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Le virage vers l’Asie du gouvernement Harper est un pari qui est loin d’être gagné et qui pourrait le forcer à faire les compromis auxquels il s’est toujours opposé par principe sur la scène internationale.

C’est là une des grandes conclusions qui émerge d’un document secret du cabinet intitulé « plan pour la politique étrangère du Canada » et dont CBC a obtenu copie.

Ce document permet de jeter un nouveau regard sur les choix du premier ministre à l’étranger au cours de la dernière année, de sa seconde visite en Inde, à son saut de puce aux Philippines en passant par son périple au Sénégal et en République démocratique du Congo le mois dernier.

On peut y lire que la politique étrangère du Canada au 21e siècle sera axée avant tout sur l’économie, mais que face à la transformation géopolitique majeure à laquelle le monde est confronté, la place du Canada au sein des grandes institutions internationales de demain n’est plus garantie.

Un constat sévère est ainsi dressé pour les décideurs du gouvernement.

« La situation est sérieuse : les relations du Canada avec de nouvelles économies, en commençant par l’Asie, doivent être approfondies, et comme pays, nous devons devenir plus pertinents pour nos partenaires », peut-on lire dans le document. Il conclut également que le Canada a trop souvent tardé à s’imposer dans ces marchés émergents, un retard qu’il n’est plus possible de perpétrer.

Mais il ne suffit pas de signer des accords et faire des visites officielles. Le document secret souligne à quel point il est impératif pour le Canada de se tisser des liens stratégiques. Et le défi est de taille.

« Soyons honnêtes avec nous-mêmes, notre influence et notre crédibilité avec certains de ces nouveaux pouvoirs émergents ne sont pas aussi importantes qu’elles devraient ou pourraient l’être. »

Mais attention, « pays émergents » ne se limite pas aux pays d’Asie que courtise déjà le gouvernement Harper, celui-ci doit ratisser plus large.

Et ironiquement, alors qu’à son arrivée au pouvoir le gouvernement conservateur avait détourné son regard des priorités traditionnelles du Canada pour se concentrer sur les Amériques, six ans plus tard, le plan pour la politique étrangère souligne à quel point après l’Asie, l’Afrique s’impose comme un marché au sein duquel le Canada doit s’imposer.

En effet, le document secret évoque la classe moyenne africaine, qui affiche la plus forte croissance du monde. Avec l’importance de leurs richesses naturelles, bien des pays d’Afrique ont le potentiel de concurrencer les grandes économies de demain, comme le Brésil et la Chine.

Bien sûr, ces efforts pour s’imposer dans ces pays forceront le Canada à composer avec les problèmes de gouvernance et de respect des droits de la personne auxquels ils sont confrontés.

Si le Canada ne doit pas renoncer à la « souveraineté éclairée » que vante le premier ministre Harper et à la promotion des valeurs démocratiques même lorsqu’il peut sembler isolé, la concurrence pour gagner la faveur des économies est féroce, et les grands idéaux du gouvernement pourraient se voir ébranlés.

« Pour réussir, nous devrons poursuivre des relations politiques de concert avec nos intérêts économiques, même dans les cas où ces intérêts et nos valeurs politiques ne concordent pas. »

On est loin des commentaires de Stephen Harper qui, à la veille d’un sommet de l’APEC en 2006, avait affirmé au sujet de la Chine : « Je ne crois pas que les Canadiens veulent que nous renoncions à nos valeurs canadiennes si importantes, notre foi dans la démocratie, la liberté, les droits de la personne. Ils ne veulent pas que nous renoncions à nos principes juste pour des questions de gros sous. »

Mais les temps changent, et face aux nouvelles réalités économiques, le Canada n’a pas le choix, semble-t-il.

« Les conséquences sont grandes. En tant qu’économie ouverte, la prospérité future du Canada est liée au succès de ces pays émergents. »

Malgré l’accent placé sur les pays émergents, le plan souligne également à quel point les États-Unis demeurent un allié et un marché incontournable pour le Canada. La réalité est que le commerce bilatéral entre les deux pays a atteint 708,8 milliards de dollars l’an dernier. Ainsi, 73,7 % des exportations du Canada ont pris la route des États-Unis.

