Blogue de Ève Christian

Devrons-nous refaire l’arche de Noé?

vendredi 5 octobre 2012 à 15 h 49 | | Pour me joindre

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Il y a quelques jours, un rapport très intéressant constatant l’état actuel de la biodiversité a été publié. Priceless or Worthless?, présenté par la Société zoologique de Londres et l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN), dresse une liste des 100 espèces les plus menacées d’extinction, mais offre aussi de belles histoires de sauvegarde de certaines espèces. C’est le cas du cheval de Przewalski.

En 1969, un scientifique a vu ce qui aurait pu être le dernier cheval de cette espèce qu’on retrouve en Mongolie. Après plusieurs recherches et expéditions, il a été stipulé que son extinction surviendrait 20 ans plus tard (1988). Mais les scientifiques ont refusé de laisser mourir la seule espèce représentante de chevaux sauvages. Ils ont alors mis sur pied un projet ambitieux d’élevage en captivité ainsi que des stratégies de réintroduction de l’espèce. Les résultats furent concluants si on se fie à l’évolution du niveau de danger d’extinction sur la liste rouge des espèces menacées.

Divisée en sept niveaux, où le septième indique que l’espèce est éteinte, le cheval de Przewalski est passé en 1996 du sixième, « éteinte à l’état sauvage » au cinquième, « en danger critique d’extinction », puis au quatrième, « espèce en danger » en 2011. Aujourd’hui, tous les chevaux de l’espèce qui courent en Mongolie, en Chine, en Ukraine et au Kazakhstan sont les descendants de seulement 13 ou 14 individus qui faisaient partie de la formation de base de ce programme d’élevage.

Cette belle histoire prouve bien que quand des organisations ou des individus à travers le monde décident de collaborer pour la survie de l’espèce, ça fonctionne! La menace n’est pas terminée pour autant, car quoique le nombre de têtes ait considérablement augmenté, il reste que le cheptel n’est pas si grand et demeure toujours menacé, soit par les maladies ou par la prédation des loups. Il faut donc continuer à mettre de l’énergie sur les programmes d’élevage pour assurer la continuité de l’espèce.

Elles n’existent plus…

Le 24 juin 2012, le dernier représentant mondial d’une espèce de tortue géante des îles Galápagos s’est éteint. De son nom latin Chelonoidis nigra abingdonii, de la famille des Testudinidae, ces tortues, qu’on ne trouvait que sur l’île Pinta, pouvaient peser plus de 400 kg et mesurer 1,2 m. Solitario George avait créé toute une surprise lorsqu’il avait été découvert en 1971, car on pensait que l’espèce était déjà éteinte. On l’avait alors transféré sur l’île de Santa Cruz, à la Station de recherche de Charles Darwin, où une équipe et plus particulièrement une personne lui avait été dédiée toutes ces années.

Vieux George avait un peu plus de 100 ans à son décès, ce qui n’est somme toute pas si âgé considérant l’espérance de vie de l’espèce qui atteint 200 ans. Malheureusement, aucun descendant ne lui succédera malgré tous les efforts faits par son équipe pendant ses 20 années de captivité pour l’inciter à se reproduire… Ils sont même allés jusqu’à lui montrer de jeunes mâles et femelles s’accouplant, mais rien ne l’a inspiré. Des œufs avaient tout de même été pondus par les deux femelles qui lui avaient été présentées, mais aucun n’était éclos.

Source : Sedna

C’est donc la fin de l’histoire du règne de cette espèce. En 1535, lors de la découverte des îles Galápagos, on estimait à 250 000 tortues, divisées en 10 espèces, toutefois tellement semblables que certains scientifiques présument aujourd’hui qu’elles faisaient partie d’une seule espèce. Actuellement, on pense qu’il ne reste que 15 000 spécimens répartis sur 6 îles.

La responsabilité de l’homme est en cause pour la disparition de ces tortues. Aux 18e et 19e siècles, les baleiniers et les pirates les utilisaient comme réserves de viande fraîche. Il faut dire qu’elles étaient tout à fait appropriées pour ce mode de vie, car en les immobilisant sur le dos, ces tortues pouvaient vivre plusieurs mois sans s’alimenter. Leur urine servait même d’eau potable aux pirates. Mais la diminution de la population des tortues s’est accrue quand des chèvres ont été introduites sur quelques-unes des îles et qu’elles se disputaient la même nourriture. Les chèvres ont remporté la partie, comme on peut le constater maintenant.

