Blogue de Jean-Pierre Rogel

Ce que font, ou ne font pas, les antilopes du parc Yellowstone

jeudi 23 février 2012 à 14 h 23 | | Pour me joindre

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Nos émissions s’enrichissent des commentaires que nous recevons. Parfois – errare humanum est -, il nous faut reconnaître une erreur importante et la corriger dans les meilleurs délais. Notre crédibilité en dépend.

Cependant, la plupart des réactions que nous recevons sont des commentaires généraux, ou bien ils nous soulignent des imprécisions ou de petites erreurs qu’il n’est pas justifié de corriger en ondes. Toutefois, nous essayons toujours de répondre à ceux qui s’adressent à nous personnellement. À l’occasion, cela nous entraîne dans d’intéressantes recherches.

En hommage à tous ceux et celles qui prennent la peine de nous écrire – et en nous excusant, faute de temps, de ne pas pouvoir répondre à tous de manière détaillée -, voici une de ces histoires.

 L’antilope, le poids lourd et le guépard

Suite à l’épisode du 1er janvier de Découverte, une adaptation d’un documentaire de la BBC sur l’automne dans le parc Yellowstone, un téléspectateur nous reproche une importante erreur selon lui.

Parlant des antilopes du parc, nous affirmons : « Au moindre bruit, elles détalent et filent à 100km/h. Elles ont évolué pour échapper aux guépards, pas aux poids lourds. » 

Antilopes d'Amérique (photo US Agricultural Research Service)

Notre interlocuteur nous écrit, non sans humour : « J’ai été fasciné d’apprendre que les antilopes pronghorn (d’Amérique, je vous le rappelle) n’ont pas évolué pour éviter les camions semi-remorque lors de leurs déplacements, mais pour pouvoir échapper aux prédateurs que sont les guépards (qui eux, sont d’Afrique.) Quelles autres grandes surprises la nature nous réserve-t-elle, je vous le demande! »

Oups!  Avons-nous erré?

Premier constat : il est vrai que la narration parle d’antilopes, sans préciser. Mais lorsque ces animaux ont été introduits pour la première fois dans ce documentaire, nous les avons nommées antilopes d’Amérique. C’est pour raccourcir afin d’entrer dans le temps imparti que dans ce passage nous avons simplifié pour « antilope ».

 De l’évolution des guépards et des antilopes

La question de fond est de savoir si les ancêtres des antilopes d’Amérique ont évolué pour échapper à des guépards qui auraient vécu en Amérique? Une phrase antérieure du documentaire –  qui avait sans doute échappé à notre interlocuteur –  y répondait de la manière suivante : « Ayant évolué pour échapper au guépard, une espèce éteinte en Amérique du Nord, les antilopes d’Amérique sont les plus rapides du monde. »

Réflexion faite, cette phrase est fautive. Certes, elle rappelle qu’il y a eu des espèces disparues de guépard en Amérique du Nord. C’est exact, plusieurs recherches en attestent. La généalogie des guépards reste très disputée. On suppose qu’il y a eu, il y a fort longtemps, un ancêtre commun à tous les guépards, qui se seraient ensuite scindés en deux branches, même si on ne sait pas quand ni sur quel continent cela s’est produit.

Cependant, l’évolution des antilopes d’Amérique ne peut se résumer à une réponse à la rapidité de leurs prédateurs. C’est certes un cas de coévolution, mais cette « course aux armements » entre espèces n’explique pas tout. Et on ne peut pas du tout en conclure que c’est pour cette raison qu’elles sont les plus rapides au monde. De toute manière, cette affirmation est contestable.

De la vitesse relative des « cousines »

En réalité, il n’existe aucune étude comparative de la vitesse de pointe des antilopes.

Dans le cas de celle d’Amérique, une recherche l’a mesurée à 100 km/h, mais sur une distance de quelques dizaines de mètres. Ce qui est assez semblable à ce qu’on rapporte pour certaines antilopes africaines dans les mêmes conditions.

Au passage, la vitesse des guépards est encore plus nébuleuse. En 1994 dans le Journal of Zoology, un chercheur a chronométré des guépards filant à 114 km/h sur un terrain bien plat, vitesse maintenue sur quelques dizaines de mètres. Les autres résultats sont inférieurs, mais il faut apprécier la méthodologie. Ainsi, sur une piste de course pour chiens, on a fait courir des guépards derrière des lièvres attachés à un véhicule. Ces guépards de zoo ne se sont pas trop forcés…sans doute rêvaient-ils à leur futur repas, au retour dans la cage! 

Plus largement,  les questions pertinentes en recherche porteraient plutôt sur les stratégies de fuite et la capacité énergétique des antilopes à échapper au guépard, la vitesse de pointe n’étant qu’un élément.

La cerise sur le sundae, si je puis dire, est que ces antilopes ne sont même pas cousines, malgré le vocabulaire employé. Les antilopes d’Amérique font partie d’un groupe très ancien de ruminants à sabots, les Antilocapridae, dont il ne reste aujourd’hui que l’espèce que nous connaissons. Elles ne sont pas directement apparentées aux « vraies » antilopes et aux gazelles d’Afrique et d’Asie.

C’est tout cela que j’ai expliqué au téléspectateur qui nous avait écrit. La beauté de la chose, m’a-t-il répondu plaisamment, c’est qu’on apprend toujours de ses erreurs et de celles des autres. Bien vu, et bien reçu!