Archives du collaborateur Denis Ferland


À propos de Denis Ferland

Denis Ferland est correspondant parlementaire à Ottawa pour le Réseau de l’information. Il est entré à Radio-Canada en 1994 comme affectateur des journalistes à la colline Parlementaire, poste qu'il a occupé pendant 16 ans. C'est à ce titre qu'il a coordonné les grandes couvertures politiques des dernières années, notamment le référendum de 1995, les congrès politiques ainsi que les sommets internationaux comme ceux du G-8 de Kananaskis en 2002 et de Toronto en 2010. Au bureau électoral de Radio-Canada à Montréal, il a été au cœur de la couverture des dernières campagnes électorales fédérales.

Vie privée, en toute discrétion

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 publié le 14 juillet 2015 à 15 h 10

C’est la veille de la fête du Canada qu’Industrie Canada a publié en toute discrétion les lignes directrices destinées aux entreprises comme Rogers et Telus, qui choisissent de publier des rapports périodiques sur les informations qu’elles fournissent sur leurs clients aux autorités policières ou autres.

Vous vous souvenez du tollé l’an dernier quand on a appris que des centaines de milliers de dossiers clients avaient été transmis à diverses agences, sur simple demande, sans recours à un juge, par trois entreprises de télécommunications. M. Harper se faisait rassurant : les autorités ont recours à un juge quand il le faut, disait-il. Et il était normal que « de temps à autre » des policiers ou des enquêteurs demandent des informations aux compagnies de télécommunications canadiennes. De temps à autre, c’est 800 000 fois en une seule année chez seulement trois fournisseurs, sur deux douzaines au total!

Dans la foulée de l’affaire Snowden qui dévoilait de grands pans de la collaboration aux États-Unis entre les géants comme Apple, Google, Microsoft et la National Security Agency (NSA), le débat s’est un peu animé au Canada également.

Ça n’a pas empêché l’adoption au cours de l’année écoulée de trois projets de loi qui ouvrent davantage la porte aux intrusions, mais bon.

Toujours est-il que les entreprises ont aussi subi les pressions de leur clientèle un peu surprise de la connivence entre elles et les forces de l’ordre. Par souci de transparence, mais aussi à cause de préoccupations commerciales et concurrentielles, les entreprises ont décidé de publier volontairement certains chiffres sur les demandes reçues – satisfaites ou non – ainsi que d’autres statistiques. Le mouvement s’est amorcé aux États-Unis, où les géants des télécoms, du nuage et du serveur ont pris les devants et ont uni leurs efforts pour alimenter le débat sur un site commun.

Au Canada, une demi-douzaine d’entreprises ont suivi. Mais le gouvernement Harper a voulu protéger le travail des autorités pour empêcher que ça ne nuise aux enquêtes. Il a donc établi des balises pour limiter les informations que ces entreprises mettraient dorénavant dans les rapports à leurs clients au sujet des informations qu’elles fournissent, sous la contrainte ou non, aux autorités.

Ce sont ces balises qui ont discrètement été publiées la semaine dernière, au même moment où le Commissaire à la protection de la vie privée, Daniel Therrien, publiait un rapport sur la transparence des entreprises canadiennes à ce sujet.

Des normes pour protéger le travail des enquêteurs, et beaucoup moins la vie privée

Le gouvernement permet que soient dévoilées dans les rapports les statistiques suivantes : le nombre de demandes reçues des autorités, le nombre de celles qui ont été satisfaites, rejetées ou contestées, ainsi que le nombre de clients ou de comptes dont les informations ont été fournies aux autorités.

Elles peuvent ventiler les chiffres en disant combien de dossiers ont été fournis volontairement, à leur initiative, en cas d’urgence, sous ordonnance d’un juge, etc. Les entreprises doivent toujours inscrire des données pancanadiennes, pas de chiffres provinciaux ou régionaux, ni sur les types de services visés (Internet, cellulaire, etc.). S’il y a moins de 100 dossiers dans une catégorie, prière d’inscrire de « 0 à 100 » afin de ne pas nuire aux enquêteurs. Et voilà. Toutes ces normes mises en ligne le 30 juin dernier pendant que vous vous prépariez à fêter le Canada.

Commentant la nouvelle politique d’Industrie Canada, le Commissaire Daniel Therrien indique qu’elle a été préparée par le gouvernement en « concertation » avec lui, certains ministères et l’industrie. On parle du partage de données relevant de la vie privée du public-client, mais on n’a pas cru bon d’inviter de ses représentants. C’est quand même un peu mal parti, non?

Il faut aussi préciser que la divulgation des données qu’elles transmettent aux autorités reste entièrement volontaire pour les entreprises. Celles qui choisissent de le faire doivent se conformer aux normes, surtout pour protéger le travail des enquêteurs, et beaucoup moins la vie privée. Les autres, dont Bell, peuvent toujours choisir de ne tout simplement rien dire à leurs clients.

Revenons en terminant sur l’analyse faite par le Commissaire à la protection de la vie privée des rapports de six entreprises qui avaient déjà commencé à publier des statistiques. Constat principal : un gros manque d’uniformité dans l’ouverture. Les rapports de six compagnies, Allstream, Rogers, Telus, TekSavvy, SaskTel et Wind Mobile, ont été scrutés.

C’est l’indépendante TekSavvy (250 000 foyers desservis) qui remporte la palme de l’ouverture. Elle est la seule (au Canada, c’est courant aux États-Unis) à fournir le nombre de demandes des autorités auxquelles elle a répondu, ainsi que les informations sur le contenu des données fournies, sur les comptes visés par les demandes et les cas où un avis a été envoyé au client.

Allstream et Windmobile sont en queue de peloton pour ce qui est de l’ouverture, suivies de près par Rogers et Telus. Rappelons que Bell ne figure pas au classement, car elle ne publie aucun rapport de transparence.

M. Therrien a pris un échantillon de 6 entreprises canadiennes et 14 américaines aux fins de comparaison. Vous pouvez voir les résultats d’une cinquantaine de fournisseurs nord-américains pour voir où se situe votre fournisseur de téléphonie résidentielle ou cellulaire, ou encore de service Internet ou de stockage en ligne sur le spectre de la transparence.

Quant aux règles fédérales mises en place dans le creux de l’été, elles constituent probablement un pas en avant. Mais comme elles ont été élaborées sans participation du public, on peut y voir une certaine contradiction à la base.

Catégorie: Ottawa

Le père Noël en juillet

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 publié le 13 juillet 2015 à 15 h 03

Le ministre Pierre Poilievre s’est donné des airs de père Noël hier en invitant les médias à un réveillon, en plein après-midi, par un beau dimanche caniculaire de juillet. Ceux et celles qui vont recevoir les cadeaux? Les familles canadiennes qui vont voir arriver dans leurs boîtes aux lettres, mais surtout directement dans leurs comptes en banque, des montants qui totaliseront 3 milliards de dollars la semaine prochaine au titre de la Prestation mensuelle pour la garde d’enfants (PUGE).