En guise de réaction, au bureau du ministre des Affaires étrangères, on affirme que l’on ne commente pas les documents qui font l’objet de fuite. Le porte-parole de John Baird a toutefois tenu à souligner par courriel que « le Canada continue à poursuivre une politique étrangère fondée sur les intérêts et les valeurs du Canada ». Il ajoute également que depuis 2006, le gouvernement Harper a signé neuf accords de libre-échange et est en voie d’en négocier une douzaine d’autres, ce qui, écrit-il,  permet d’ouvrir de nouveaux marchés, augmenter les exportations canadiennes et créer des emplois.

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Un traité Canada-Chine mal vendu

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 publié le 1 novembre 2012 à 16 h 37

 

À partir de jeudi soir, ce qui est maintenant considéré comme le processus parlementaire d’examen d’un important traité Canada-Chine sur la promotion et la protection des investissements sera clos. Or, ce traité mal connu a été très peu promu auprès des Canadiens et pas du tout débattu.

Annoncé en février, signé au début de septembre au sommet de l’APEC en Russie et déposé en Chambre le 26 septembre pour une période de 21 jours de session pour permettre aux parlementaires d’en prendre connaissance, ce traité sera ratifié dans les prochains jours par simple décret.

Le gouvernement Harper affirme que le traité est fondamental dans le contexte actuel de diversification de nos partenaires, au moment où la Chine est en voie de devenir la plus grosse économie du monde. Selon le gouvernement, le document assure réciprocité, prévisibilité, parité et équité aux investisseurs canadiens et chinois. En fait, les deux pays semblent conserver la plupart de leurs prérogatives sauf qu’on assortit les investissements de certains mécanismes.

Les pratiques non conformes, très peu canadiennes, mais surtout chinoises — de l’aveu même des fonctionnaires qui ont expliqué l’entente aux députés — vont continuer… Sauf que le mécanisme de règlement sera public si le pays ciblé par la plainte le veut. C’est déjà l’habitude ici, pas en Chine. Mais le mécanisme de règlement pourrait être rendu public dans certains cas, selon le bon vouloir des autorités de Pékin. Le Canada, lui, continuera d’être aussi transparent qu’avant.

Par ailleurs, le Canada va dorénavant jouir du traitement de la nation la plus favorisée, ce qui revient à dire que les pratiques restrictives chinoises envers les investissements étrangers vont toujours s’appliquer aux Canadiens, mais pas plus qu’aux investisseurs du pays le moins désavantagé. On sera discriminé, mais comme tout le monde, pas plus…  En gros, il ressort des explications fournies par des fonctionnaires que le Canada va continuer de jouer jeu ouvert et qu’il s’attend maintenant à ce que la Chine ne restreigne pas davantage les investissements canadiens, une protection beaucoup plus modeste que celle clamée par leurs patrons politiques.

Étant donné que la Chine dispose de trillions de dollars pouvant être investis à l’étranger et que le gouvernement lui-même parle des besoins en capitaux du Canada, particulièrement dans le secteur énergétique, à hauteur de 500 milliards de dollars selon le ministre Joe Oliver, on comprend l’importance accordée au traité par le premier ministre Harper. Certains voient évidemment une certaine disproportion dans l’utilisation future du traité.

Le public canadien, moi le premier, aimerait être aussi convaincu que le gouvernement des avantages du traité. En fait, si les arguments du gouvernement sont si convaincants, pourquoi ne pas se donner la peine de convaincre? Un séjour de 21 jours de session au Parlement, sans débat initié par le gouvernement. Une séance d’information pour les députés d’un comité par des fonctionnaires. Un gouvernement qui blâme l’opposition en lui disant qu’elle aurait pu utiliser une de ses quatre journées de débat pour aborder la question. Ça laisse songeur quand on pense qu’on a débattu pendant quelques années de l’Accord de libre-échange avec les États-Unis avant de lui consacrer une élection en 1988.

Ah oui, j’oubliais presque : il n’y a pas de retrait possible du traité Canada-Chine pendant les 15 premières années. Un avis d’un an est nécessaire par la suite… Pour l’ALENA, qui traite de commerce ET d’investissements avec notre plus important partenaire dans les deux domaines, et de loin, un préavis écrit de six mois suffit.

