Blogue de Danny Braün

Denver, Colorado : au nom des armes

Samedi 3 novembre 2012 à 8 h 53 | | Pour me joindre

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Une des armes semi-automatiques qui pourraient être interdites
Une des armes semi-automatiques qui pourraient être interdites.

Il y a des États qui sont stigmatisés. Et le Colorado s’est rendu tristement célèbre à cause de deux tueries qui ont fait le tour du monde. Celle de Columbine, en 1999, et celle, plus récente, d’Aurora. Un tireur, armé d’un fusil semi-automatique, y a abattu 12 personnes et en a blessé près de soixante autres dans une salle de cinéma en banlieue de Denver lors de la première de Batman.

« La fusillade nous a amené beaucoup de nouveaux clients », dit Mick, propriétaire d’un gun shop à Denver. Dans son magasin qui tient plus de la brocante, les pièces de collection sont rangées à côté des armes d’assaut. « Plus de gens achètent des armes quand les démocrates sont au pouvoir parce qu’ils craignent que les armes soient interdites. »

L’ancien marine, tatoué jusqu’au cou, sert un jeune dans la vingtaine qui a tout sauf les allures d’un Rambo. Le client cherche une arme de poing. Son enthousiasme diminue lorsqu’il voit le prix des pistolets que Mick lui propose. Rien en dessous des 490 $. Il pointe un modèle ancien dans la vitrine à 189$. « Pourquoi celui-ci est-il moins cher? », demande le client. « C’est une reproduction d’un vieux pistolet qui fonctionne avec de la poudre à canon », répond Mick. Le modèle ne semble pas intéresser le jeune client qui regarde de près les deux Glock qui ne sont pas des armes particulièrement sportives.

Derrière le présentoir, où sont exposés des brassards nazis et des baïonnettes, une affiche indique que le magasin offre aussi des cours de maniement d’armes. Trois heures, et vous pouvez faire une demande de permis de port d’arme au shérif de votre comté pour vous balader dans la rue avec un pistolet à la ceinture ou n’importe où sur vous, tant qu’il est caché.

Au Colorado, il n’existe aucune restriction si vous voulez acheter une, deux, trois ou quatre armes pour « défendre » votre maison, votre lieu de travail et même votre voiture. Une simple vérification par téléphone suffit pour s’assurer que vous n’avez pas de casier judiciaire ou que vous n’êtes pas fou à lier. Et c’est tout.

- Si je veux acheter une arme semi-automatique je peux le faire aujourd’hui?, je demande à Mick.
- Oui, mais il faut être citoyen américain, résident permanent ou encore avoir un visa d’étudiant.

Un livreur de la compagnie UPS entre avec une longue boîte de carton sous le bras. Mick défait l’emballage devant moi. Il s’agit d’un fusil semi-automatique de type AK-47 qu’il a commandé du Minnesota pour un de ses clients. « Pas de photos ni de caméra, je ne suis pas à l’aise », précise Mick. Il m’indique le nom d’un autre magasin où le propriétaire est plus susceptible de me parler ouvertement.

Le commerce appuie le candidat républicain Mitt Romney
Le commerce appuie le candidat républicain Mitt Romney.

L’endroit est à une dizaine de miles de Denver, dans la banlieue d’Arvada, une région qui vote traditionnellement démocrate, surtout à cause des Latinos. Sauf chez Gunsmoke. Devant le magasin, des affichettes de Mitt Romney ballottent au vent.

À l’entrée du magasin, une photo du propriétaire Rich Wyatt, posant fièrement aux côtés de George Bush père, est accrochée au mur. Sous la photo, des formulaires sont empilés pour une soirée-bénéfice de la NRA, la National Rifle Association, le puissant groupe de lobbyistes en faveur des armes à feu. Dès le début de l’entretien, Rich opte pour le ton provocateur : « Le Canada ne serait rien sans les États-Unis. Vous êtes incapable de vous protéger tout seul. Les médias sont stupides. J’écoute Rush Limbaugh. » Un résumé qui traduit assez bien sa pensée.

Rich Wyatt, propriétaire du Gunsmoke
Rich Wyatt, propriétaire du Gunsmoke

Comment voit-il Barack Obama qui a promis d’interdire les armes d’assaut après la tuerie d’Aurora? Il déteste le président qui, dit-il, est aussi socialiste que le Canada.

Et Columbine? Et le massacre au cinéma commis avec une arme semi-automatique achetée dans la banlieue de Denver? « Le problème n’est pas l’arme, mais le type qui la manipule. Doit-on interdire les voitures parce que les gens font des accidents? » Il me montre le pistolet qu’il porte à la ceinture et l’autre qu’il a d’attacher à la cheville. Une démonstration qui est loin de me convaincre ou de me rassurer du bien-fondé de son commerce.

Le nouveau pistolet du Gunsmoke, un « cadeau » de Noël
Le nouveau pistolet du Gunsmoke, un « cadeau » de Noël

Sur la route en revenant d’Arvada, je me dis que plusieurs automobilistes autour de moi sont probablement armées. Et qu’ils pourraient utiliser leur arme s’ils se sentent menacés ou s’ils ont une soudaine crise de rage au volant. Bien sûr, la justice déterminera plus tard si c’était justifié ou non, mais pour la victime, il sera trop tard. Étrange sensation. Et bien bizarre culture fondée sur la peur et la crainte de son voisin.