Trois milliards par mois! Tous les mois? Un programme de plus de 20 milliards de dollars par an? Mais non, rassurez-vous, le père Poili… euh, le ministre Poilievre était là pour rappeler aux familles canadiennes qu’elles recevraient rétroactivement la Prestation, qui est en fait bonifiée depuis janvier dernier. Soixante dollars de plus pour les enfants de moins de 6 ans et un nouveau versement de 60 $ pour les 6-17 ans qui n’étaient pas couverts avant. Vous comprenez, les enfants de 16-17 ans, il faut faire garder ça.

Le gros chèque des six premiers mois de l’année est versé en juillet parce que les lutins du père Noël ont mis tout ce temps-là à ficeler le tout dans un bel emballage électoral.

Les deux tiers des quatre millions de familles visées recevront le montant additionnel par dépôt direct, une façon très plate de recevoir un cadeau, on en conviendra tous. C’est pour ça que le bon ministre Poilièvre tentait hier d’attirer l’attention, car un dépôt direct, en pleines vacances, ça aurait pu passer inaperçu. Il ne manque plus qu’une belle campagne publicitaire pour s’assurer d’un maximum d’impact… Oups, la voici, mais ne cherchez pas le traîneau et le petit renne au nez rouge.

Le ministre Poilievre indiquait donc que les familles recevraient « en une seule journée » les versements qui totalisent près de 3 milliards de dollars, dont 2,45 milliards pour les six premiers mois de l’année. Ajoutez à ça le versement pour le mois de juillet, la Prestation bonifiée, et vous arrivez au total de 2,986 milliards de dollars ou « environ 3 milliards de dollars » comme le titre le communiqué. On ne se chicanera pas pour 14 petits millions.

Dans le communiqué, M. Poilievre note qu’il s’agit là du « plus important versement ponctuel à ce jour ». Bon. S’il avait attendu quelques mois de plus pour verser le rétroactif à janvier dernier, disons jusqu’en octobre, il aurait battu ce record. Les ordinateurs du ministère auraient été en mesure de faire le calcul, mais la tactique aurait peut-être été trop évidente. Octobre, ça vous dit quelque chose?

Dans la publicité, la dame qui se réjouit de l’augmentation de ses prestations fait remarquer que son « salaire n’entre pas dans les calculs ». Rigoureusement exact quand on parle du chèque de la semaine  prochaine. On peut cependant rappeler à la dame que son salaire va entrer en ligne de compte le printemps prochain quand elle remplira sa déclaration de revenus, car la PUGE est imposable.

En plus, tout en la bonifiant, le gouvernement Harper élimine le crédit d’impôt pour enfants. Il va là aussi récupérer au printemps prochain des sommes qu’il envoie cet été. En fait, sur le fameux 3 milliards de la semaine prochaine, les familles en question retourneront 329 millions en raison de l’imposition de la PUGE. Elles renonceront aussi à plus de  1 milliard à cause de  l’abolition du crédit d’impôt pour enfants. C’est 45 % du « plus important versement ponctuel » de M. Poilievre.

Celles qui réclament la déduction pour frais de garde recevront de leur côté 65 millions de plus, ce qui va amoindrir le choc de l’imposition des autres mesures.

Voilà pour l’annonce du père Poil… du ministre Poilievre, une annonce faite juste à temps pour le Noël du campeur.

Catégorie: Élections fédérales, Ottawa

Le plan libéral (suite)

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 publié le 8 mai 2015 à 17 h 07

Quatre jours après le lancement de son plan « REDONNER à la CLASSE MOYENNE » (les majuscules sont libérales), l’équipe de Justin Trudeau y va d’une réplique à certaines critiques ou réserves, que ce soit celles, prévisibles, des adversaires politiques ou encore celles de l’industrie du commentaire politique.

Présentée comme les « faits » sur le sujet, le « rappel à la réalité » est, dans les règles de l’art, une réponse point par point et aussi une annonce d’intention en ce qui concerne un aspect encore absent du discours libéral, la garde des enfants.

Excellente occasion, donc, de revenir sur deux angles de ce plan qui vise les familles avec enfants ainsi que tous les contribuables qui déclarent des revenus de plus de 45 000 $.

Commençons justement par la baisse d’impôt de la « classe moyenne » couplée à la hausse imposée au club des 200 000 $ et plus. Un changement à coût nul, on prend 3 milliards de dollars d’un côté et on le transfère de l’autre. Plusieurs analystes font valoir qu’une simple règle de trois ne suffit pas, que des changements de comportement sont à prévoir et que les 3 milliards ne seront pas nécessairement au rendez-vous. Les calculs libéraux tiendraient compte de ce phénomène, assure-t-on. L’un de ceux qui ont une recette, c’est le directeur parlementaire du budget, on l’a essayée et on a aimé le goût.

Quand je parle de tous les contribuables, on va voir que la classe moyenne de M. Trudeau couvre large et pas seulement ceux qu’on cible ouvertement.

En fait, quand M. Trudeau dit qu’il abaisse de 7 % le taux d’imposition des « Canadiens dont le revenu imposable se situe entre 44 700 $ et 89 401 $ par année », une précision s’impose. C’est la tranche de vos revenus à l’intérieur de cette fourchette qui sera taxée à 20,5 % plutôt qu’à 22 %. Donc, si votre revenu imposable est de 50 000 $, la baisse s’applique aux derniers 5000 $ pour une économie de 75 $ par an. En haut de cette fourchette, à 89 000 $, c’est la baisse maximale de 675 $ dont vous bénéficiez.

C’est vrai pour TOUS les contribuables dont les revenus imposables dépassent les 89 000… Eh oui, même économie de 675 $ si vous déclarez 120 000 $, 150 000 $, etc. Une vaste classe moyenne! Mais n’oubliez pas qu’en haut de 200 000 $, M. Trudeau vient vous chercher avec votre « contribution » : vos revenus en haut de ce seuil seront taxés à 33 % plutôt qu’à 29 %.

Autre précision, les deux tiers des contribuables canadiens déclarent des revenus de moins de 45 000 $ à l’Agence de revenu du Canada, compte tenu des déductions. On parle souvent de gens qui font jusqu’à près de 60 000 $ qui ne bénéficieront pas de la promesse libérale.

Si on regarde le plan libéral dans son ensemble, on peut constater d’un coup d’oeil que si vous n’avez pas d’enfant et que votre salaire brut tourne autour de 50 000 $, il n’y a rien pour vous là-dedans. Que vous viviez en couple ou seul, peu importe votre âge. On peut se demander si une révision d’ensemble de la fiscalité des particuliers, un peu comme Paul Martin l’avait fait en 2000, n’aurait pas été plus cohérente… mais plus compliquée à expliquer!

