On dirait un titre de conte de fées… mais quand on y pense bien, en soi, c’en est un. « Il était une fois, des pêcheurs de nuages attrapant dans leurs filets l’eau du brouillard pour alimenter des régions désertiques »… Dans certaines régions du monde, notamment sous les latitudes tropicales, les nuages bas, que sont la brume et le brouillard, sont si denses que lorsqu’ils traversent la végétation, ils y déposent de minuscules gouttelettes, qui ruissellent le long des feuilles et des branches pour aboutir sur le sol.
Le volume d’eau ainsi récupéré est essentiel à certains milieux naturels tels que les páramos, des prairies humides de haute altitude, ou les forêts de nuages (joli nom pour parler des forêts tropicales de montagne, situées entre 1 000 et 3 000 mètres d’altitude). Selon certaines estimations, ces précipitations « horizontales » pourraient représenter un volume deux fois supérieur à celui apporté par la précipitation « verticale », communément appelée la pluie.
Encore le biomimétisme…
C’est la nature qui a servi d’inspiration pour développer cette technique servant à récolter l’eau des nuages. L’Homme a observé et tiré des leçons des « arbres-fontaines » au feuillage particulièrement efficace pour capter l’eau de pluie et il a inventé… des pièges à brume!
Ce sont de vastes filets de fines mailles en plastique (polyéthylène), pouvant atteindre une surface de 50 m2, tendus à quelques mètres de hauteur, entre deux poteaux plantés dans le sol. On les installe dans des endroits face au vent, dans des renfoncements de relief ou sur les crêtes des montagnes. En traversant les mailles, le brouillard dépose des gouttelettes qui s’écoulent jusqu’à une gouttière placée sous le bord inférieur des filets. Cette invention est vraiment simple et économique, elle ne consommant aucune énergie et peut produire chaque jour plus de 50 litres par m2 !

Pour combler le déficit en précipitation
On utilise beaucoup cette technique sur la côte pacifique de l’Amérique latine, car il n’y tombe que quelques centimètres de pluie annuellement, même si presque toute l’année, des nuages de basse altitude poussés par les vents de la mer recouvrent la côte. Ils passent sans laisser tomber de pluie et continuent leur chemin le long des versants des contreforts des Andes. Un endroit judicieux pour installer ces filets attrape-brouillard, c’est évidemment, sur ces pentes face à l’océan.
La première initiative d’installation de ces filets remonte à la fin des années 1980. C’était dans le nord du Chili, à El Tofo, là où les précipitations annuelles totalisent à peine 6 cm, mais où la brume est très présente sur les crêtes. En 1992, grâce à des fonds canadiens, le site s’est développé pour alimenter en eau le village de Chunguno, à 7 km en aval. Grâce à une centaine de filets, la production donnait 15000 litres par jour. La communauté locale s’est alors organisée pour opérer et maintenir le système, et pendant dix ans, au lieu de faire appel à un approvisionnement coûteux par camions-citernes, les 400 habitants de ce village désertique ont consommé l’eau du brouillard.
Mais après une décennie de bons et loyaux services, les filets attrape-brouillard sont tombés en désuétude. La population de Chunguno s’en est désintéressée pour réclamer d’autres solutions aux autorités. En attendant l’hypothétique construction d’une usine de dessalement ou d’un pipeline, les camions-citernes sont revenus alimenter les foyers du village.
Pour aider à la reforestation
À Atiquipa, à 600 km au sud de Lima, au Pérou, depuis la nuit des temps, la végétation a toujours su, naturellement, capter la brume montant de la mer. Mais depuis 60 ans, l’extension des pâturages et la coupe des arbres ont ravagé plus de 5000 km2 de forêt. Alors, vers la fin des années 1990, on y a installé une trentaine de filets attrape-brouillard. La production moyenne de 20 litres d’eau par m2 soutient la croissance de 30000 arbustes qui deviendront assez touffus pour capter eux-mêmes l’humidité nécessaire à leur développement. En plus, ces filets profitent à la population locale : l’eau recueillie irrigue leurs champs de culture.
Quand l’eau potable se raréfie
Lima, l’une des plus grandes villes au monde, située dans un désert, fait face à la baisse du débit des cours d’eau en raison, entre autres, du recul des glaciers des Andes. L’eau utilisée vient des quelques rivières descendant de ces montagnes et des nappes phréatiques. Mais la métropole fait face à la pollution de ces ressources et est menacée par une pénurie d’eau. Les autorités en sont conscientes, et elles tablent sur le dessalement de l’eau de l’océan Pacifique.
L’eau, que contiennent les nuages qui recouvrent la côte presque toute l’année, vient aussi de l’océan, mais elle est désalinisée et transportée par le soleil et le vent. Le captage de brouillard est loin de pouvoir répondre aux immenses besoins de la métropole, mais il permet de soutenir un village ou des cultures.
Ça fait des petits…
Aujourd’hui, on recense de nombreux projets de filets sur la côte pacifique d’Amérique du Sud, mais aussi du Népal à l’Afrique du Sud, dans les Îles Canaries… Servant à l’agriculture, la reforestation ou simplement d’eau potable, cette technique, simple et économique, aide un nombre sans cesse croissant de petites communautés à survivre dans des lieux arides.
À la chronique science radio cette semaine…
Je vous propose un voyage au cœur d’une tempête. Des scientifiques du Royaume-Uni volent dans les nuages pour connaitre les dessous des tempêtes de pluie. Voici mon échange avec Jean-Pierre Girard, animateur de l’Heure de pointe à Radio-Canada, Saguenay, le 17 mai 2012.





