Blogue de Jean-Pierre Rogel

Plan Nord : l’uranium en question

Lundi 26 novembre 2012 à 17 h 09 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Devrait-on autoriser l’ouverture d’une mine d’uranium dans le secteur des monts Otish, à 275 km au nord de Chibougamau? Cette question, simple en apparence, est en train de constituer un test pour tous les projets miniers du Plan Nord et un banc d’essai des nouveaux pouvoirs accordés aux Cris de la baie James.

Il y a un an, l’entreprise Ressources Strateco s’apprêtait à ouvrir une mine d’uranium au camp Matoush, sur un plateau situé au pied des monts Otish. À l’exploration, le gisement était très prometteur, les discussions avec les communautés locales étaient bien engagées, le gouvernement provincial construisait une route vers le site : tout baignait dans l’huile.

Et puis, tout s’est effondré pour Strateco. L’opposition des Cris de Mistissini, bientôt appuyés par le grand conseil des Cris, s’est levée, forte et déterminée comme jamais depuis la bataille contre le projet Grande Rivière de la Baleine il y a 20 ans. Citant les risques environnementaux majeurs de l’exploitation minière d’uranium et leur désir de protéger leur territoire, les Cris de la baie James ont décrété en août dernier un moratoire permanent sur « l’exploration, l’exploitation et la gestion de déchets d’uranium » sur l’ensemble de leur territoire, Eeyou Itshee.

Le 18 octobre dernier, un projet d’exploration avancée à Matoush (pas encore une mine, mais un site nécessitant le forage d’une rampe souterraine) a reçu l’aval de la Commission canadienne de sûreté nucléaire (CCSN).

Québec a aussitôt réagi : pas question de donner un feu vert sans avoir mûrement réfléchi. Le nouveau ministre du Développement durable et de l’Environnement, Daniel Breton, a annoncé qu’il demanderait au BAPE de se pencher sur les impacts de la filière uranium au Québec.

On en est là. La bataille est engagée, les camps sont retranchés et l’issue est incertaine.

Interdire ou autoriser… mais à quelles conditions?

Certes, le gouvernement pourrait décider rapidement de se ranger du côté des Autochtones en interdisant le projet. Après tout, c’est le territoire des Cris et Québec vient de leur reconnaître des pouvoirs étendus de gestion territoriale. Mais cette position, de nature politique, susciterait un tollé du côté des industriels et constituerait un changement radical d’approche dans le développement nordique.

La voie la plus pragmatique est d’analyser à fond les impacts du projet pour décider en toute connaissance de cause, tout bien réfléchi.

Pour le moment, toutefois, on ne possède pas tous les éléments d’évaluation. La décision de la CCSN balise les conditions d’ouverture de la première phase d’une mine, mais elle n’évalue pas les impacts environnementaux sur la durée totale du projet.

Par ailleurs, le Comité provincial d’examen désigné pour ce territoire conventionné, le COMEX, n’a pas encore rendu public son rapport d’analyse entrepris en 2010. Si bien qu’il est difficile de juger des répercussions réelles de ce projet. Et on peut encore moins juger, évidemment, de l’impact cumulatif de l’exploitation d’uranium sur le territoire du Québec, ce sur quoi devrait se pencher le BAPE.

Au sujet du rapport du COMEX, le 19 octobre dernier, les Cris, exaspérés des propos du PDG de Strateco qui disait aux médias que le rapport était très favorable au projet, ont rendu publique une copie qu’ils ont obtenue.

À la lecture, on s’aperçoit que le COMEX émet de sérieuses réserves. Après analyse, le comité recommande au gouvernement d’autoriser la phase exploratoire avancée, mais avec 16 conditions. Comme la première est d’obtenir le consentement par écrit de la nation crie, elle constitue un obstacle infranchissable.

Un minerai qui fait peur

Sur le fond, que craint-on? L’uranium n’est pas un minerai comme les autres, il fait peur et il a mauvaise presse.

Certains s’opposent aux mines d’uranium parce que le minerai extrait, concentré et enrichi, sert principalement à alimenter les centrales nucléaires et qu’ils craignent les risques d’accident. D’autres pensent que le Québec, compte tenu de son contexte énergétique, doit tourner le dos à cette filière dans son ensemble.

Mais si on s’en tient aux impacts sur l’environnement et sur la santé humaine, quelle est la situation? On sait que le Canada, qui a longtemps été le plus grand producteur d’uranium au monde, a une expérience peu enviable, acquise avec les mines de la Saskatchewan et de l’Ontario. Plusieurs sites du passé restent contaminés longtemps après leur fermeture, et de nombreux travailleurs ont été exposés à des doses nocives de radiations dans les années 1950 et 1960.

Cependant, il faut reconnaître que les normes d’exploitation d’aujourd’hui ont totalement changé. On a appris à connaître les effets et les risques et à les gérer.

Tout minerai a un impact intrinsèque sur le milieu. Il faut extraire des millions de tonnes de roches, et mélanger cette roche pulvérisée à des produits chimiques, ce qui exige de grandes quantités d’eau et d’énergie. Ces opérations engendrent d’énormes quantités de rejets miniers qu’on doit stocker et gérer sur place. Cela présente toujours un risque de contamination, notamment des cours d’eau.

Dans ce cas précis, il faut affronter la radioactivité, qui provient de la désintégration naturelle de l’uranium-238. Chaque élément radioactif émet de la radiation alpha ou bêta (parfois aussi de la radiation gamma), et se transforme en d’autres éléments radioactifs. Les travailleurs doivent être protégés, notamment du radon, un gaz volatil, et des poussières. On doit limiter leur exposition pour rester sous les seuils d’exposition acceptables. Tout cela est complexe, mais aujourd’hui c’est bien maîtrisé. À condition, bien entendu, que les procédures, très strictes, soient bien suivies…

Les écosystèmes et le long terme

L’impact de la radioactivité sur les écosystèmes reste préoccupant. Si presque tout l’uranium est extrait de la roche, les produits de désintégration sont laissés dans les résidus. Cela fait en sorte que 85 % de la radioactivité du minerai originel se retrouve dans les résidus. Or, certains produits de désintégration restent actifs des dizaines, des centaines, voire des milliers d’années.

Même s’il s’agit de doses minimes au total, cela pose problème. On connaît mal les effets à long terme de la radioactivité à faible dose dans les eaux de ruissellement, l’atmosphère et les sols ni sur les plantes et les animaux. Risque-t-on d’empoisonner à petites doses l’eau, la faune et la flore de toute une région, qui est, rappelons-le, un territoire traditionnel de chasse et de pêche? Là, on touche des questions difficiles. La science n’a pas de réponses tranchées, il est difficile de rassurer.

Si bien que la question centrale devient : le jeu en vaut-il la chandelle? Risque-t-on de contaminer des écosystèmes entiers et d’exposer les humains qui les fréquentent à des risques de santé socialement inacceptables? C’est de cela qu’on discutera bientôt au Québec, si du moins le gouvernement péquiste donne suite à ses intentions.

P.-S. : nous consacrons toute l’émission de dimanche prochain au développement nordique. Ne manquez pas « Plan Nord : les grandes manoeuvres », dimanche 2 décembre à Découverte, 18 h 30.