Et vous êtes relativement nombreux dans ce qui semble au moins être en partie la classe moyenne. Si on regarde, par exemple, les données sur les revenus des ménages de Statistique Canada de 2011, on se rend compte que la proportion des ménages sans enfant avec revenus de moins de 50 000 $ tourne autour de 30 %. Un ménage sur trois. Chiffre « conservateur », ouille! Non, pas ce conservateur-là…puisqu’on parle des revenus des MÉNAGES… Un couple qui fait un total de 80 000 $ ou 90 000 $, c’est-à-dire 40 000 $ ou 45 000 $ chacun, ne saute pas la barre non plus. Vous comprenez que le 30 % gonfle rapidement et la classe moyenne de M. Trudeau se dégonfle d’autant, pour l’instant en tout cas.

Le chef libéral a indiqué lundi qu’en plus des services de garde, son parti se penchait sur les questions de pauvreté, entre autres. Donc, des attentes pour une partie de ces ménages. De nouvelles mesures ciblées à prévoir, question de séduire d’autres couches, les plus larges possible, de la population et de coller au discours sur la classe moyenne.

Une question de gros bons sens en terminant. Chiffres à l’appui, M. Trudeau se targue d’avantager 9 familles canadiennes sur 10 avec son allocation, c’est 90 %, ça! On envoie des chèques à tout ce monde-là, comme les conservateurs d’ailleurs avec leur prestation universelle pour la garde des enfants. Une question pour MM. Trudeau et Harper : tant qu’à retourner aux gens de l’argent qui vient en bonne partie d’eux, pourquoi va-t-on tout d’abord chercher l’argent?

Même s’il y a un élément de redistribution dans le plan Trudeau, dans un certain sens, le « redonner » veut bien dire ce qu’il veut dire. « Redonner : 1- v. tr.  Donner de nouveau (une même chose ou une chose semblable). Redonner à quelqu’un ce qu’on lui avait pris. » (Petit Robert)

Catégorie: Élections fédérales, Ottawa

Justin Trudeau, la simplicité volontaire

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 publié le 6 mai 2015 à 17 h 31

Justin Trudeau a enfin quelque chose à proposer aux Canadiens, alors qu’on s’impatientait de plus en plus de son manque de substance et surtout de son peu d’engagements clairs en prévision de la prochaine campagne. Il peut donc commencer à se promener dans le pays à visière levée, les épaules dégagées. Il a des politiques, mais surtout un message tout frais à livrer. Et c’est d’ailleurs ce qu’il a commencé à faire au lendemain de la divulgation de son « plan ».

Présenter le document de lundi comme LE plan de M. Trudeau pour « redonner à la classe moyenne », c’est donner l’impression qu’on a déjà fait le tour de ce qui promettait d’être le thème central de sa campagne. Les mesures sont substantielles, mais M. Trudeau a déjà annoncé lundi que d’autres engagements viendraient en matière d’éducation, de pauvreté et d’autres enjeux citoyens.

Les baisses et hausses d’impôt et la nouvelle allocation aux enfants donnent ce qui sera le ton des libéraux pour la prochaine campagne. Et elles seront confrontées à des équivalents des conservateurs et des néo-démocrates. M. Trudeau a beaucoup parlé des politiques de M. Harper qui divisent. Ses premiers engagements concrets s’appuient eux aussi sur des choix de clientèle électorale.

Ainsi, les fameux 1 %, ou les 0,85 % pour être plus précis, paient déjà 20 % de tous les impôts au pays; il alourdit leur fardeau de 12 %. Aux 1 % « qui ont réussi », comme dit M. Trudeau, il oppose à sa façon un 24 %. C’est la proportion des gens qui déclarent à l’Agence du revenu du Canada des revenus imposables de 45 000 $ à 89 000 $. Précisons que tous ceux qui déclarent plus de 89 000 $ touchent aussi le maximum. Mais pourquoi ajouter ça dans le portrait, gardons ça simple, se sont sûrement dit M. Trudeau et cie.

On parle jusqu’à maintenant de contribuables individuels. Si on va du côté des familles, là, les libéraux ratissent assez large également. Tous les ménages dont les revenus vont jusqu’à 150 000 $ recevront au net plus d’argent d’un gouvernement libéral que d’un gouvernement conservateur et ils continueront de recevoir des chèques mensuels jusqu’à ce que leur revenu familial atteigne 190 000 $. Calcul libéral : 9 familles sur 10 seront avantagées par la nouvelle allocation.

On comprend tout de suite l’opposition avec le choix conservateur sur le fractionnement du revenu, qui ne touche que 15 % des familles, dont la plupart ont des revenus supérieurs à la moyenne. Au jeu des divisions de clientèle et des calculs, les libéraux semblent être devenus aussi intéressés que les conservateurs.

En fait, ils ont décidé de jouer sur le même terrain que les conservateurs, soit celui de cibler une clientèle, mais en visant nettement plus large. On a beaucoup interrogé M. Trudeau, depuis deux ans, sur sa définition de la fameuse classe moyenne. Le chef libéral et ses conseillers ont décidé de ne pas s’emberlificoter dans un débat à n’en plus finir. Il n’aime pas plus la sociologie que Stephen Harper.  On est allé au plus simple, au plus facile à définir, tout en ayant l’air d’avoir fait ses devoirs, là aussi, comme les conservateurs.

Il y a deux types de familles avec enfants au Canada et elles se trouvent de part et d’autre de la barre des 150 000 $ de revenu. Neuf familles sur 10 se trouvent en bas de cette barre, c’est clair? Et simple aussi.

Pour la baisse d’impôt financée par 3 milliards de dollars qui viendront du 1 %, on verra comment réagiront ceux dont M. Trudeau dit qu’ils ont toujours accepté d’aider dans le passé. Mais, de toute façon, qui viendra pleurer sur leur sort ? Le discours public des dernières années autour du 1 % répond à la question, si vous vous la posiez encore.

On a beaucoup entendu les expressions « Justin des Bois » et « Robin Trudeau » depuis lundi. Mais est-ce qu’il n’y a pas aussi un peu de « Stephen Trudeau »? Sinon dans le contenu, du moins dans la manière, la tactique. Surprenant? Lisez plutôt.

Un chèque! « Il suffisait d’y penser », ont dû se dire les collaborateurs de M. Trudeau. Les libéraux nous ont plutôt habitués au fil des années à des services et à des programmes nationaux, souvent complexes, financés à même les impôts. Les chèques aux parents? On s’en méfiait, au point de mener à cette bourde d’un adjoint de Paul Martin, lors de la campagne de 2005-2006, sur les parents qui « achèteraient de la bière et du pop-corn avec cet argent-là ».

