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Montgomery, Alabama

Mercredi 16 janvier 2013 à 11 h 25 | | Pour me joindre

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Berceau de la lutte des Noirs pour les droits civils, Montgomery attire des milliers de personnes qui visitent les lieux marqués par le révérend Martin Luther King. Deux jeunes étudiantes afro-américaines représentent bien le chemin parcouru depuis les années 50, mais aussi la route qu’il reste à faire pour que Noirs et Blancs soient égaux dans ce pays.

L'église où Martin Luther King a organisé la lutte pour les droits civils

L’église où Martin Luther King a organisé la lutte pour les droits civils.

L’Alabama fait partie de ce que l’on appelle la black belt region, une région plus densément peuplée par la population noire américaine. Dans cet État du sud, une personne sur quatre est afro-américaine, deux fois plus que la moyenne nationale, qui se situe autour de 13 %. Pas étonnant que cet État ségrégationniste soit devenu le berceau de la lutte des Noirs pour les droits civils.

Dans les rues de la capitale Montgomery, des plaques commémoratives rappellent les combats menés, dans les années 50 et 60, par Martin Luther King ou Rosa Parks. Devant la King Memorial Baptist Church, l’église où le révérend King a prêché de 1954 à 1960, des visiteurs se prennent en photo. L’édifice, d’où a été lancé le mouvement de boycottage des bus de la ville de Montgomery en 1955, est un lieu de pèlerinage. Tout comme la maison où Martin Luther King a vécu.

Sous le porche d’une résidence voisine de celle du révérend, une dame âgée se berce sur une balançoire. Devant sa maison, on peut lire qu’en 1961 l’endroit a servi de refuge à un groupe d’activistes  les Freedom Riders — pourchassés par le Ku Klux Klan. Le groupe effectuait la tournée des États du sud afin de dénoncer la ségrégation dans les autobus transnationaux, dont ceux de la compagnie Greyhound. C’est aussi dans cette résidence que Martin Luther King, avec d’autres activistes, a organisé la stratégie pour continuer le combat des Freedom Riders. Le propriétaire de la maison, Richard H. Harris fils, était pharmacien, tout comme son père, qui a ouvert la première pharmacie tenue par un Noir à Montgomery. L’endroit est classé lieu historique.

L'église de Martin Luther King est située à deux pas du Parlement sécessionniste de l'Alabama.
L’église de Martin Luther King est située à deux pas du Parlement sécessionniste de l’Alabama.

Pendant que je lis la plaque, la vieille dame me salue et me fait signe d’approcher. Elle m’explique qu’elle vit ici depuis plus de 60 ans. Elle se nomme Vera Harris. L’épouse de Richard H. Harris. En 1976, elle a perdu son mari, qui avait 58 ans. Elle a bien connu Martin Luther King, mais il n’était pas le seul, tient-elle à préciser, engager dans la lutte. « Si les Noirs américains vivent mieux que dans les années 60, il reste encore beaucoup à faire pour parvenir à l’égalité. » Elle cite en exemple l’éducation, le meilleur outil pour combattre l’inégalité. Malheureusement, les Afro-Américains arrivent encore derrière les Blancs quant au niveau de scolarisation, surtout lorsqu’il s’agit d’études universitaires. Le rêve américain de Vera est l’éducation, l’égalité et la paix pour tous.

Vera Harris, son mari était un des défenseurs des droits civils.
Vera Harris, son mari était un des défenseurs des droits civils.

L'église où a prêché Martin Luther King est un lieu de pèlerinage.
L’église où a prêché Martin Luther King est un lieu de pèlerinage.

Devant la King Memorial Baptist Church, deux jeunes femmes venues d’Atlanta sont l’exemple de cette Amérique noire qui se tient debout. Toutes deux munies d’un postdoctorat en neuroscience, elles se sont échappées d’un congrès et voulaient absolument faire le tour des lieux mythiques de Montgomery. Elles aussi pensent qu’il faut miser sur l’éducation pour que les Noirs soient traités comme les Blancs.

Une des deux femmes me dit que le racisme est toujours présent aux États-Unis, et qu’elle-même en a été la cible. Sont-elles déçues de la performance de Barack Obama depuis son élection en 2008? Non, disent-elles. Et elles trouvent qu’on a bien malmené le président ces dernières années : « Comment voulez-vous qu’il fasse mieux? Avec l’héritage qu’il a reçu des républicains et la crise économique, personne ne peut faire de miracle. Les Américains sont des adeptes de la pensée magique. »

La maison où a vécu Martin Luther King.
La maison où a vécu Martin Luther King.

Lorsque j’ai quitté l’hôtel, j’ai demandé aux préposés comment se rendre au monument commémoratif des droits civils de Montgomery. C’est une énorme fontaine en marbre noir où sont gravés les noms de quarante victimes, dont celui du révérend Martin Luther King, qui ont payé de leur vie la ségrégation qu’ils ont subie. Aucun des deux employés de l’hôtel ne savait de quoi je parlais. Ni le Blanc ni le Noir. L’éducation est la clé de l’avenir, disait Vera Harris.

