Blogue de Ève Christian

Le Dragon des mers et les mers de plastique

vendredi 11 mai 2012 à 17 h 27 | | Pour me joindre

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Le 1er mai dernier, un grand yacht de 22 mètres équipé de panneaux solaires et d’éoliennes a amorcé la première partie d’une mission de recherche océanique. Quatre organisations et plusieurs scientifiques vont collaborer pendant ce long voyage de 11 000 km dont le but est d’atteindre, dans le Pacifique Nord, un « continent de plastique » probablement aussi large que la Californie. Le Dragon des mers a quitté les îles Marshall, un regroupement d’îlets et d’atolls de coraux situés juste au nord de la ligne de l’équateur et à 3700 km au sud-ouest d’Hawaï, pour naviguer vers la partie ouest de ce « continent de plastique », en direction de Tokyo. Après, il mettra le cap franc est, vers Hawaï pour retracer les déchets du tsunami. 

Le tsunami japonais de mars 2011

Il était une fois un tsunami…

L’an dernier, le 11 mars, a eu lieu une catastrophe d’une grande ampleur : un tsunami a balayé la côte nord-est du Japon, qui a causé la mort de dizaines de milliers de personnes et emporté maisons, voitures, bateaux et plein d’autres objets qui meublaient le quotidien de ces Japonais. Mais où sont allés tous ces objets?

Ils ont été emportés par les courants océaniques et les membres de l’équipage du Dragon des mers comptent bien en retrouver certains. Ils veulent comprendre ce qui leur est arrivé, leur état de décomposition et leur impact sur l’environnement marin. Le fait que soient connus la date de l’événement et le lieu d’où proviennent ces débris aidera à déterminer la façon dont les matériaux se dégradent et les endroits où seront transportées les espèces invasives qui s’y seraient accrochées, le cas échéant.

Le bateau naviguera donc sur les mêmes courants qui transportent, depuis plus d’un an, des dizaines de milliers de tonnes de débris, quelque part entre le Japon et Hawaï.

Des débris du tsunamis recueillis dans le Pacifique

Des continents sur lesquels on ne peut mettre le pied

Ce « continent de plastique » est en fait situé dans une zone relativement calme du centre du Pacifique Nord, où sont capturées, par les mouvements de rotation du courant marin, de grandes quantités de débris plastiques qui viennent des activités humaines, sur terre ou sur mer. C’est Charles Moore qui l’a découvert vers la fin des années 90. Depuis, il veut sensibiliser la population à cet important problème de dérive de déchets qui, sous la lumière solaire, se décomposent en tout petit morceau comparable au plancton. Comme la concentration de plastique est beaucoup plus élevée que celle du plancton, les êtres qui vivent à la base de la chaîne alimentaire en ingurgitent et toute la chaîne alimentaire s’en trouve, de ce fait, empoisonnée.

Un des exemples les plus probants est celui des albatros qui se nourrissent dans cette zone et qui avalent des bouts de plastique en grande quantité. Le pire, c’est qu’ils en donnent à leurs bébés en pensant que c’est de la bonne nourriture, puis l’hécatombe survient. Des dizaines de petits albatros meurent de faim, d’intoxication ou d’étouffement. Un photographe a fait des clichés de cadavres d’albatros décomposés et tout ce qui reste à la place du ventre, parmi les amas de plumes et d’os, c’est beaucoup de particules de plastique.

Du plastique aussi dans l’Atlantique

En 2010, les océanographes d’une organisation non gouvernementale américaine, la Sea Education Association, ont découvert un autre continent rempli de petits débris de plastique. Son centre est situé à la latitude d’Atlanta à environ 1000 km des côtes américaines, dans l’Atlantique. C’est un endroit où les hautes pressions sont fréquentes, les vents y sont faibles et les courants qui s’enroulent dans le sens des aiguilles d’une montre emprisonnent tout ce qu’ils emportent.

La densité moyenne de plastique atteint 200 000 fragments par kilomètre carré et l’on peut en retrouver jusqu’à une dizaine de mètres de profondeur. Il a fallu 22 ans de recherches et de récoltes de filets lancés plus de 6000 fois dans l’Atlantique entre la Nouvelle-Écosse et les Caraïbes pour dénombrer les déchets et leurs effets sur les espèces vivantes. Les débris collectés sont rarement entiers. Ils mesurent moins d’un centimètre et pèsent moins de quinze grammes. C’est pourquoi cette nappe de plastique est indétectable par les images satellitaires et n’est visible que du pont des bateaux.

D’ailleurs, le biologiste Jean Lemire vient d’amorcer la mission 1000 jours pour la planète sur le Sedna. Il doit se rendre début juin au large des Bermudes pour examiner l’état de ce nouveau continent de plastique dont les dimensions seraient comparables à celles du continent du Pacifique. Mais dans ce cas-ci, ce sont nos déchets qui peuplent ce nouveau continent.

Comme on s’en doute, il est pratiquement impossible de nettoyer les océans de ce matériau très résistant. Même réduit en minimorceaux ou transformé en poudre, tout le plastique produit depuis que l’homme le fabrique est présent dans l’environnement. Sa durée de vie dépasse les 500 ans, et aucun micro-organisme ne peut le dégrader complètement. Comment s’en débarrasser alors? En optant pour des matériaux alternatifs biodégradables ou si l’on ne peut s’en passer, en évitant de le jeter dans l’environnement.

Pour en connaître plus…

Le journal de bord de cette mission vous intéresse? Rendez-vous sur le site d’Algalita, l’une des deux organisations scientifiques californiennes qui dirigent cette mission.

Voici une vidéo de Charles Moore et l’une de ses découvertes, le continent de plastique d’Hawaï.

Des milliers d’objets flottants se retrouvent très loin de leur point de départ, déplacés par les courants marins. Voici l’histoire de petits canards de plastique qui ont beaucoup voyagé.

 

Pour entendre la version audio de ma chronique et d’autres détails, voici mon échange avec Jean-Pierre Girard, animateur de l’Heure de pointe à Radio-Canada Saguenay, le 10 mai 2012.