Qui aurait cru que c’est Justin Trudeau, un libéral, qui dirait qu’il faut que les citoyens aient plus d’argent dans leur poche parce que :

« Il y a bien des études qui ont démontré que c’est bien efficace de donner à ceux qui en ont besoin plus d’argent dans leurs poches pour faire croître l’économie et faire réussir leurs familles. »

Donc, une bagarre à la régulière, mon chèque contre ton chèque et ma baisse d’impôt contre la tienne.

« Redonner », au 1% qu’on impose davantage, un chèque plus gros et sans impôt… C’est simple, nettement plus que de parler de dollars en infrastructure et de leurs retombées. La méthode conservatrice, à l’intérieur d’un cadre conservateur également. Celui d’un État que Stephen Harper a rapetissé ces 10 dernières années, un nouveau terrain de jeu imposé par son rival, que Justin Trudeau a adopté.

Jusqu’à maintenant, Thomas Mulcair est le seul qui semble vraiment vouloir renverser la vapeur sur la taille de l’État fédéral avec ses hausses d’impôt des sociétés pour financer des initiatives comme des garderies.

À venir, quelques questions sur le  plan Trudeau.

Catégorie: Élections fédérales, Ottawa

Déséquilibre fiscal : un retour?

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 publié le 30 mars 2015 à 12 h 28

Le débat sur le déséquilibre fiscal est-il en voie de ressurgir? Pourrait-il s’inviter dans la campagne électorale fédérale de l’automne prochain? Sous quelle forme? Le premier ministre Harper et son ministre Jim Flaherty pensaient certainement le débat mort et enterré avec la réforme du budget de 2007, mais voilà que la réalité budgétaire des provinces le ramène à la surface.

Le ministre québécois des Finances, Carlos Leitao, y a d’ailleurs fait discrètement allusion dès son premier budget, l’an dernier. En fait, il décrivait un nouveau déséquilibre fiscal entre le fédéral et les provinces, sans le nommer ainsi. Il parlait alors de l’aide souhaitée, attendue même, du fédéral, en raison de la marge de manoeuvre financière nettement plus importante à Ottawa.

On a justement eu droit ce mois-ci à une contribution très intéressante d’experts et de gens du milieu des affaires, qui pourrait fournir des munitions aux provinces, mais aussi aux adversaires de Stephen Harper. Ils proposent des relations plus suivies entre le premier ministre canadien et ses homologues provinciaux ainsi que des investissements fédéraux accrus dans certains domaines.

Dans son numéro de mars/avril, l’Institut de recherche en politique publique propose un thème général, « Bâtir un avenir meilleur », qui permet de faire le tour du rôle qu’Ottawa peut ou doit jouer dans une foule de domaine au moment où les Canadiens s’apprêtent à choisir le prochain gouvernement.

De plus, la table ronde d’experts et de gens du milieu des affaires, qui répond à la question : « Quel enjeu économique doit arriver en tête des priorités de ce gouvernement et quelles mesures doit-il prendre pour y faire face? », remet à l’ordre du jour la question du fédéralisme fiscal et de la relation entre les deux paliers de gouvernement en matière économique.

Premier constat : sur les 12 personnes consultées, 5 réclament directement une action, un virage, dans la relation fiscale au pays. Thomas Courchesne, un bonze du fédéralisme fiscal,  titre tout simplement sa réponse : « Résoudre le déséquilibre fiscal ».

Marcelin Joanis estime de son côté qu’il faut « revoir les arrangements financiers intergouvernementaux ». Don Drummond ajoute son grain de sel par la bande, en demandant au prochain gouvernement canadien de faire d’une offensive en éducation et en formation (notamment chez les Autochtones) un grand chantier national.

En gros, la moitié des 12 répondants notent que l’argent est à Ottawa et les dépenses en croissance, assez incontournables, du côté des provinces.

En plus, deux autres contributeurs demandent au fédéral de revoir la fiscalité des particuliers de façon à la simplifier, mais surtout pour lui permettre d’atteindre ses véritables objectifs de redistribution de la richesse.

Le gouvernement Harper, après avoir réformé en 2007 la péréquation au terme d’une grande consultation nationale, a unilatéralement changé la donne en ce qui concerne les transferts pour les programmes sociaux et la santé. C’est vrai que ces transferts continueront d’augmenter au fil des années, mais souvent moins rapidement qu’ils ne l’auraient fait avant les changements unilatéraux.

Les constats de la douzaine de personnes de la table ronde économique touchent plusieurs sphères d’activité, mais ils tournent pour la plupart autour de la place plus grande qu’Ottawa doit prendre, au moment où le gouvernement en place tend plutôt à limiter ses interventions et même son éventuelle capacité d’intervenir.

Thomas Mulcair, avec son rétablissement promis du calcul original du transfert fédéral en matière de santé, et Justin Trudeau, avec sa volonté de hausser substantiellement les investissements en infrastructure et les fonds fédéraux en enseignement postsecondaire, rejoignent assez directement les préoccupations des gens de la table ronde.

Le gouvernement Harper mise toujours sur certaines données favorables en matière d’emploi et sur des mesures pour les consommateurs fort séduisantes pour l’électorat. Ses récents allègements fiscaux pour les familles et les hausses de la prestation pour la garde d’enfants vont peut-être faire le bonheur des bénéficiaires, mais elles vont à l’encontre de ce qui est proposé  à long terme par les experts consultés.

Catégorie: Ottawa

Le (premier) ministre de tout

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 publié le 25 février 2015 à 8 h 57

Le chroniqueur du Globe and Mail Jeffrey Simpson parlait en début de semaine de l’isolement dans lequel se retrouvent inévitablement les premiers ministres canadiens. Stephen Harper n’est pas une exception en soi, mais Simpson explique qu’il a poussé la logique à son extrême. Non seulement est-il isolé quand vient le temps de prendre les grandes décisions, il a fait le vide autour de lui de manière unique, quasi-permanente.

Contrairement à ses prédécesseurs tout aussi seuls au sommet, il n’est entouré de personne avec une force de caractère, un bagage ou encore un lien personnel qui place cette personne en position de confronter M. Harper quand celui-ci mûrit les politiques de son gouvernement avant de s’enfermer pour trancher.

Ne vous en faites pas, M. Harper ne montre aucun signe de détresse devant cette solitude dans son bureau du coin sud-est du parlement, bien au contraire. En fait, il cultive tout ça au point où ça se reflète ouvertement dans la stratégie gouvernementale.

Dans nos gouvernements, le premier ministre reste la tête d’affiche. Ça ne date pas d’hier. C’est encore plus vrai en campagne électorale. Les premiers ministres précédents laissaient cependant généralement la place à leurs ministres pour les annonces de politiques relevant de leurs responsabilités. Comme on est virtuellement en campagne depuis l’automne à cause de la date fixée au 19 octobre prochain, M. Harper a décidé de faire en sorte d’être associé à toutes les annonces ou tous les messages forts du gouvernement. Des messages simples, brefs et limpides.

