Martin Lessard16 ans de wiki

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 publié le 29 mars 2011 à 9 h 58

Peu de gens en ont parlé, mais le premier wiki a fêté son 16e anniversaire vendredi dernier. Probablement que la fête est passée inaperçue parce que son plus célèbre rejeton, Wikipédia, a eu 10 ans en janvier dernier.

Créé le 25 mars 1995 par Ward Cunningham, un wiki est un site web où, tous, par défaut, peuvent participer : chaque page est modifiable par chacun, comme un tableau blanc sur lequel on peut écrire, effacer, modifier et corriger.

Fondée sur un espoir profondément optimiste, la philosophie d’un wiki tient pour acquis que chacun est assez responsable pour respecter le travail de l’autre et possède un but commun : le partage de connaissances.

Ce qui m’étonne – mais on devrait peut-être s’étonner que je m’étonne –, c’est de voir que cet outil reste encore aujourd’hui l’apanage des geeks. Pourquoi un si puissant outil de participation n’est-il pas utilisé par une plus grande partie de la population?

Le wiki comme palimpseste

Le wiki est avant tout un outil de travail en commun pour créer des documents à plusieurs mains. Dans certains cas, le travail de réécriture est tel que le wiki, en tant que support, ressemble à un palimpseste technologique, c’est-à-dire à une page-parchemin dont on aurait gratté les écrits précédents pour y écrire de nouveau.
Moine Copiste (Jean Miélot)
Mais, à la différence des moines-copistes du moyen-âge, nos moines-copistes du 21e siècle ne cherchent pas à laver toute trace du message précédent, mais à bâtir sur ce qui était déjà là. On y « coconstruit » des documents (des pages web en fait) reliés entre eux.

Correcteur 101

C’est un outil qui transforme le web en une expérience autant d’écriture que de lecture. Il n’en fallait pas plus pour faire dire à Jimmy Wales, le fondateur de Wikipédia, que son encyclopédie est un exercice de « démocratie mondiale » [source, en anglais]. Que penser alors du fait que mondialement, toute proportion gardée, peu de gens participent à cette démocratie?

Simplement parce que ce n’est pas tout le monde qui a envie de participer.

Plusieurs raisons peuvent entrer en ligne de compte pour expliquer cet état de fait :

- Modifier une page web de référence sur laquelle on vient de tomber (Wikipédia arrive en tête de plusieurs résultats) revient à invalider la valeur de celle-ci. Une référence est comme une borne repère sur laquelle on évalue le reste; la déplacer la rend relative, donc inutilisable. Il est plausible que ce malaise en bloque plus d’un.

- Modifier une référence demande d’être une personne compétente ou, du moins, d’avoir accès à suffisamment de connaissances pour se sentir légitime de la modifier. Et comme nous sommes, vraisemblablement, loin d’être experts en tout…

Collaboration asynchrone

Dans le cas d’une personne qui découvre une erreur (qui décèle une erreur possède une certaine compétence), pourquoi ne se prévaut-elle pas toujours du privilège de la corriger rapidement? Un écueil se dresse sur son chemin.

La collaboration asynchrone se heurte à la difficulté de s’entendre sur ce qu’est une bonne correction. La « négociation de sens » entre les auteurs est un processus parfois périlleux et souffrant, car nous sommes plusieurs à devoir nous accorder sur le sens commun d’une chose.

Experts contre profanes

Le mode démocratique choque assurément les experts déjà établis qui se voient souvent contestés, dans leurs apports, sur la base que d’autres pensent autrement. Un professeur avec 20 ans d’expérience doit ressentir parfois qu’il a peu de chance contre de jeunes wikipédiens ayant tout leur temps devant eux pour contester la correction.

Par essence, le wiki force cette « négociation de sens », car tous les auteurs se trouvent à créer une seule et même oeuvre.

Mais à ce jeu, il n’y a que les individus qui ont du temps qui gagnent les combats d’édition. Ceux-là peuvent perfectionner les contenus. D’une certaine façon, si vous me permettez ce détournement, l’histoire est toujours écrite par les gagnants.

La longue traîne de la qualité

Or malgré tout, dans le cas de Wikipédia, le résultat, dans son ensemble, est assez juste. On cite souvent, depuis 2005,  l’étude de la revue Nature sur la recension des erreurs dans Wikipédia et Britannica. Le premier s’en sortait plutôt bien, malgré que le wiki tienne plus du processus chaotique que le second, supposé plus professionnel et compétent.

Dans le cas de Wikipédia, une masse critique de citoyens assure une certaine surveillance des contenus. Dans une longue traîne des wikis, il n’y a que ceux à la tête de cette courbe, ceux qui possèdent un volume de participants suffisants, qui peuvent prétendre refléter une certaine qualité. Wikipédia en fait partie.

Négociateurs de sens

Voilà 16 ans donc que le wiki représente un formidable outil pour cristalliser entre les participants le « sens négocié » qu’ils veulent accorder au contenu d’une page. Mais depuis, il n’est plus le seul outil…

Les forums ou les sites de questions/réponses, comme Quora.com, sont là pour offrir une solution de rechange aux wikis : chaque apport est une entrée séparée, et le sens n’est pas négocié à même le texte, mais dans sa lecture en votant pour ou contre (système d’étoiles ou de pouces).

Il y a aussi les blogues, qui sont apparus il y a une dizaine d’années pour permettre l’émergence d’une voix unique où les commentaires sont permis, mais séparés et distincts. Facebook prolonge à sa manière cette possibilité.

Voilà, peut-être, la raison qui fait que la culture du wiki n’est pas si répandue aujourd’hui. D’autres outils répondaient autrement à la volonté de participer. Que cela ait engendré un tsunami de contenus est une autre histoire.

Internet, Société