Billets publiés en novembre 2012

Le mot de la fin

Jeudi 8 novembre 2012 à 12 h 23 | | Pour me joindre

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Cinq semaines sur la route aux États-Unis. Quelque 8000 kilomètres parcourus du Michigan jusqu’à la Louisiane, du Texas jusqu’au Colorado en passant par l’Arizona, le Nevada… Une douzaine d’États en tout et des souvenirs, des visages, des gens de toutes origines venus tenter leur chance dans cet immense pays qui n’existerait pas sans cette mosaïque humaine qu’on appelle les Américains.

I’m an American disait des jeunes, des vieux, des Latinos, des Noirs, des Blancs, des sikhs, dans une publicité électorale en 2008 lorsque Barack Obama est devenu le premier président noir des États-Unis. Un pays porté par le rêve ou l’illusion du rêve américain.

Au moment où Barack Obama vient de remporter son second et dernier mandat après une campagne électorale pour le moins difficile, je pense à toutes ces personnes rencontrées et je me demande : comment se sentent-elles aujourd’hui?

Je revois ce propriétaire d’une agence immobilière de Las Vegas qui a m’a dit vouloir fermer sa compagnie si Barack Obama prenait le pouvoir. Je pense à cet homme de Pulaski, au Tennessee, ville qui a donné naissance au Ku Klux Klan, qui ne comprenait pas comment « quelqu’un qui est né au Kenya et qui est musulman peut devenir président ». Ou à M. Connolly, un sage Afro-Américain de La Nouvelle-Orléans, ancien travailleur de la construction qui a tout perdu à cause de Katrina, qui m’a dit : « Obama ne va jamais être réélu parce que les gens sont trop racistes. Le problème de ce pays c’est qu’il manque d’amour. »

Mais il y a aussi Chenaira, jeune étudiante au postdoctorat en neuroscience, qui devant l’église où Martin Luther King a prêché dans les années 60 à Montgomery, en Alabama, était l’exemple même d’une Noire américaine qui a réussi grâce à l’éducation. Ou encore Tony, un Américain d’origine mexicaine, qui a distribué des journaux pendant 10 ans avant de fonder son entreprise et de « devenir quelqu’un » grâce au rêve américain. Des gens fabuleux qui se sont amenés avec leur passé, leur vie, leur vécu et sont venus complexifier ce grand pays que nous avons parfois tendance à simplifier un peu trop.

Les États-Unis d’Amérique, première puissance mondiale – pour combien de temps encore, disent certains –, société en déclin qui ne se relèvera pas de la crise économique et de tous les troubles qu’ils ont semés dans le monde…

Mais les États-Unis se relèvent. Enfin, ils se sont relevés dans le passé. C’est ce qui les distingue et qui constitue, affirment-ils, la fibre américaine. C’est certainement plus facile de les condamner à une lente agonie et à une mort certaine de leur empire. La fin de l’Empire américain après le déclin auquel on assiste depuis des années. Ils ne se relèveront jamais de la crise économique et de la bulle immobilière qui a jeté des centaines de milliers de familles à la rue. Ni des usines made in USA délocalisées en Chine ou à n’importe quel endroit dans le monde où la production coûte moins cher et qui saignent la classe moyenne en mettant à pied des milliers et des milliers de personnes.

Personnellement, je veux bien croire que les États-Unis vont se relever. Pas tant pour le pays ni pour le rôle qu’il joue dans le monde, mais pour toutes ces personnes qui souffrent aujourd’hui de l’excès américain causé par les banques, les financiers de Wall Street, l’appât du gain facile fait sur le dos des citoyens et des peuples qui en payent de leur vie. Je veux bien croire au discours de victoire de Barack Obama qui, enfin inspiré, a dit :

« Vous avez réaffirmé l’esprit qui a triomphé de la guerre et de la dépression, l’esprit qui a permis à ce pays de quitter les tréfonds du désespoir pour rejoindre les sommets de l’espérance, la croyance dans le fait que si chacun d’entre nous poursuit son propre rêve, nous sommes la famille américaine, nous triomphons ou nous chutons ensemble, comme une seule nation, comme un seul peuple. »

Le rêve américain, c’était donc vrai?

