que oui.

La twittosphère en particulier offre un énorme terrain de jeu pour tester des hypothèses. Facebook aussi. Parce qu’ils permettent de délimiter un terrain relativement bien balisé basé sur des relations (réciproque ou non) objectivement mesurables. Le lien d’abonnement entre les gens. La complexité commence quand il s’agit d’interpréter ces liens et ce qui circule entre eux.

Plusieurs outils, qui ne sont pas nouveaux, proposent ce type d’interprétation. Voyons le plus populaire, qui dans un contexte électoral, pourra nous faire rapidement découvrir qui sont les « influenceurs » en ligne.

Klout : « la référence de l’influence »

La force des chiffres, c’est de simplifier des concepts :

Klout score : c’est un chiffre, de 0 à 100, qui donne votre « niveau d’influence ». Plus il est élevé, plus il est fort.

Klout vient aussi avec d’autres données qui en font son succès (détails ici, en anglais) :

True reach : la mesure de votre audience

Amplification probability: la possibilité que votre contenu génère un acte

Network influence: le niveau d’influence de votre audience

Votre profil se trouve aussi sur un tableau de classification selon votre niveau d’activité, la quantité de retweets ou l’étendue des thèmes que vous avez abordés.

Exemples pour les chefs des quatre grands partis canadiens

J’ai regardé le Klout score pour Ignatieff (90 000 abonnées, 450 tweets), Harper (126 000 abonnés, 375 tweets), Layton (81 000 abonnées, 880 tweets) et Duceppe (54 000 abonnées, 485 tweets).

À titre de comparaison

Pour comparer, j’ai pris 4 autres comptes Twitter, l’artiste Mitsou (24 000 abonnées, 4000 tweets) une des plus populaires au Québec sur Twitter, Benoît Descary, un des 5 plus importants blogueurs québécois (37 000 abonnés, 6000 tweets), le compte de Triplex (9000 abonnés et 3000 tweets) et un pur inconnu, pris au hasard (53 abonnés et 163 tweets).

Constats

On voit que pour les chefs, leur Klout score est sensiblement au même niveau (mais plus faible pour Duceppe, probablement parce qu’il ne représente qu’une fraction, 20-25 %, de la population canadienne).

On peut être surpris du True reach de Duceppe : 75 % de ceux d’Ignatieff ou de Layton (et non 20-25 %). Une mesure de sa grande popularité au Québec, ou de son influence?

Autre point surprenant. Pourquoi Harper, qui a, de loin, le plus grand nombre d’abonnées (126 000), possède-t-il un chiffre de True reach totalement disproportionné (9), plus bas que le plus inconnu des twitteurs que j’ai trouvé?

Un tour dans la liste de ses abonnés montre un nombre impressionnant de personnes (ou de robots) qui ne sont qu’abonnées à lui, mais à presque personne d’autre. Ceux-là ne participent pas autrement à Twitter – on les reconnaît à leur absence d’avatar et de tweets. Est-ce la raison pourquoi Klout a réduit la portée des messages de Harper? Qui sont ces abonnés isolés et sans attaches autour du compte de Harper? En tout cas, on voit que les algorithmes de Klout permettent de détecter des formations qui sortent de l’ordinaire.

L’étalon de la mesure?

En absence d’un indice étalon, il est difficile de conclure que Klout est un outil de mesure d’influence efficace. Par contre, il ne vient pas nécessairement contredire nos intuitions (les chefs ont plus « d’influence » que Mitsou ou Benoît Descary), mais doit-on être nécessairement rassuré?

Obama a un Klout score de 87 (et 3 millions de True reach), et Aston Kutcher, lui, en a un de 82 (et 2 millions de « True reach »). Le président, hors ligne, a une influence sur la planète, pas Kutcher. Kutcher en ligne n’influence que les Américains.

Klout mesure donc «l’influence» sur le plus grand nombre. Et comme les Américains sont les plus nombreux sur le réseau Twitter, Kutcher a plus « d’influence » que nos chefs sur la population mondiale de Twitter.

Carte du territoire

Si on intégrait les versions similaires de Twitter en Chine, probablement que le sommet des influenceurs serait complètement chinois. Mais auraient-ils une influence sur nous? Il manque une forme de territorialisation de l’espace numérique : l’influence n’est pas abstraite, mais collée sur une réalité qui possède un espace physique, un lieu où cette influence s’exprime.

Mais repérer une influence, est-ce suffisant? L’acceptation par le groupe de l’influence d’un individu compétent dépend essentiellement de la crédibilité qu’on lui donne. Retweeter est-il une mesure du crédit qu’on lui donne? Possible…

Mais la subtilité de l’accord de crédit n’est pas rendue par Klout.

Il pourrait être une forme de soumission (un automatisme face à une autorité), une forme de respect (on accepte son rôle de relais parce que l’on accepte que l’autre soit plus influent) ou une preuve d’accord réel (mais du coup, on se demande quelle influence on a sur quelqu’un qui était déjà en accord avec nous).

L’influence mesurée ici ressemble plus à une détection des mécanismes de retransmission d’information. Il s’agit de voir comment on s’y est pris pour intéresser les utilisateurs de Twitter à transmettre un message. On n’attrape pas des mouches avec du vinaigre.

Tout cela pourrait engendrer une lassitude si nous croyons que les internautes se laissent influencer facilement. Twitter apporte une nouvelle manière de communiquer. La culture du retweet peut permettre ce renouveau, pourvu que chacun se pense non pas comme un relais, mais bien comme un filtre.

Peut-on mesurer ça à la place?

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