Martin Lessard1 autobus, 2 personnes, 5 constats

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 publié le 17 mars 2011 à 12 h 48

Une dame assise à côté de moi, hier, dans l’autobus qui me menait vers Ottawa m’a montré son BlackBerry. « Il vient juste d’y avoir un tremblement de terre à Montréal de 4,7 sur l’échelle de Richter » (4,3 selon d’autres sources) La première chose qui m’est passée par la tête a été : qu’est-ce qui a poussé la dame à me parler de cet événement-là?

600 millions d’amis, et moi, et moi, et moi

Et elle a jugé cette nouvelle assez importante pour oser briser la glace (et tant mieux). En fait, elle a joué le jeu du connecteur. Elle relaye des informations qu’elle juge pertinentes pour son entourage. Des amis lui avaient envoyé l’information du tremblement de terre dans les minutes qui ont suivi l’événement et elle l’a aussi fait suivre. Nous étions justement près de l’épicentre.

Le CrackBerry comme fournisseur d’information

Pendant le reste du voyage, nous avons discuté de tout et de rien, d’Internet surtout et des nouveaux outils en particulier. Probablement parce que je lui ai dit que j’allais dans l’Outaouais pour donner une conférence sur les médias sociaux. Elle savait ce que c’était, mais cela ne semblait pas nécessairement être au coeur de sa réalité. Pourtant, visiblement, elle faisait partie des 50 % des Québécois qui fréquentent les réseaux. Il y a beaucoup de Monsieur (ou de Madame) Jodoin qui font du média social sans le savoir.

Le CrackBerry est le surnom que l’on donne au BlackBerry, qui entraîne une dépendance semblable à celle au crack. Ma voisine consulte le sien dès qu’elle a un « temps mort ». Les nouveaux outils ont une grande propension à venir remplir ces « moments perdus ». Mais c’est une dépendance à quoi?

Le média, c’est moi

Le magazine Psychology Today a publié il y a quelques années un billet mentionnant que le besoin de retweeter, et d’échanger au sens large, était au sommet de la pyramide des besoins de Maslow, au niveau de « l’estime de soi et de le reconnaissance sociale ». Les nouveaux outils socionumériques font sentir les gens normaux comme des vedettes, avait écrit l’auteur. Je dirais plutôt l’inverse : les célébrités ont plutôt perdu le monopole de se sentir au centre. Nous sommes tous au centre de notre réseau.

Se sentir en contact avec sa communauté répond clairement à un besoin d’appartenance. Mais est-ce toujours sain?

FOMO, lol?

La raison de la dépendance pourrait être la peur de passer à côté de quelque chose, de ne pas être dans le coup, comme le soulignait justement avant-hier Catarina Fake, cofondatrice de Flickr, en parlant du FOMO (fear of missing out). Les médias sociaux nous mettent au courant d’événements que nous manquons. Quand vous êtes seuls à la maison, les mises à jour de vos amis dans leurs sorties sont là pour vous rappeler que « ça se passe ailleurs ». Sans vous.

C’est une problématique sur laquelle il faudra revenir, mais généralement, les réseaux socionumériques reposent plutôt sur la notion plaisante de gratification (notoriété, échange) et nourrissante (apprentissage croisé et mutuel où la coopération est une dynamique essentielle).

Compléments d’info directs

En parlant de coopération : rapidement, mon réseau personnel a commencé à filtrer des informations en lien avec ce tremblement de terre, écho médiatique, évidemment, de celui du Japon :

Vincent Abry a rappelé sur son blogue l’existence de EarthQuake Watch, un gadget iGoogle pour suivre tous les tremblements de terre dans les 24 dernières heures. Tiens, juste depuis ce matin, 40 secousses de faible ampleur on touché l’Amérique du Nord seulement. De quoi relativiser celui d’hier.

Dr Goulu, grand vulgarisateur, a aussi publié hier sur son blogue un précieux article sur les séismes. « L’échelle de Richter est tellement démodée que seuls les journalistes l’utilisent encore. » On utilise plutôt aujourd’hui l’échelle de magnitude du moment pour mesurer l’énergie dégagée à l’épicentre sur une échelle logarithmique, notée de 1 (très faible) à 9 (celle qu’a subie le Japon). Mais une autre échelle (MSK) est plus utile pour décrire la gravité des dégâts, car l’intensité diminue rapidement à mesure que l’on s’éloigne de l’épicentre « qui n’a causé « que » une intensité de VII à VIII dans la région de Sendai », étant donné la distance. À titre de comparaison, « Kobe avait été détruite par une intensité de IX à XII par un séisme d’une magnitude de « seulement » 7,2, dont l’épicentre était directement sous la ville ». [L’usage des chiffres romains permet de distinguer les deux mesures.]

Le filtrage social

Les réseaux sociaux confèrent un pouvoir d’être à l’affût de tout ce qui se passe. Les grands médias se branchent dessus pour être alertés, et les réseaux sociaux se branchent en retour sur eux pour distribuer les nouvelles. Et dans les interstices, des contenus nouveaux apparaissent, comme les deux billets ci-haut.

Qu’on le veuille ou non, on se retrouve partie prenante de cet écosystème, à divers degrés, en retweetant ou en parlant, par exemple, à un passager à côté de soi dans un autobus en direction d’Ottawa.

Cinq constats

Ce qui m’amène à faire cinq constats sur cette dernière décennie, qui a vu une progression exponentielle des médias socionumériques dans la société.

  1. Avec la démocratisation des moyens de production et de diffusion de contenu, on est passé d’une rareté (relative) à une surabondance d’information (le PDG de Google a fait remarquer qu’il y a autant d’information créée en deux jours que depuis le début de l’humanité jusqu’en 2003.)
  2. La surabondance d’information a favorisé et rendu indispensables des moteurs de recherche: la recherche est devenue une « commodité » ; pour la moindre question, on va maintenant sur Google. Qui répondait à toutes ces questions avant?
  3. Mais du même coup, si l’accès, lui-même, à toute cette information n’est plus un problème, la nouvelle limite est humaine et non technique : notre capacité limitée de traiter toute cette information (en absence de tri « en amont » par des experts) nous force à développer notre propre système alternatif de filtrage.
  4. C’est alors que le filtrage social émerge comme une stratégie essentielle pour s’y retrouver. Devant tant de propositions, il est impossible de (toujours) faire des choix rationnels. Les recommandations sociales prennent le relais et on se met au diapason des échanges dans son réseau.
  5. Si vous recevez encore des PowerPoint de blagues sexistes de votre oncle, c’est que vous êtes mal entouré dans vos réseaux. Ou alors il faut être assis à côté de la bonne personne dans l’autobus.
Internet, Réseaux sociaux