 

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La gestion de l’offre dans la balance?

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 publié le 26 juin 2012 à 14 h 28

Le débat sur la gestion de l’offre, cette politique qui protège la production canadienne de lait, de volaille et d’oeufs, a repris de la vigueur avec l’entrée du Canada dans le Partenariat transpacifique (PTP). Cette entente commerciale en devenir regroupe déjà neuf pays, dont les États-Unis,  avec qui le Canada partage déjà l’ALENA, mais aussi quelques pays d’Asie, comme la Malaisie, ou d’Amérique du Sud, comme le Chili. Au total, une fois l’adhésion du Canada et du Mexique complétée, un marché de 658 millions de personnes et un PIB dépassant les 20 billions de dollars. Un plus gros marché donc que l’Union européenne.

Quand je parle de débat, je pense surtout au Canada hors Québec. Les éditoriaux, commentaires et analyses ne se comptent plus pour réclamer que le Canada abandonne la gestion de l’offre. Avant même la nouvelle annoncée par Stephen Harper à Los Cabos le 19 juin, certains souhaitaient que le Canada ne se prive pas d’entrer dans le PTP pour protéger cette politique. Plusieurs exhortent maintenant le gouvernement Harper de la laisser tomber pour le bien des consommateurs, des producteurs et de la position de négociation du Canada lorsqu’il s’assoira à la table du PTP.

Je n’ai pas l’intention de vous inonder de statistiques pour démontrer l’utilité ou les effets pervers de la gestion de l’offre, c’est davantage l’angle politique, la clôture Canada-Québec qui me semble intéressante. Pendant que l’opposition a beau jeu de réclamer des précisions et l’assurance que M. Harper n’a pas déjà « sacrifié » les producteurs d’oeufs, de volaille, mais surtout de lait, M. Harper doit agir en négociateur et en libre-échangiste autoproclamé responsable.

C’est la raison pour laquelle on a eu droit à Los Cabos à cette réponse toute en nuances :  « Nous allons protéger tous nos intérêts et l’intérêt général de l’économie canadienne ». Poussé, talonné en Chambre le lendemain de son retour du Mexique, le premier ministre allait un peu plus loin :

« Monsieur le Président, encore une fois, le Canada est à la table pour promouvoir et pour défendre tous nos intérêts. C’est nécessaire dans une économie mondiale. Je sais que le NPD prétend qu’on peut ignorer le monde de commerce, mais ce n’est pas la réalité économique. Ce parti-ci est celui qui a établi notre accord de libre-échange avec les États-Unis, un grand succès pour notre pays, et nous avons l’intention de garder nos systèmes et de promouvoir nos exportations partout dans le monde. »  Stephen Harper, Chambre des communes, 20 juin

M. Harper a fait allusion à « nos systèmes », ce qui laisse supposer que la gestion de l’offre, tout en étant sur la table, n’est pas nécessairement la première concession que va faire le Canada, même si la pression monte au Canada et à l’étranger. Et, finalement, en lançant ce qui a été vendu comme un message aux Québécois le jour de la Fête nationale à Saint-Narcisse-de-Beaurivage, M. Harper a cru bon de préciser à son auditoire rural, conquis, en français, avec peu de couverture nationale, en parlant du maire de l’endroit :

« Et il veut aujourd’hui que je vous rappelle que le seul parti qui a dans sa plate-forme électorale d’appuyer la gestion de l’offre, c’est le Parti conservateur du Canada. » Stephen Harper, Saint-Narcisse-de-Beaurivage, 24 juin 

Le premier ministre Stephen Harper en compagnie du député conservateur Jacques Gourde.
Le premier ministre Stephen Harper en compagnie du député conservateur Jacques Gourde.

Ça peut ressembler à un appui qui va continuer. On n’a pas pu le demander au premier ministre, qui a envoyé Christian Paradis rencontrer la presse ce jour-là. Ça pourra surtout être utilisé par les conservateurs du Québec quand ils se promèneront dans les régions, et ça ne fera pas beaucoup de vagues pour l’instant dans le reste du Canada, où la protection de certaines productions, surtout celle du lait, est perçue comme une faveur aux agriculteurs québécois.

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