Portraits d’électeurs

Lundi 5 novembre 2012 à 17 h 16 | | Pour me joindre

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Le « rêve américain » existe-t-il toujours en 2012? J’ai posé la question à des électeurs le long de ma route en Illinois, en Alabama, au Texas et en Arizona. Voici quelques réponses diffusées à Dimanche magazine le 4 novembre :

Denver, Colorado : au nom des armes

Samedi 3 novembre 2012 à 8 h 53 | | Pour me joindre

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Une des armes semi-automatiques qui pourraient être interdites
Une des armes semi-automatiques qui pourraient être interdites.

Il y a des États qui sont stigmatisés. Et le Colorado s’est rendu tristement célèbre à cause de deux tueries qui ont fait le tour du monde. Celle de Columbine, en 1999, et celle, plus récente, d’Aurora. Un tireur, armé d’un fusil semi-automatique, y a abattu 12 personnes et en a blessé près de soixante autres dans une salle de cinéma en banlieue de Denver lors de la première de Batman.

« La fusillade nous a amené beaucoup de nouveaux clients », dit Mick, propriétaire d’un gun shop à Denver. Dans son magasin qui tient plus de la brocante, les pièces de collection sont rangées à côté des armes d’assaut. « Plus de gens achètent des armes quand les démocrates sont au pouvoir parce qu’ils craignent que les armes soient interdites. »

L’ancien marine, tatoué jusqu’au cou, sert un jeune dans la vingtaine qui a tout sauf les allures d’un Rambo. Le client cherche une arme de poing. Son enthousiasme diminue lorsqu’il voit le prix des pistolets que Mick lui propose. Rien en dessous des 490 $. Il pointe un modèle ancien dans la vitrine à 189$. « Pourquoi celui-ci est-il moins cher? », demande le client. « C’est une reproduction d’un vieux pistolet qui fonctionne avec de la poudre à canon », répond Mick. Le modèle ne semble pas intéresser le jeune client qui regarde de près les deux Glock qui ne sont pas des armes particulièrement sportives.

Derrière le présentoir, où sont exposés des brassards nazis et des baïonnettes, une affiche indique que le magasin offre aussi des cours de maniement d’armes. Trois heures, et vous pouvez faire une demande de permis de port d’arme au shérif de votre comté pour vous balader dans la rue avec un pistolet à la ceinture ou n’importe où sur vous, tant qu’il est caché.

Au Colorado, il n’existe aucune restriction si vous voulez acheter une, deux, trois ou quatre armes pour « défendre » votre maison, votre lieu de travail et même votre voiture. Une simple vérification par téléphone suffit pour s’assurer que vous n’avez pas de casier judiciaire ou que vous n’êtes pas fou à lier. Et c’est tout.

- Si je veux acheter une arme semi-automatique je peux le faire aujourd’hui?, je demande à Mick.
- Oui, mais il faut être citoyen américain, résident permanent ou encore avoir un visa d’étudiant.

Un livreur de la compagnie UPS entre avec une longue boîte de carton sous le bras. Mick défait l’emballage devant moi. Il s’agit d’un fusil semi-automatique de type AK-47 qu’il a commandé du Minnesota pour un de ses clients. « Pas de photos ni de caméra, je ne suis pas à l’aise », précise Mick. Il m’indique le nom d’un autre magasin où le propriétaire est plus susceptible de me parler ouvertement.

Le commerce appuie le candidat républicain Mitt Romney
Le commerce appuie le candidat républicain Mitt Romney.

