Blogue de Ève Christian

Est-ce si désolant d’être deuxième?

Jeudi 13 février 2014 à 9 h 15 | | Pour me joindre

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Depuis près d’une semaine, je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je me délecte de compétitions, qu’elles soient faites de descentes folles et intrépides sur la neige ou de courses et de danse sur glace. Que d’émotions nous vivons, juste à regarder ces jeunes athlètes! Justement, parlant d’émotions, avez-vous observé les réactions des champions qui montent sur le podium? Trouvez-vous que tout un chacun montre une joie représentant adéquatement ce moment de grâce ultime?

Expressions faciales des médaillés

Un article lu récemment a attiré mon attention. Il racontait que les médaillés de bronze semblent plus heureux que ceux d’argent. Ça m’a intriguée et fait réfléchir…

De prime abord, pensons à un sport, par exemple, le hockey ou le curling, qui met en confrontation quatre équipes pour la finale : deux qui s’affrontent pour la médaille de bronze et deux autres qui se disputent la victoire, donc les médailles d’or et d’argent. En se mettant à la place des médaillés d’argent, on peut comprendre qu’ils ont, dans un sens, perdu leur combat aux dépens des médaillés d’or, alors que les médaillés de bronze, eux, ont gagné une médaille qui a failli leur échapper. Mais dans le cas des sports individuels, tels que le patinage artistique ou le ski acrobatique, pourquoi certains médaillés d’argent semblent-ils moins heureux de leur performance que ceux de bronze? Ils sont pourtant les seconds meilleurs au monde dans leur discipline.

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Trois psychologues des universités américaines de Cornell (New York) et de Toledo (Ohio) pensent que ce phénomène peut s’expliquer par la pensée contre-factuelle, qui signifie que les gens comparent leurs accomplissements à ce qu’ils auraient pu être et non à ce qu’ils valent réellement. Autrement dit, la façon dont un individu perçoit ses accomplissements est plus importante que les accomplissements eux-mêmes. Un exemple? Imaginez-vous recevoir une augmentation imprévue de 5 %. Évidemment, ça vous réjouit… Et cette joie durera tant que vous ne saurez pas que votre collègue en a reçu une de 10 %. C’est drôle comme peut s’assombrir une nouvelle qui semblait bonne à l’origine.

Voici un autre exemple : un élève s’attend à une basse note à un examen, du genre 65 %, mais il se retrouve avec un résultat de 75 %, Il en est super content. Un autre est certain d’avoir répondu comme un as, donc d’avoir 95 %, mais il se retrouve à 85 %. Il est donc déçu. Lequel des deux a un plus grand degré de satisfaction? Celui qui a un résultat moindre.

Dans le cas des médaillés, celui d’argent visait l’or et rien de moins. Il s’attend à monter sur la plus haute marche du podium, mais ce n’est pas le cas. Donc, sa deuxième place le déçoit Il se sent comme un perdant. Par contre, pour le médaillé de bronze, c’est presque une surprise ou un cadeau que de monter sur une marche du podium. Il est tellement heureux de ne pas être quatrième place, la pire position du classement, qu’il est aux oiseaux, même s’il ne remporte QUE la troisième place, d’où son contentement évident!

Dans un but scientifique, ces psychologues américains ont soumis pour évaluation, à plusieurs étudiants, des vidéos des Jeux d’été de Barcelone de 1992. Ils devaient noter les sentiments qu’ils lisaient sur le visage des médaillés d’argent et de bronze, sur une échelle de 1 à 10 (1 étant une grande tristesse et 10, une extase totale). Ils observaient deux moments précis : l’annonce des résultats finaux et la cérémonie de remise de médailles. Leurs résultats?

En moyenne, au moment où sont affichés les résultats, juste après les compétitions, les étudiants ont accordé 4,8 aux médaillés d’argent et 7,1 aux médaillés de bronze. Un peu après, à la cérémonie de remise des médailles, la note diminuait et l’écart se réduisait pour les deux groupes : les médaillés d’argent avaient 4,3 et ceux de bronze, 5,7. Conclusion de l’étude : dans un cas comme dans l’autre, les médaillés de bronze semblent plus heureux que ceux d’argent.

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Vrai sourire ou fausse joie?

Quelques années plus tard, en 2006, David Matsumoto, psychologue de l’Université de San Francisco, et Bob Willingham, photographe au magazine The World of Judo, ont analysé les expressions des visages de 84 athlètes de 35 pays lors des compétitions de judo aux Jeux d’Athènes en 2004. Trois moments différents étaient à l’étude : immédiatement après leurs matchs, à la remise des médailles et lors de la photo sur le podium.

À la fin des matchs, 13 des 14 médaillés d’or et 18 des 26 médaillés de bronze souriaient, alors qu’aucun médaillé d’argent n’a esquissé de sourire. En fait, leur expression passait de la tristesse (43 %), au mépris (14 %), à l’impassibilité (29 %). Ces médaillés d’argent n’étaient donc pas simplement moins contents que les médaillés d’or, leurs émotions, quoiqu’assez discrètes, étaient même négatives.

Par contre, ces médaillés d’argent étaient plus enclins à sourire autant à la cérémonie des médailles que lors de la prise de photos sur le podium : 96 % des athlètes affichaient un rictus. En raffinant un peu plus cette étude, le psychologue David Matsumoto a même ajouté un qualificatif aux expressions faciales des gagnants : les médaillés d’or et de bronze avaient des sourires de Duchenne, alors que les médaillés d’argent avaient des sourires plus forcés.

Ces sourires de Duchenne sont les sourires francs, ceux qui expriment une émotion positive, une joie réelle, qui inclut un rictus de la bouche et une contraction des muscles entourant les yeux. Pourquoi Duchenne? En l’honneur de Guillaume-Benjamin Duchenne, médecin français qui est mort à Paris en 1875 après avoir fondé, entre autres, la neurologie. Ce médecin, le premier à individualiser chacun des muscles du visage, conclut qu’un vrai sourire de bonheur est formé autant par les muscles oculaires que par ceux de la bouche.

Laissez-moi deviner : vous allez sûrement regarder les cérémonies de remises de médailles d’un autre oeil, maintenant qu’on comprend un peu pourquoi, sur le podium, les expressions faciales de joie, de bonheur, de déception et de regret se mélangent. Comme quoi parfois « moins » est préférable à « plus » pour mener au bonheur… Bons jeux!

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Alexandra Pretorius – compétition FIS ski juillet 2013

À la chronique radio cette semaine…

Je discute de la physique sous-jacente à cette discipline nouvellement accessible aux femmes aux Jeux olympiques d’hiver à Sotchi : le saut à ski. Avec des extraits d’entrevue du commentateur de cette discipline à Sotchi, Richard L’Heureux, à ma chronique du 13 février 2014, avec Doris Labrie, animatrice de Pour faire un monde à Radio-Canada, Regina.

Vous avez manqué cette compétition du tremplin de 106 mètres? Voici deux vidéos vues sur le site de Radio-Canada :

1) – Le second saut de la Canadienne Tanaka Atsuko qui a finalement terminé au 12e rang avec un pointage de 231,3

2) - Le second saut de l’Allemande Carina Vogt qui a terminé en première place avec un pointage de 247,4. Elle est donc la première médaillée d’or du saut à ski chez les femmes.