Vous ne le verrez pas donner dans le commentaire nuancé sur quoi que ce soit, question de ne pas se retrouver dans les publicités de ses adversaires qui interpréteraient ses propos. Demandez à Stéphane Dion ou à Michael Ignatieff, ils savent de quoi je parle.

Voyez le modus operandi depuis la rentrée de septembre, la dernière avant l’élection d’octobre prochain.

Après avoir laissé au nouveau venu aux Finances, Joe Oliver, le soin d’annoncer le fade crédit d’impôt à l’embauche destiné aux PME, le patron a pris la relève pour les annonces plus sexy. C’est donc lui qui est allé à Whitby, en banlieue de Toronto, annoncer dans un gymnase, devant de jeunes joueurs de hockey-balle, le doublement du crédit d’impôt pour les activités physiques des enfants. Y a-t-il un Joe Oliver dans la salle?

Quelques semaines plus tard, même scénario à Vaughan avec deux belles familles sur la scène pour l’annonce du fractionnement du revenu des familles avec enfants et de la bonification de la prestation universelle pour la garde d’enfants. Toujours pas de Joe Oliver, sauf quand vient le temps d’annoncer que l’incertitude causée par la baisse des prix pétroliers force le report du dépôt du budget.

Fin janvier, on remet ça à Markham pour l’annonce des mesures contre le terrorisme. Les ministres responsables, MM. Blaney et Mackay, sont laissés de côté, le patron va se charger lui-même de la très populaire annonce. Je vous en parlais vendredi dernier. Il n’est pas question pour M. Harper de nuancer le message avec une main tendue, une ouverture ou un appel à la tolérance envers les musulmans du pays. Il laisse ça à M. Blaney, dont le ministère et la GRC qui en relève ont des programmes d’intégration, de lutte douce à la radicalisation.

Denis Lebel effectue des tournées à répétition au Québec, mais c’est M. Harper qui va livrer LE message dans LA région que ciblent les conservateurs. En entrevue à une radio de Québec, sans sollicitation, M. Harper y va d’une tirade sur le soutien aux familles, les impôts bas, la lutte au crime et au terrorisme, des valeurs que « détestent » beaucoup de gens à Radio-Canada selon lui.

Et pendant qu’il était au Québec, il en profite pour donner un point de presse au cours duquel ses conseillers ouvrent la porte aux journalistes pour lui permettre d’annoncer que son gouvernement fera appel du jugement de la Cour d’appel qui permettrait à une musulmane de prêter le serment de citoyenneté avec le visage couvert. Allô Chris Alexander!!!

Tout aussi révélatrice, sa réponse aux questions lorsqu’interrogé sur la possibilité d’utiliser la clause dérogatoire (nonobstant) pour ne pas avoir à tenir compte du jugement de la Cour suprême qui permet le suicide assisté médicalement. Même logique, mais à l’inverse, il laisse à d’autres la nouvelle moins réjouissante.

À Thomas Mulcair et Justin Trudeau qui lui demandent de confirmer qu’il n’aura pas recours à cette clause exceptionnelle, il ne ferme pas la porte :

« Le gouvernement a toujours respecté les décisions de la Cour suprême et nous allons étudier cette décision et consulter la population canadienne avant de décider comment répondre. »

Incertitude? Ambivalence? Confusion? Ben voyons donc! Plusieurs députés identifiés à la droite orthodoxe réclamaient la veille le contournement du jugement grâce à ladite clause, et la base du parti associée au courant religieux et du droit à la vie le demande aussi. M. Harper ne sera pas celui qui va leur claquer la porte sur les doigts, pas en public du moins.

Peter MacKay ramasse la patate chaude et dit à la sauvette de ne pas compter sur la « clause nonobstant » en circulant dans les couloirs du parlement. Et on envoie même au bâton le secrétaire de presse de M. Harper, Carl Vallée, pour expliquer que la « clause nonobstant » n’est pas envisagée. Mais voilà, pas un son de la bouche de M. Harper qui pourrait être retenu contre lui. C’est ça qui compte.

On aura beau dire que cette droite orthodoxe est une clientèle captive, M. Harper ne veut pas être sa cible principale et, par-dessus tout, il veut limiter les protestations ouvertes. Pire, des messages de mobilisation qui appelleraient au combat avec un extrait venant directement de lui comme amorce. Il ne veut simplement pas être le proverbial messager sur lequel on tire, il sait quel effet ça peut avoir, ses adversaires peuvent en témoigner.

En prime, son gouvernement va permettre à cet électorat de ventiler directement ses frustrations quant au jugement. Il prépare un forum en ligne pour amorcer la consultation que promet le premier ministre. Organisés comme ils le sont, ces groupes vont être en mesure d’inonder le site web de messages défavorables contre l’aide médicale à mourir.

M. Harper n’ira évidemment pas jusqu’à présenter le budget à la place de son ministre des Finances, mais attendez-vous à ce que les scénarios décrits plus haut se répètent. En pleine année électorale, avec en main les rênes du gouvernement et les annonces qui viennent avec, M. Harper se dit tout simplement : « On n’est jamais si bien servi que par soi-même ».

D’une part, ça permet de constater l’efficacité de M. Harper dans la livraison du message, mais ça pose aussi un peu la question de la composition de son Cabinet. C’est Philippe Couillard qui doit regarder M. Harper aller avec intérêt, sinon avec une pointe d’envie!!!

Catégorie: Ottawa

Harper, Obama et l’Islam

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 publié le 20 février 2015 à 19 h 35

Ce n’est pas d’hier qu’on note les différences entre Stephen Harper et Barak Obama. Les deux hommes n’ont jamais vraiment eu d’atomes crochus. En fait, la popularité de Barak Obama au Canada au moment de son élection était telle qu’elle faisait ombrage au premier ministre canadien.

Au-delà des personnalités radicalement différentes, des contrastes sont apparus sur certains enjeux au point de frôler carrément le différend dans certains cas. Et on ne parle pas d’enjeux marginaux ici. Après la crise financière et la récession de 2008-2009, les deux hommes étaient loin d’être sur la même longueur d’onde en ce qui concernait la relance économique globale. Stimulation prolongée de l’économie pour M. Obama, rigueur budgétaire pour M. Harper.

Les positions de M. Obama sur le changement climatique et surtout ses tergiversations sur l’approbation du pipeline Keystone XL ont creusé l’écart entre les deux hommes.

Ce contraste se manifeste à nouveau sur leur façon d’aborder la question de la lutte au terrorisme. Tout d’abord, les deux sont d’accord sur le plus élémentaire, il faut confronter le groupe armé État islamique et le faire en évitant l’envoi massif de troupes en sol irakien ou syrien. Là où ils se distancient, c’est sur la façon d’aborder les dessous du terrorisme.

