Blogue de Jean-Pierre Rogel

Virus H5N1, bioterrorisme et censure

mardi 31 janvier 2012 à 18 h 02 | | Pour me joindre

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Depuis un mois, la polémique enfle : doit-on censurer la recherche sur des virus H5N1 créés en laboratoire pour éviter qu’ils ne tombent entre les mains de terroristes?

Tout a commencé en septembre dernier. On a alors appris qu’une équipe de chercheurs dirigés par Ron Fouchier, virologue au centre médical Erasmus de Rotterdam, avait réussi à fabriquer un nouveau virus de type H5N1.

C’est le virus de la grippe aviaire. Sous sa forme classique, il se transmet facilement entre certains animaux et plus difficilement de volaille à humain. Mais pour le moment, ce virus ne se transmet pas d’humain à humain. Les chercheurs veulent toutefois connaître comment, par mutations successives, il pourrait éventuellement se transmettre à l’homme. Ces recherches sont de toute première importance pour pouvoir mettre au point un vaccin et éviter une pandémie.  

En laboratoire, les chercheurs ont donc tenté quelque chose de nouveau. Ils ont fait muter ce virus au point où il est devenu hautement transmissible chez les furets. Une équipe américaine est parvenue à des résultats semblables.

Un terrorisme par dissémination de virus 

En quoi ces expériences sur des furets nous concernent-elles? C’est que ce petit animal, un mammifère comme nous, est un bon modèle pour comprendre comment le virus peut muter naturellement et devenir transmissible entre humains. Ce n’est pas le modèle parfait, reconnaissent les chercheurs, mais c’est actuellement le meilleur modèle pour prédire l’infection chez l’homme.  

Du coup, le gouvernement américain, ou du moins son agence chargée de veiller au bioterrorisme, prend peur. En novembre, le microbiologiste et généticien Paul Keim, responsable du National Science Advisory Board for Biosecurity (NSABB), lance un avertissement : « Le potentiel de ce pathogène dépasse tout ce à quoi je peux penser ». On l’écoute, car c’est lui qui avait géré la « crise de l’anthrax » en 2001, au moment où des responsables américains avaient reçu des enveloppes contaminées au bacille du charbon (c’est un chercheur délinquant qui les avait envoyées).

Paul Keim craint que ces résultats sur le H5N1 tombent entre les mains de terroristes. Ceux-ci n’auraient qu’à utiliser ces renseignements pour fabriquer un virus capable de provoquer une hécatombe dans un pays cible. Voire une pandémie.  

Fin novembre, le NSABB publie ses recommandations. Il accepte que les conclusions générales relatives aux nouvelles découvertes soient publiées, mais demande que les manuscrits n’incluent pas les détails méthodologiques qui permettraient la reproduction des expériences par ceux qui auraient des intentions malveillantes.

Le 20 janvier, un groupe de 39 chercheurs concernés décident volontairement un moratoire de 60 jours sur leurs travaux, question de leur donner le temps, disent-ils, de mieux évaluer l’affaire. Le 31 janvier 2012, le NSABB confirme et explique sa position initiale de novembre. 

 Des scientifiques contre toute censure…

 Entre-temps, la polémique divise la communauté scientifique. Certains font valoir que les risques de bioterrorisme ou que le virus s’échappe par accident des laboratoires – une perspective tout aussi inquiétante – ne sont peut-être pas très élevés, mais leurs conséquences seraient tellement dramatiques qu’il faut accepter une forme de censure.

D’un autre côté, d’autres chercheurs défendent bec et ongles la liberté de la recherche et la nécessité de publier intégralement tous les résultats d’expériences. En guise de compromis, certains proposent de mettre au point une sorte de filtre éditorial : les détails les plus « sensibles » des publications ne seraient communiqués qu’aux chercheurs patentés capables de montrer patte blanche, tout le reste étant intégralement communiqué.

Il est facile de comprendre les arguments des opposants à la censure. La recherche scientifique carbure à la curiosité sans limites et elle ne se porte bien que lorsque les résultats des recherches sont librement publiés et discutés, entre pairs. Cette longue tradition de liberté refuse toute forme de censure, y compris l’autocensure. D’un autre côté, faire une pause temporaire lorsque la recherche soulève l’éventualité de risques importants pour l’humanité est une idée défendable. Il existe un précédent célèbre.

 Asilomar, 1975 : un moratoire pour réfléchir

 En février 1975, lors d’une conférence tenue à Asilomar en Californie, la majorité des biologistes présents, représentant la plupart des grandes équipes internationales, avait décidé de lever un moratoire consenti depuis plusieurs mois, mais de l’assortir de sévères restrictions sur les manipulations d’ADN, une technologie alors émergente.

C’est la peur que les virus s’échappent des laboratoires et causent des cancers – peur infondée, devait-on démontrer par la suite… – qui était à l’origine de ce moratoire temporaire. Du moins, ce temps d’arrêt avait-il permis d’y voir plus clair au sujet des risques réels des recherches en cours.

Désirant servir d’intermédiaire entre les parties, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a annoncé la tenue d’une rencontre à Genève vers la mi-février. Celle-ci portera spécifiquement sur les risques liés aux travaux sur les virus H5N1 et les règles de communication scientifique. On devrait alors approcher d’une issue dans ce dossier, qu’elle soit de type Asilomar ou autre.