L’endroit est à une dizaine de miles de Denver, dans la banlieue d’Arvada, une région qui vote traditionnellement démocrate, surtout à cause des Latinos. Sauf chez Gunsmoke. Devant le magasin, des affichettes de Mitt Romney ballottent au vent.

À l’entrée du magasin, une photo du propriétaire Rich Wyatt, posant fièrement aux côtés de George Bush père, est accrochée au mur. Sous la photo, des formulaires sont empilés pour une soirée-bénéfice de la NRA, la National Rifle Association, le puissant groupe de lobbyistes en faveur des armes à feu. Dès le début de l’entretien, Rich opte pour le ton provocateur : « Le Canada ne serait rien sans les États-Unis. Vous êtes incapable de vous protéger tout seul. Les médias sont stupides. J’écoute Rush Limbaugh. » Un résumé qui traduit assez bien sa pensée.

Rich Wyatt, propriétaire du Gunsmoke
Rich Wyatt, propriétaire du Gunsmoke

Comment voit-il Barack Obama qui a promis d’interdire les armes d’assaut après la tuerie d’Aurora? Il déteste le président qui, dit-il, est aussi socialiste que le Canada.

Et Columbine? Et le massacre au cinéma commis avec une arme semi-automatique achetée dans la banlieue de Denver? « Le problème n’est pas l’arme, mais le type qui la manipule. Doit-on interdire les voitures parce que les gens font des accidents? » Il me montre le pistolet qu’il porte à la ceinture et l’autre qu’il a d’attacher à la cheville. Une démonstration qui est loin de me convaincre ou de me rassurer du bien-fondé de son commerce.

Le nouveau pistolet du Gunsmoke, un « cadeau » de Noël
Le nouveau pistolet du Gunsmoke, un « cadeau » de Noël

Sur la route en revenant d’Arvada, je me dis que plusieurs automobilistes autour de moi sont probablement armées. Et qu’ils pourraient utiliser leur arme s’ils se sentent menacés ou s’ils ont une soudaine crise de rage au volant. Bien sûr, la justice déterminera plus tard si c’était justifié ou non, mais pour la victime, il sera trop tard. Étrange sensation. Et bien bizarre culture fondée sur la peur et la crainte de son voisin.

Las Vegas : à l’ombre des lumières

Jeudi 1 novembre 2012 à 15 h 47 | | Pour me joindre

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Des millions de touristes visitent Las Vegas.

Des millions de touristes visitent Las Vegas.

Symbole de tous les excès, Las Vegas attire des millions de touristes venus s’amuser le temps d’un week-end dans ce gigantesque parc d’attractions pour adultes. Sans compter la foule d’artistes québécois qui ont pris d’assaut la strip et qui vendent du rêve à tous ces visiteurs éphémères. Mais Las Vegas n’est pas que rêve et artifice. Enfin, pas seulement.

Deux ambulances, gyrophares et sirènes allumés, descendent le Las Vegas Boulevard en direction du casino MGM où le Cirque du Soleil présente un de ses sept spectacles. Un client vient de s’effondrer à une table de poker après avoir perdu sa chemise, me dis-je. Je me rends à l’endroit pour constater que la réalité est quelque peu différente de ce que je m’imaginais.

Un vieil homme s’est bel et bien effondré, mais loin des tables de poker. Sur le trottoir, un paquet de linge sale et une vieille valise défoncée laissent à penser qu’il est itinérant. Un des très nombreux itinérants qui peuplent les rues de la ville des casinos, du jeu et de la perdition. Welcome to Las Vegas!

Pendant que les ambulanciers attachent le vieil homme sur la civière, des vendeurs, totalement indifférents à la scène, continuent d’annoncer les multiples spectacles et attractions de la strip. The show must go on! Bien sûr, cette scène pourrait se dérouler n’importe où, à la différence près qu’elle se reproduira à quelques occasions en moins de 24 heures lors de mon bref séjour.