Dès l’attentat du marathon de Boston d’avril 2013, Stephen Harper a adopté une ligne dure face aux jeunes qui se laissaient séduire par le courant islamiste radical. Ça se passait dans la cour de M. Obama. Mais même lui, tout en condamnant le geste, indiquait qu’il fallait tenter de comprendre la source du mécontentement ou des frustrations de ces jeunes qui débouchaient sur des attentats.

Ces fameuses causes profondes, Stephen Harper ne voulait pas en entendre parler. Un chef de parti fraîchement élu, Justin Trudeau,  avec le vent, que dis-je, des rafales dans les voiles, les avait mentionnées en commentant l’attentat du marathon et l’occasion était trop belle de l’étamper dans la bande à sa première présence sur la glace dans la grosse ligue. Justin Trudeau a compris depuis qu’il n’y a pas trop de place pour la nuance sur cette question-là dans la stratégie de Stephen Harper.

La tenue du sommet contre l’extrémisme violent à Washington à l’initiative de Barak Obama et les déclarations de Stephen Harper sur tout ce qui entoure le terrorisme, la mission en Irak et même le port du niqab fournissent la plus récente occasion de départager les deux hommes.

M. Obama et tous ceux qui gravitent autour de lui évitent consciencieusement les mots djihadiste et islamique pour décrire les motivations ou les sources de l’idéologie du groupe armé État islamique. Certains de ses adjoints tentent de justifier ce choix en disant que le fait d’étiqueter comme « islamique » ces convictions et les gestes barbares posés en leur nom ferait le jeu de l’ennemi qui veut justement se définir comme une cible d’une guerre menée par les États-Unis contre l’islam au sens large…

Disons que la subtilité de la tactique est si peu évidente que les politiciens et les commentateurs de tous les côtés y trouvent à redire. Est-ce diluer le tout? Un euphémisme qui traduit un manque de conviction? Une approche à la Obama, un peu académique et désincarnée au point de devenir réductrice?

À l’inverse, M. Harper n’y va pas par quatre chemins et cherche même à associer sa personne à chaque occasion. C’est donc lui plutôt que les ministres responsables, MM. Alexander ou MacKay, qui a annoncé l’intention de son gouvernement de faire appel du jugement qui autorise la prestation du serment de citoyenneté le visage voilé du niqab la semaine dernière. Même chose pour l’annonce du projet de loi C-51 sur la lutte contre le terrorisme.

Quant au contenu des propos, vous allez devoir creuser pas mal pour trouver LA fois où M. Harper a fait preuve d’une certaine ouverture à l’égard de la communauté musulmane depuis le regain de tension des derniers mois. Vérification faite, aucun appel à la tolérance ni à la solidarité, aucune main tendue à la communauté lors des grands moments, lorsque les projecteurs nationaux étaient braqués sur lui.

Pensons au soir de l’attaque du 22 octobre au Parlement dans son discours télévisé ou encore à celui du lendemain en Chambre qui se concluait par les fameuses accolades à ses rivaux. Au lendemain de l’attaque à Charlie Hebdo, même chose. À Richmond Hill pour l’annonce du C-51, même message, celui de la répression et de la prévention par la coercition.

Pourtant, le gouvernement met de l’avant des programmes intéressants, certains pour voir venir la radicalisation, pour ramener dans le droit chemin les jeunes qui seraient tentés. Même les autorités policières le font. M. Harper laisse justement ça à ses ministres qui eux, en parlent fréquemment.

LA fois où M. Harper a tendu cette main aux musulmans canadiens est pas mal passée inaperçue, malheureusement vous diraient probablement M. Harper lui-même et ses conseillers. C’était un jeudi soir du début décembre lors d’un souper-anniversaire d’un organisme charitable à Markham. M. Harper y a remercié les dirigeants de la communauté pour leur réaction, leur dénonciation des auteurs des attentats en sol canadien et surtout pour leur campagne contre la radicalisation des jeunes. Pas totalement un coup d’épée dans l’eau, mais probablement pas non plus l’occasion la plus rentable de le faire si on compare aux audiences qu’il avait quand toutes les caméras étaient braquées sur lui.

De plus, des remerciements aux musulmans, c’est une chose, un appel au reste de la population de ne pas se laisser gagner par l’intolérance,  c’en est une autre. Demandez justement aux musulmans du pays ces jours-ci.

Donc, d’un côté un président américain qui dilue le message au point de noyer le poisson, de l’autre un premier ministre qui préfère un message simple, sans équivoque. Les deux avec des visées politiques qui leur sont propres. Celui des deux qui a à se faire réélire est de notre côté du 49e parallèle.

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Un recul peut être honorable M. Harper

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 publié le 20 janvier 2015 à 11 h 35

Le report du dépôt du budget par le ministre Joe Oliver lui permettra d’avoir toutes les informations nécessaires à la prise de décisions cruciales en ces temps de volatilité économique, due à la chute brutale des prix pétroliers.

Encore ce matin, le Conference Board, un des organismes consultés par M. Oliver pour établir sa moyenne des prévisions du secteur privé, lui annonce que ses revenus devraient être amputés de 4,3 milliards de dollars l’an prochain. Bye bye surplus, ou même équilibre budgétaire, concluent d’autres prévisionnistes pour les mêmes raisons, sans s’en alarmer cependant.

Experts et commentateurs sont à peu près unanimes à admettre qu’un léger déficit une année donnée, l’an prochain dans ce cas-ci, n’a pas d’impact, même s’il est toujours souhaitable d’équilibrer les budgets. Pas d’impact important sur les finances publiques, le service de la dette ou le fameux ratio dette/PIB dans le contexte d’un budget de près de 300 millions de dollars et d’une économie de 2000 milliards de dollars.

La détermination du gouvernement Harper à éliminer le déficit l’an prochain tient essentiellement à un engagement électoral de 2011 duquel dépendaient certaines annonces qui ont déjà été faites cet automne. Les avantages fiscaux consentis à certaines familles avec le fractionnement de leurs revenus et la bonification de la Prestation universelle à la garde d’enfants vont coûter environ 4,5 milliards par an à compter de… l’an prochain! Et pas question de revenir sur ces mesures nous dit-on de tous les côtés au gouvernement.

Jason Kenney flirte avec de nouvelles compressions pour atteindre le déficit zéro à tout prix en 2015, certains prennent leurs distances au gouvernement, mais on comprend que le désaccord réside dans les moyens, pas l’objectif.

Est-il possible qu’après ce délai de trois mois, le ministre Oliver soit confronté à une situation qui amène les prévisionnistes et ses fonctionnaires à le mettre face à un déficit léger, de 1 à 4 milliards de dollars? Très possible, nous disent plusieurs analystes.