Et son espèce à lui est en danger…

Major est un orang-outan de Sumatra… En fait, il l’était, car il est mort le 17 juillet à 50 ans. C’était le plus vieux mâle reproducteur de cette espèce. Il avait été capturé à 7 ans et a passé sa vie dans les parcs zoologiques. Il était d’ailleurs, depuis 1989, au zoo de La Boissière-du-Doré, en France.

Contrairement à la tortue George, il laisse derrière lui plusieurs descendants et on dit même qu’il s’accouplait encore quelques semaines avant son décès. Cependant, son espèce est sur la liste rouge de l’Union internationale de la conservation de la nature (UICN) comme étant « en danger critique d’extinction ». Malgré les programmes de protection pour assurer sa survie, la déforestation reste une menace très importante. L’espèce perdrait jusqu’à 800 individus annuellement en raison de la destruction de leur habitat et de la chasse.

Scénarios catastrophes

Certains scientifiques ont des prévisions assez noires pour l’avenir de la biodiversité. En fait, on espère fortement qu’elles soient plutôt des prédictions…

Il y a 10 ans, Edward Osborne Wilson, un entomologiste spécialiste des fourmis, qui est d’ailleurs à l’origine du mot « biodiversité », a estimé que la moitié de toutes les espèces qui vivent sur la planète pourraient avoir disparu avant la fin du 21e siècle, si la biosphère gardait le même taux de destruction qu’en 2002. Il compare l’homme à une « météorite géante de notre temps » et croit que nous sommes responsables de « la sixième extinction de masse de l’histoire du Phanérozoïque. » (C’est la période géologique qui couvre les années d’aujourd’hui à il y a 542 millions d’années.)

Il y a deux ans, Frank Fenner, professeur émérite de microbiologie, abondait dans le même sens, d’après une entrevue faite au quotidien national The Australian le 16 juin 2010. D’après lui, plusieurs animaux, dont l’homme (!), disparaîtront probablement dans 100 ans. Il croit que la situation est irréversible, quoi que nous fassions maintenant. D’après lui, les efforts de réduction ne font que ralentir un peu les choses, mais qu’il y a trop d’humains sur la planète. Assez pessimiste, n’est-ce pas?

Cependant, je pense que ses déclarations présentent un certain intérêt, car ce n’était pas un charlatan. Il a été membre de l’Académie des sciences australienne et de la Royal Society et a écrit une centaine de textes scientifiques. Il a reçu de nombreux prix le récompensant de son travail. Il a notamment été engagé dans la disparition du virus responsable de la variole. Je parle de lui au passé, car il est décédé quelques mois après cette entrevue.

Conjointement avec d’autres scientifiques ayant fait leurs preuves, comme le Prix Nobel de chimie Paul Crutzen, Fenner disait que notre planète est entrée dans une nouvelle période géologique appelée antropocène (pour plus d’informations sur cette période, je vous suggère de lire l’article du journaliste Louis-Gilles Francoeur dans Le Devoir du 9 janvier 2012).

En résumé, cette nouvelle période, non officielle encore sur l’échelle des temps géologiques, correspond au moment où l’homme s’est mis à concurrencer avec la nature pour modifier l’écosystème de la Terre. Nos activités de réchauffement climatique seraient comparables en ampleur avec les grands cycles naturels, d’où l’idée qu’on entamerait la sixième extinction massive de la biodiversité… qui sera plus efficace que celle qui a réduit les dinosaures en bouillie il y a 65 millions d’années! D’après Fenner, l’explosion démographique et la consommation débridée en seraient les raisons principales.

Reste-t-il encore un espoir?

Certains scientifiques croient toutefois encore à la vie… Ils espèrent que la situation actuelle va faire prendre conscience aux gens de la tendance et que les changements nécessaires pour que la vie se perpétue se produiront enfin. Même si la lueur d’espoir est une étincelle, cela vaut la peine d’y croire, dit Stephen Boyden, vétérinaire et écologiste humanitaire, chercheur en bactériologie et immunologie. Même s’il a été l’ami de Fenner, Boyden croit qu’on a la connaissance scientifique pour résoudre le problème, mais qu’il manque la volonté politique. On semble à un pas de sauver le monde.

À la chronique science radio cette semaine…

Le rapport Priceless or Worthless? sera discuté avec des exemples d’espèces et on tentera de comprendre pourquoi certaines d’entre elles sont dans un tel déclin. Avec Jean-Pierre Girard, animateur de l’émission l’Heure de pointe du 4 octobre 2012 à Radio-Canada, Saguenay. Écoutez pour savoir!