Blogue de Jean-Pierre Rogel

Plan Nord : ce que les Inuits en disent

jeudi 29 novembre 2012 à 12 h 49 | | Pour me joindre

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« C’est ma vie, c’est ma terre, la terre de mes ancêtres. » Vous entendrez Davidee Sappa, maire d’Umiujaq, faire cette déclaration d’une voix forte à Découverte, lors de notre émission du dimanche 2 décembre.

Durant notre tournage en août dernier au Nunavik et à la baie James, que les Cris appellent Eeyou Itshee, nous avons souvent entendu ce message, spontané et direct. Il est facile de l’interpréter comme étant l’expression d’une fierté autochtone, celle de personnes dont les ancêtres occupent ces territoires depuis des centaines, voire des milliers d’années. C’est une réalité, et ce n’est pas banal de vivre dans cet environnement souvent inhospitalier.

Mais on peut aussi y voir un premier niveau de réponse au Plan Nord ou à tout projet de développement nordique proposé par des gens du sud. Cela constitue en quelque sorte un rappel de leurs priorités.

Une indifférence polie

Ayant longtemps vécu en autarcie, les Inuits veulent préserver leur mode de vie traditionnel, notamment la chasse et la pêche en toute saison, tout en entrant dans le mode de vie moderne. Celui-ci leur arrive aujourd’hui par avion, par bateau et par Internet, et il leur arrive de dire que tout cela va trop vite. « Nous sommes fascinés par cette modernité, mais nos instincts nous freinent et nous disent de ne pas aller trop vite », avoue Charlie Pinguartuq, un résident de Salluit.

Comme plusieurs Inuits de la nouvelle génération, Charlie, rencontré devant sa maison au moment où il réparait son canot, exerce plusieurs métiers. « Je suis un pêcheur-chasseur-bricoleur-agent de voyages » dit-il dans un bon français, appris à l’école secondaire. « Le Plan Nord, je n’ai pas d’opinion précise et on n’en parle pas beaucoup ici. Mais cela donne une impression de déjà-vu, ces gens qui arrivent avec un plan tout fait sans avoir longuement discuté avec nous au préalable. »

À Kuujjuarapik et à Umiujaq, nous avons entendu le même type de réaction. Disons une indifférence polie, ou une ignorance avouée.

Le Plan Nord, c’est très loin, c’est de la politique, et on ne sait pas trop ce que cela signifie. Même pour les personnes informées, les piliers de ces communautés — maires, présidents de corporations foncières —, on ne sent pas un intérêt prononcé.

Un Plan Nunavik en devenir

Par contre, certains nous ont parlé du Plan Nunavik, en nous disant que c’était la réponse des habitants du Nunavik au Plan Nord. Une réponse qui établit six priorités, la priorité absolue étant de nouveaux logements et la seconde, la réduction du coût de la vie, qui est effectivement très élevée.

« Si un plan de développement ne sert pas à régler ces problèmes, il ne sert à rien », affirme un cadre de la Société Makivik, l’agence économique du Nunavik. Le Plan Nunavik reste cependant un peu court, car il ne propose pas de vision économique précise, et il ne contient notamment aucune politique minière (alors que les Cris en ont une).

Une critique qu’admet Maggie Edmudluk, la présidente de l’Administration régionale Kativik, l’organisme de services publics mis sur pied par Québec pour le Nunavik : « Notre réponse va s’étoffer, après une série de consultations populaires dans les 14 villages nordiques, en cours en ce moment. »

L’opinion de Maggie Emudluk à cet égard se veut pragmatique : « Le Plan Nord  est une opportunité pour améliorer la qualité de vie dans la région, mais nous devons définir notre propre vision du développement. Nous n’allons pas rester à l’écart et regarder passer le train. »

Sur le fond, cependant, l’approche du Plan Nord, celui de Jean Charest, ne correspond pas à la vision sociale des dirigeants inuits. Sur place, on comprend vite que les villages veulent de nouvelles constructions domiciliaires, des infrastructures de qualité et des mesures de soutien en santé et en éducation. « Par son accent sur le développement minier et industriel, ce Plan Nord ne s’aligne pas sur nos attentes », juge Michaël Cameron, président de la Corporation foncière de Salluit.

 Le défi de l’accès à l’éducation

Comme plus de la moitié de la population a moins de 20 ans, les Inuits disent penser à l’avenir. Il leur faut des projets pour intéresser les jeunes et lutter contre le décrochage scolaire. Ici, quatre écoliers sur cinq ne finissent pas leur cours secondaire.

Les élites sont très conscientes de ces enjeux. Maggie Emudluk le dit avec force : « Si nous n’accédons pas à l’éducation, nous serons laissés pour compte. Il nous faut des diplômes, des compétences qui nous font cruellement défaut, de l’éducation et de la formation.»

Si ce rattrapage se fait, les Inuits se disent persuadés de prendre le virage du développement économique, en mettant les conditions de protection de l’environnement qui leur tiennent à cœur. « Nous apprenons vite », souligne Michael Cameron.

Parlant de l’entente négociée en 1995 avec la multinationale Xstrata, qui a établi sa mine à 120 km de leur village, mais qui partage les terres ancestrales des Inuits à Baie Déception, il affirme : « Avoir su ce que nous savons aujourd’hui, si nous avions à renégocier, nous pourrions obtenir un meilleur pourcentage des profits. Quand toutes ces ressources s’en vont ailleurs dans le monde, les actionnaires encaissent de gros profits. Alors pour nous, c’est donnant donnant. »

Journaliste, j’ai beaucoup appris en « allant au nord » pour un grand reportage, un privilège que je mesure. J’ai beaucoup appris de ces rencontres, professionnelles et personnelles. Le pays est immense, il est fascinant à découvrir. Et soyons humbles : nous, gens du sud, avons beaucoup à apprendre du nord du Québec et de ses habitants.

Mes collègues Martin Cloutier, caméraman,à gauche et Louis Faure, réalisateur, avec nos guides inuits sur le lac Guillaume-Delisle lors du tournage

Le dimanche 2 décembre, ne manquez pas l’émission spéciale de Découverte « Plan Nord : les grandes manœuvres », à 18 h 30 à la télévision de Radio-Canada!