Les sans-abri de Las Vegas sont un phénomène qu’aucun dépliant publicitaire ne mentionne. Au point que les visiteurs qui se rendent chaque année dans la ville du jeu sont sollicités non seulement par les casinos, mais par tous ceux qui demandent de l’argent.

Celui-ci a inscrit sur un bout de carton qu’il est un vétéran d’une des nombreuses guerres américaines. Cet autre affirme avec un trait d’humour qu’il effectue une recherche scientifique sur la marijuana que l’État du Nevada songe à légaliser. Las Vegas a son lot de malheureux attirés par le climat chaud, la manne de touristes qui viennent avec leurs dollars et un certain laxisme en matière de consommation d’alcool et de drogue. Une série de facteurs qui rend la ville attrayante pour les sans-abri.

En 2012, les interventions policières ont fait 12 victimes.
En 2012, les interventions policières ont fait 12 victimes.

Dans le stationnement d’un centre d’achat de South Valley, une dizaine de voitures de police forment un cordon de sécurité autour du magasin entrepôt Ross, dress for less, une chaîne de vêtement à bas prix. Malgré le ruban jaune qui démarque la scène du crime, des clients indifférents continuent d’entrer et de sortir du magasin comme s’il ne s’était rien passé. Un jeune policier, originaire de Boston, m’explique qu’il y a eu une fusillade derrière l’entrepôt et que l’équipe déployée sur place s’affaire à nettoyer le sang. Ah! Bon. Une victime? « Un homme a été abattu. Business as usual », me dit ce policier qui regrette parfois le calme de la côte est américaine.

Un homme d’origine mexicaine, qui affirme avoir été témoin de la scène, me dit qu’il a vu un policier courir après un voleur avec son calibre 38, puis il a entendu trois coups de feu. Bang, bang, bang! qu’il fait du doigt. Le journal du lendemain rapportera que trois policiers ont abattu un individu armé qui s’apprêtait à sortir une arme cachée à la ceinture. En 2012, les policiers ont abattu jusqu’à ce jour 12 personnes. Survie, violence… Las Vegas a de multiples facettes insoupçonnées.

Un panneau publicitaire indique qu’ici on achète vos bijoux, votre or ou votre Rolex. J’entre dans la boutique. Un garde armé qui porte une veste par balle me montre un fauteuil. Au comptoir, un client dans la cinquantaine dépose une bague en or dans une petite balance. Une jeune femme m’accueille et me fait entrer dans son bureau. Avez-vous beaucoup de clients? Elle appelle son patron qui m’explique qu’il a un rendez-vous et qu’il n’est pas disposé à répondre à mes questions. « Revenez dans une semaine », me dit-il. Assez bref comme entretien.

Des magasins proposent de l'argent comptant.
Des magasins proposent de l’argent comptant.

À la porte voisine, le propriétaire d’une agence immobilière me confie que le magasin d’à côté a fait fortune au point d’avoir des succursales non seulement à Vegas, mais aussi à Chicago. « Il y a beaucoup d’argent qui entre et sort de ce magasin. Vous avez vu le garde armé? Ça, c’est pour impressionner les clients. Mais il y a deux autres gardes en civil. Eux sont responsables de la sécurité. »

Je lui demande comment vont les affaires en immobilier : « Le marché reprend tranquillement. Il commence même à y avoir une pénurie de maisons à cause des aubaines. J’attends un client qui a acheté une maison à sa fille il y a quelques années pour 200 000 $. Il est obligé de la revendre. Il va probablement obtenir 80 000 $. »

Le Nevada est l’état américain où la crise économique a frappé le plus durement. Pertes d’emploi, effondrement du marché immobilier, nombre de maisons saisies par les banques, les indices économiques sont les pires de tout le pays. Tout cela à l’ombre des lumières et du glamour de la strip.

Plusieurs laissent leur chemise à Las Vegas.
Plusieurs laissent leur chemise à Las Vegas