Memphis : l’ombre d’elle-même

Samedi 13 octobre 2012 à 7 h 25 | | Pour me joindre

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Le centre de Memphis n'est plus que l'ombre de lui-même
Memphis est une légende. De Graceland où se trouve le kitch domaine d’Elvis Presley à Beale Street où s’entassent les bars à touristes plutôt absents ces jours-ci, Memphis évoque des noms tels Ray Charles, Lionel Hampton et Aretha Franklin. Il y ont tous enregistré leurs succès. Aujourd’hui, il ne reste qu’un pâle écho de cette période glorieuse du jazz et de la ville. Memphis – à tout le moins le secteur est de la ville – ressemble à une ville morte, une ville fantôme habitée par des désœuvrés qui survit grâce aux souvenirs du passé.

La ville est aussi le lieu où Martin Luther King a été assassiné, le 4 avril 1968, sur un des balcons de béton du Lorraine Motel. Aujourd’hui, l’endroit est devenu un site commémoratif et un musée d’histoire de la lutte pour les droits civils des Noirs américains. Le jour de mon passage, les visiteurs faisaient la file pour avoir accès au National Civils Rights Museum, un incontournable de Memphis.

Le motel transformé en musée des droits civilsLa petite histoire du Lorraine Motel témoigne bien de l’époque de la lutte des Noirs dans cet État ségrégationniste. C’est d’ailleurs ce qui a amené Martin Luther King a y séjourner à plusieurs occasions lorsqu’il était de passage à Memphis. Le motel, construit en 1925 puis transformé dans les années 40, était un des rares établissements où les Noirs étaient acceptés. À l’intérieur du musée, une photo montre le révérend étendu en train de lire le journal sur le lit de la chambre 307. C’était en 1966, deux ans avant qu’un tireur embusqué ne l’abatte sur le portique de la chambre voisine au deuxième étage. Quarante-six ans plus tard, le motel n’offre plus de chambres aux visiteurs, mais plutôt un lieu de mémoire, où les touristes et les Américains noirs et blancs viennent s’y recueillir. Depuis son ouverture, en 1991, trois millions de personnes ont visité le musée.

Le Lorraine Motel, où Martin Luther King a été assassiné en 1968
Le Lorraine Motel, où Martin Luther King a été assassiné en 1968

Le balcon de la chambre 306, où Martin Luther King a été assassiné
Le balcon de la chambre 306, où Martin Luther King a été assassiné

L’endroit a survécu grâce au propriétaire du motel, Walter Bailey, qui a préservé l’aspect des chambres 306 et 307 tant pour commémorer la mémoire de Martin Luther King que celle de son épouse, morte quelques jours après l’assassinat du révérend, à la suite d’une crise cardiaque occasionnée par les tragiques événements. Dans les années qui ont suivi, le Lorraine louait toujours des chambres, mais à long terme à des résidents locaux. Au début des années 80, le propriétaire a déclaré faillite et a laissé le motel à l’abandon.

En 1988, un groupe d’hommes d’affaires a racheté la propriété pour 144 000 $ avec le projet de la transformer en musée. L’huissier a évincé les résidents du Lorraine qui squattaient les chambres. Jacqueline Smith, une itinérante, dernière résidente du motel, a refusé de le quitter. Expulsée de force par les policiers, elle a monté un abri de fortune à un coin de rue du musée d’où elle dénonce sa situation et celle de nombreux sans-abri – très majoritairement des Noirs américains – qui vivent dans les rues de Memphis.

Elle retire les piles d’une petite radio transistor pour mieux entendre ma question :  « Est-elle contre la commémoration de l’assassinat de Martin Luther King? » «  Non », qu’elle me répond, mais elle ne comprend toujours pas pourquoi les promoteurs du musée n’ont pas respecté l’esprit du révérend, qui jugerait bien plus utile aujourd’hui s’il était vivant de donner un toit aux pauvres que d’avoir un musée en son nom.

L'abri de Jacqueline, qui demande de boycotter le musée
L’abri de Jacqueline, qui demande de boycotter le musée

Une dame d’une soixantaine d’années, venue de Californie pour visiter le musée, demande à Jacqueline ce qu’elle veut :

– Un endroit pour vivre. Tout le quartier est en voie d’être transformé en condominium.

Vous voulez que le motel soit transformé en logements sociaux?, lui demande la dame

Pas seulement le motel, le quartier tout  autour.

Écrivez alors sur votre pancarte en gros caractère que vous voulez des logements sociaux pour que tout le monde puisse bien lire votre message.

La dame se tourne vers moi et me dit :  « Elle a raison, il y a des itinérants partout dans la ville. Ils dorment sur les trottoirs, dans les parcs. Ils n’ont pas de travail, pas d’argent. Je ne me sens pas en sécurité. On ne sait jamais ce qu’ils veulent quand ils nous approchent. »

Le musée est aussi devenu un lieu de mendicité des désœuvrés du coin qui profitent du message de Martin Luther King pour accoster les visiteurs et leur soutirer quelques dollars. Jacqueline Smith, elle, se tient un peu en retrait du motel au coin des rues  Mulberry et  E. Butler. Elle ne demande pas d’argent, enfin pas directement. Je lui ai demandé où elle habitait. Elle ne m’a pas répondu. Lorsque je suis repassé après la fermeture du musée, les mendiants avaient quitté les lieux. Jacqueline était toujours là, seule, dans son drôle d’abri, à écouter une émission religieuse sur sa petite radio transistor.