Que faire alors? Manipuler les chiffres dans le budget de façon à présenter un équilibre quitte à ce qu’il se transforme en déficit en cours d’année… mais après l’élection d’octobre? Prendre des mesures à court terme pour obtenir l’équilibre, même si certaines peuvent être nuisibles à plus long terme? Ou encore revenir sur l’engagement de 2011?

Est-ce qu’un tel recul serait si coûteux pour les conservateurs? Est-il possible de justifier le non-respect d’une promesse si c’est une bonne idée de le faire?

Les conservateurs sont en fait très bien placés pour savoir que c’est possible. C’est même le prédécesseur de M. Oliver aux Finances, Jim Flaherty, qui l’a fait avec succès. L’imposition des fiducies de revenus si chères aux retraités en 2006, ça vous dit quelque chose?

Petit rappel rapide. Dans la plateforme des conservateurs pour l’élection de janvier 2006, cette phrase :

« Le plan conservateur stoppera l’attaque des libéraux envers les économies de retraite et préservera les fiducies de revenu en ne prélevant aucun nouvel impôt. »

Ça avait le mérite d’être clair. Sauf que 10 mois plus tard, le soir de l’Halloween 2006, Jim Flaherty convoque la presse après la fermeture des marchés pour annoncer que le gouvernement Harper oublie sa promesse et va finalement imposer les fiducies de revenu comme les autres sources. Deux raisons jugées valables par beaucoup d’experts : le gouvernement ne pouvait pas renoncer aux milliards en perte de revenu et la multiplication des fiducies, notamment du côté de méga entreprises canadiennes, aurait des conséquences négatives sur les décisions d’investissement des entreprises en question.

Difficile de reculer plus que ça et, pourtant, M. Flaherty et le gouvernement Harper s’en sont très bien tirés en dépit des critiques des regroupements de retraités et de certains conseillers en placement.

En fait, deux mois plus tard, La Presse Canadienne nommait Jim Flaherty la « personnalité économique de l’année » au Canada, précisément en se basant sur cette décision!

Donc, petite tempête à prévoir, c’est évident, après le dépôt d’un budget légèrement déficitaire. Mais bon, il y a peut-être moyen de « vendre » le tout en parlant de « sagesse » et de « sens des responsabilités ». Ça aussi ça a fait partie du message économique des conservateurs, surtout depuis la crise financière de 2008-2009. Une différence évidemment, le recul de 2006 sur les fiducies de revenu survenait en tout début de mandat, alors que maintenant une élection pointe à l’horizon. Mais bon.

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Mauvaise nouvelle pour Joe Oliver

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 publié le 13 janvier 2015 à 12 h 04

Le ministre canadien des Finances, Joe Oliver, en pleins préparatifs budgétaires, a entendu deux fois plutôt qu’une un message qu’il ne voulait pas entendre ce matin. Le retour à l’équilibre budgétaire n’est pas pour l’an prochain à moins que le gouvernement Harper n’annonce de nouvelles mesures pour l’atteindre.

Par nouvelles mesures, on n’entend évidemment pas des mesures populaires comme le fractionnement du revenu des familles ou encore la hausse de la prestation mensuelle pour la garde d’enfants, des mesures coûteuses annoncées cet automne et qui contribuent maintenant au maintien des finances publiques fédérales dans le rouge. On pense plutôt à de nouvelles restrictions dans les dépenses, puisqu’il n’est pas question d’aller chercher des revenus supplémentaires en impôts ou taxes pour ce gouvernement.

Vous aurez deviné que la chute des prix du pétrole vient gâcher la planification budgétaire et politique du gouvernement Harper.

Le premier message vient de deux anciens hauts fonctionnaires, qui concluent que les bonnes conditions économiques en 2014 pourraient bien générer un léger surplus pour l’année en cours qui prend fin le 31 mars, contrairement à ce que soutiennent toujours MM. Harper et Oliver. Ces derniers ne prévoient un retour à l’encre noire au bas des prévisions que l’an prochain.

Les deux experts contredisent aussi les deux politiciens là-dessus puisque, malgré une croissance économique réelle de 2,5 % en 2015, la croissance nominale attendue de 3,7 % qui établit l’assiette fiscale du ministère des Finances ne sera pas au rendez-vous. Donc, des revenus bien en deçà des attentes et toujours un déficit, contrairement aux prévisions, et surtout aux espoirs, des conservateurs .

Tout ça, disent-ils, même si la baisse des prix du pétrole a des effets bénéfiques sur d’autres secteurs économiques dans certaines régions du pays, on pense évidemment aux provinces centrales avec leurs industries manufacturières.

Le deuxième vient de la Banque TD dont le patron du service de recherche, Craig Alexander, fait partie de la douzaine d’économistes qui rencontrent le ministre depuis des années pour l’aider à établir ce qu’on appelle, aux Finances, la « moyenne des prévisions du secteur privé ». C’est cette moyenne qui sert ensuite de base aux calculs des gens des Finances pour prévoir les revenus et les dépenses de l’État fédéral… et son bilan par le fait même, surplus, déficit, équilibre?

Donc, je vous épargne le gros des chiffres, mais la TD a développé un modèle de prévisions des finances fédérales dans lequel elle a introduit des prévisions d’évolution des prix du pétrole pour les prochaines années.

Au lieu d’un surplus de 1,9 milliard de dollars l’an prochain, l’année cible des conservateurs et année électorale, la TD en arrive maintenant à un léger déficit de 2,3 milliards de dollars et un autre de moins de un milliard l’année suivante. Report de deux ans donc de cet équilibre budgétaire tant recherché.

Plusieurs implications politiques à tout ça, pour le gouvernement Harper au premier chef. Comment présenter ça dans le prochain budget Oliver et miser là-dessus pour faire campagne en se présentant comme seul garant d’une économie et de finances publiques saines? Tout le capital de crédibilité économique du gouvernement Harper a été mis là-dessus. Pas sur une baisse à un certain niveau du taux de chômage, l’atteinte d’un taux de croissance quelconque ou un autre indicateur de bonne performance. Uniquement sur le déficit zéro grâce à des dépenses bien gérées et des impôts maintenus bas.

Ça élimine à peu près la possibilité de présenter dans le même budget Oliver les dernières mesures populaires promises en 2011, le doublement du plafond des comptes d’épargne libres d’impôts (CELI) et l’introduction du crédit d’impôt pour l’activité physique des adultes.

Dans la même veine, ça vient aussi toucher les deux autres partis fédéraux en ce qu’il leur reste beaucoup moins de marge pour leurs engagements électoraux, un bon exemple étant le programme national de garderies du NPD ou les infrastructures de M. Trudeau. Des choix difficiles pour tout le monde, réels pour le gouvernement, théoriques pour ses vis-à-vis.

