Blogue de Ève Christian

Le sommeil… hallucinatoire

Vendredi 25 janvier 2013 à 16 h 40 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Twitter:

@eve_christian

Tout ça, parce que je me suis intéressée à la course du Vendée Globe 2012-2013, grâce à mon ami Le Bigot. Ce tour du monde à la voile pourrait être comparé à la formule 1 ou à l’ascension de l’Everest. En deux mots : un humain - UN seul! -, dans un voilier relativement petit, traverse trois océans (Atlantique, Indien, Pacifique), franchit trois caps (Bonne-Espérance, Leeuwin, Horn) pour revenir à son point de départ, les Sables-d’Olonne, en France, après plus de 75 jours. Voici la carte du parcours.
Dix-neuf skippers participent au tour du monde à la voile en solitaire.

Des conditions météo dangereuses, des tempêtes, le froid, l’humidité, l’inconfort, les accidents de parcours, les blessures, les démâtages sont tous des problèmes auxquels peuvent s’attendre ces navigateurs. Ils ont beau avoir des compétences physiques et techniques hors pair, des connaissances en météorologie et dans la dynamique des fluides, ils ne sont pas à l’abri de la fatigue et du manque de sommeil.

Pour bien comprendre ce qui se passe dans la vie de ces navigateurs, j’ai fait appel au Dr Denis Theunynck, médecin et professeur à l’Université Lille Nord de France, à Dunkerque. Il dirige un laboratoire de recherche qui travaille sur les liens entre le sport et la santé. Et l’une de leurs thématiques est la privation de sommeil et les contraintes lors de la course au large en solitaire. Je ne pouvais pas tomber sur un meilleur expert, comme vous le constaterez par les différents extraits à écouter au fil du blogue.

La fatigue…

Les moments de fatigue extrême peuvent engendrer plusieurs problèmes chez ces coureurs solitaires, allant d’une diminution de la vigilance conduisant à de mauvaises manœuvres jusqu’au micro-sommeil provoquant des hallucinations.

Ces hallucinations assez impressionnantes vont de cohabiter avec des animaux (vaches, chats, singes) ou avec des gens à qui, parfois, les navigateurs vont laisser la barre le temps d’un petit repos.

Savoir gérer les quelques minutes de dodo…

Comme ils ne dorment que très peu et par petits bouts de 10 à 20 minutes quelques fois par jour, il est important que ces coureurs apprennent à faire une comptabilité de leur sommeil. Ils ne doivent pas compter sur le fait qu’ils peuvent mettre des heures de sommeil en banque. En plus, les dettes de sommeil sont difficilement remboursables, comme nous l’explique le Dr Theunynck.

Les équipages du Vendée Globe 2012 préparent leur bateau avant le départ
Les équipages du Vendée Globe 2012 préparent leur bateau avant le départ

Il est donc très important que ces navigateurs du Vendée Globe gèrent leur chronobiologie ou, dit autrement, la restriction de leur sommeil, et dès les débuts de la course. Il est facile d’imaginer le nombre d’événements perturbateurs qui se présentent aux navigateurs avant le départ et qui le mettront déjà en déficit de sommeil. Écoutons le Dr Theunynck.

Des outils sur mesure

L’équipe du Dr Theunynck a développé un outil pour permettre aux navigateurs une véritable comptabilité recettes/dépenses. L’Agenda de sommeil a d’ailleurs été publié pour la première fois sur papier dans le magazine Pistes de l’Université du Québec à Montréal en mai 2010. Parmi les navigateurs que suivent ces chercheurs sur différentes courses, il y a, sur le Vendée Globe, François Gabart, qui, deux jours avant l’arrivée, était toujours en tête. Ils lui ont concocté, sur un ordinateur de bord, un modèle de prédiction personnalisé, en fonction du temps pendant lequel il a dormi, selon ses habitudes et ses besoins de sommeil. Ainsi, François Gabart peut évaluer et ajuster ses performances, un peu comme les pilotes de course gèrent leurs arrêts pour l’essence, le changement des pneus ou autres besoins.

On verra si ces travaux auront porté leurs fruits. Sera-t-il le gagnant du Vendée Globe 2012-2013?

Cela n’arrive pas que pour les navigateurs en solitaire

Il y a d’autres professions pour lesquelles de tels types d’hallucinations peuvent se produire. Chez les médecins, entre autres, qui travaillent plusieurs heures d’affilée – parfois 48 ou 72 heures –  sans dormir ou toutes autres professions qui sont contraintes à des restrictions de sommeil. Certaines personnes, une fois leur travail terminé, sont tellement fatiguées qu’elles tombent dans un lourd sommeil. Assises dans le bus, il n’y a pas grand danger, mais quand ça arrive lorsqu’elles sont au volant pour retourner chez elles, c’est beaucoup plus grave. Le Dr Theunynck nous dit que certains cas ont mené à des accidents mortels.



Évidemment, personne n’est égal quant au nombre d’heures qui sont nécessaires pour bien fonctionner. Voici un cas qui n’est vraiment pas idéal.

Dans le milieu du travail, ça devient un double jeu. Les employeurs commencent à s’en préoccuper un peu, car il y a plusieurs études faites en médecine du travail à ce sujet. Cependant, il y a très peu, ou pas, de cours qui permettrait au personnel d’apprendre les contraintes des quarts de travail ou des heures prolongées. Les employés doivent cesser de dire qu’ils vont tenir le coup, et plutôt connaître et accepter le chronotype auquel ils appartiennent quand vient le temps de choisir un emploi, afin d’opter pour un horaire de travail qui soit adéquat.

À la chronique radio cette semaine

Avec Jean-Pierre Girard, animateur de L’heure de pointe, on a élaboré sur ces hallucinations, pourquoi elles existent, comment elles cessent et de quelle façon les navigateurs peuvent les éviter. C’était le 24 janvier à Radio-Canada, Saguenay.  À écouter pour en savoir plus avec ce grand spécialiste qu’est le Dr Theunynck.