À la suite du départ de Philippe, me voilà comme nouveau coloc du triplex. Le troisième type de ce blogue, quoi. Je dépose mon sac à dos à Radio-Canada pour la première fois. Et vous savez quoi? Je suis en terrain connu. Parce qu’ici, ils en mangent, du web, et depuis longtemps, eux aussi. Internet a attiré dès le début, comme un aimant, des gens aux horizons divers, traversés très tôt par une vision que tout allait changer. Non pas que nous savions ce qui s’en venait, mais nous sentions que quelque chose de géant se passait à ce moment-là.
Nous étions au début du web. L’écran était noir, les lettres, orange fluo. Il n’y avait pas d’images encore, que du texte. Je tapais sur un clavier des codes cryptiques, et à l’autre bout de la planète, un disque dur tournait. Et apparaissaient soudain des informations qui me parvenaient. Le serveur était à Singapour, si ma mémoire est bonne, mais ce n’était pas autant l’échange d’info qui était fascinant que la vision d’un monde à venir : petit, en temps réel, et interconnecté.
Vous vous souvenez peut-être du classique de Steven Spielberg, La rencontre du troisième type (1977), où Richard Dreyfuss, durant la majeure partie du film, essayait de donner forme à sa vision en sculptant ses patates pilées et en édifiant dans son entrée la réplique du mont Devils Tower. Sa vision était en fait son point de rendez-vous avec les extra-terrestres, et surtout, un point de ralliement pour tous ceux qui avaient eu la même vision que lui.
Rétrospectivement, je crois que le film parlait moins de la rencontre avec les extra-terrestres que de la rencontre de l’humanité avec une nouvelle réalité qui s’ouvrait devant elle. Les extra-terrestres, c’était ceux qui naviguaient sur Internet. Je distingue trois périodes marquant l’appropriation du web par la société.
Au début, dans la première période, disons de 1990 à 2000, des « illuminés » comme moi se sont rués sur Internet, lâchant tout, convaincus que la convergence de tous les médias allait être pour demain. Ça a mis 20 ans, finalement. Comme pour le personnage de Richard Dreyfuss, on nous regardait avec un sourire sarcastique en coin, avec nos WWW, nos URL et nos HTML. Et comme dans le film, ces « illuminés » se retrouvaient finalement un à un et se reconnaissaient entre eux. Sur le web, ce fut pour former des groupes, des projets, des compagnies.
J’ai bâti, à coup de balises tapées dans un éditeur de texte, le premier site d’envergure d’Hydro-Quebec.com dans la deuxième moitié des années 90; fraîchement sorti de ma maîtrise en communication multimédia, à l’UQAM, j’avançais encore sous le radar à créer « des liens entre les pages ». Les contenus du monde se connectaient lentement ensemble. Et bientôt, ça allait être au tour des gens de se connecter entre eux.
Autour de l’an 2000, une deuxième étape s’amorçait : on entendait dans la rue, de plus en plus, des mots comme « web », « URL » et « site ». Le web, cheval de Troie d’Internet, entrait dans nos vies. Chez Cossette, je démarrais les premières campagnes publicitaires interactives avec de grands clients. Le web était pris au sérieux. Ce fut alors une décennie de progression exponentielle qui commençait. Le web 1.0, qui reliait les pages entre elles, laissait sa place au web 2.0, qui relie les gens entre eux. Une nouvelle écologie de l’information se mettait en place. La convergence se concrétisait, musique, journaux, télé, hop! à la moulinette du numérique! Et les internautes devenaient des trieurs sociaux dans une surabondance incroyable de contenu.
Aujourd’hui, depuis plusieurs mois, on sent qu’on entre dans une nouvelle phase, celle de la consolidation. « Le monde ne change pas. Le monde a changé », écrivait Jean-Jacques Stréliski dans Le Devoir cette semaine. Tout média, grand comme petit, institutionnel comme social, est un vecteur de propagation d’idées dans la société. Internet, maintenant adopté par la majorité, a accéléré un partage tous azimuts de multiples sens dans tout le corps social où l’individu non seulement peut commenter l’actualité, mais découvre aussi que d’autres pensent comme lui. On découvre à peine ce que cela peut induire dans nos vies. Par exemple, le printemps arabe en est probablement une conséquence.
J’arrive donc dans ce triplex bien au fait que l’ampleur des changements a dépassé le monde techno. Je m’intéresse à cette influence inévitable d’Internet sur notre société et nos vies : l’éducation, les médias, le travail, la politique, le marketing, la communication, la philosophie, l’environnement, les médias sociaux…
Voilà donc les thèmes que je compte aborder ici, et d’autres s’ajouteront au gré des événements. Ceux qui me suivent depuis 2004 sur mon blogue zeroseconde.com ou sur Twitter savent que j’aime partager et vulgariser ce que je trouve. Heureux d’avoir été nommé par La Presse en 2010 comme un des huit incontournables du Montréal 2.0, me voilà comblé aujourd’hui par Radio-Canada, qui me laisse partager avec vous mes réflexions sur le nouveau monde qui se bâtit.