En conclusion, remarquez qu’aucun des auteurs des prévisions de ce matin ne sonne l’alarme devant le maintien de légers déficits pendant une année ou deux de plus. Ils sont insignifiants économiquement et n’auront à peu près pas d’impact sur le ratio dette/PIB. Ils ne réclament donc pas des mesures ponctuelles pour assurer à tout prix ce retour à l’équilibre promis pour l’an prochain, ça peut attendre. Il ne faudrait au contraire pas prendre de décisions hâtives et mal avisées pour atteindre un objectif purement politique à très court terme, disent-ils.

Du côté du ministre Oliver, on maintient ce matin l’objectif d’équilibre budgétaire en 2015. Et on répète que les politiques économiques du gouvernement Harper fonctionnent, puisqu’elles sont axées sur l’emploi, la croissance et la prospérité à long terme.

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La bataille de la sécurité au Canada

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 publié le 9 janvier 2015 à 15 h 49

J’écrivais dans mon dernier billet, le bulletin de notes des chefs à Ottawa, que la question de la sécurité nationale était la « matière forte » du premier ministre Harper et qu’elle représentait pour lui une occasion, une ouverture, en cette année électorale. Tout ça dans le contexte où son principal cheval de bataille, l’économie, est soumis à une grande incertitude, entre autres en raison de la chute des prix du pétrole. Même les finances publiques sont touchées. Surtout, le retour à l’équilibre budgétaire prévu pour cette année risque d’être plus ardu.

« Matière forte » pour M. Harper, au point où elle lui a permis une certaine remontée dans les sondages, en fin d’année, après les attaques en octobre à Saint-Jean-sur-Richelieu et à Ottawa. Dans mon dernier billet, j’établissais d’ailleurs la gestion de crise de M. Harper et sa décision de participer à la mission en Irak comme le meilleur coup du premier ministre en 2014.

À entendre M. Harper présenter hier à son auditoire de Delta, en Colombie-Britannique, ce qu’il a appelé la nouvelle « réalité » du monde actuel, en fait un portrait assez sombre, un monde inquiétant, angoissant à la limite, nul doute que le premier ministre sait quelles cartes il va jouer et comment il va le faire.

Après avoir répondu à une question sur le niveau d’alerte au Canada et la nomination de son nouveau conseiller à la sécurité nationale plus tôt cette semaine, M. Harper a pris un ton bien particulier, se frottant la joue et le menton en réfléchissant. Puis, tel un bon père de famille qui donne ses consignes aux enfants qui quittent la demeure familiale pour faire face à la vie, il a déclaré :

« Mais laissez-moi dire quelque chose, au sujet de Paris et de toutes les questions que vous me posez. Et je ne dis pas ça avec un certain plaisir ou avec une certaine excitation, c’est plutôt le contraire. Mais le fait est que, mesdames et messieurs, le mouvement djihadiste international a déclaré la guerre. Ils ont déclaré la guerre à quiconque ne pense pas ou n’agit pas tel qu’il le devrait selon eux. Ils ont déclaré la guerre et ils se sont déjà livrés à des exécutions massives. On n’aime pas ça et on aimerait bien que tout ça s’évanouisse, mais ça n’arrivera pas. Et la réalité est qu’il va falloir les confronter. Et ça va malheureusement être la réalité de ce monde dans lequel on vit pendant un certain temps, et il va donc falloir y faire face de front. C’est ce que notre gouvernement s’est engagé à faire. »

Puis, sans sollicitation, M. Harper a enchaîné en français pour en arriver au même constat, en disant que « nous devons participer à cette mission [en Irak] et nous devons renforcer nos lois ici pour contrer ces menaces sur notre propre territoire ».

Voyez vous-mêmes :

 

Enfin, sur la mesure du succès de la mission contre le groupe armé État islamique en Irak, M. Harper donne son point de vue en terminant sur une sorte d’avertissement à son auditoire.

« C’est pour ça qu’on est là ultimement, c’est un mouvement qui a déclaré la guerre au Canada spécifiquement et qui a montré qu’il peut développer la capacité de mener des attaques sur ce territoire et c’est pourquoi on continuera de faire le nécessaire pour éliminer cette menace en particulier. »

Le fait que son parti profite de l’occasion fournie par la cascade d’attentats terroristes dans le monde ainsi qu’au Canada pour lancer une campagne de signatures en ligne en soutien aux propos du premier ministre enlève tout doute à ceux qui en entretenaient au sujet de sa stratégie.

 

Extrait d'une page web du Parti conservateur du Canada.
Extrait d’une page web du Parti conservateur du Canada.

Et, peu importe les événements internationaux ou d’éventuelles attaques, le débat restera à l’avant-plan au Canada. M. Harper s’en chargera lui-même.  Il précisait jeudi que son gouvernement allait déposer « rapidement » après la reprise des travaux parlementaires, le 26 janvier, de nouvelles mesures pour faciliter la tâche des autorités responsables de la lutte contre le terrorisme.

Des mesures qui tourneront autour des preuves à obtenir, des arrestations ou de la détention préventive, tout en préservant l’équilibre entre les droits et la sécurité, rassure le premier ministre. On verra comment se positionneront ses deux adversaires là-dessus. Quelle marge leur restera-t-il pour exprimer des réserves sur ces pouvoirs accrus, vouloir nuancer, sans se faire accuser d’être mous face aux terroristes?

On connaît le procédé, il a été largement utilisé dans la lutte contre la criminalité. Même au sujet du terrorisme, Justin Trudeau y a goûté après l’attentat au marathon de Boston, quand il a évoqué le fait que les jeunes radicalisés pouvaient vivre dans une certaine exclusion qui contribuait peut-être à leur frustration, qui nuisait à leur intégration.

On sait déjà cependant où MM. Mulcair et Trudeau logent sur la mission en Irak, un autre débat qui ressurgira à l’approche de l’échéance du déploiement des CF-18 là-bas, un premier déploiement qui devait durer six mois. Incidemment, cela fera six mois le 7 avril que la résolution sur ce sujet aura été adoptée aux Communes, le jour même du début du procès d’un dénommé Mike Duffy.

On peut ajouter à cela que Jenny Byrne a quitté son poste cette semaine au cabinet du premier ministre pour retourner à ses fonctions au Parti conservateur, où elle devient directrice de la campagne nationale en prévision des élections du 19 octobre. Ce poste lui était destiné, mais ce sera un autre élément qui va alimenter les hypothèses chez les adeptes d’un déclenchement d’élection hâtif par le premier ministre si sa cote monte suffisamment en début d’année.

Peu importe la date de l’élection, il est rare que la politique étrangère et ses dérivés en soit l’enjeu central, mais la question de la sécurité nationale et du terrorisme continue de prendre du galon et pourrait bien rivaliser avec l’économie dans la tête des électeurs.

 

 

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