« Charlie » Couillard

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 publié le 12 janvier 2015 à 15 h 50

Le premier ministre a été prompt à condamner les crimes de ceux qu’il a qualifiés de « chevaliers de l’obscurantisme ». Et il s’est dit certain que la lumière allait l’emporter, au bénéfice des sociétés démocratiques. Philippe Couillard s’est aussi réjoui du fait que les quotidiens québécois n’avaient pas hésité à publier des exemples des caricatures controversées de Charlie Hebdo.

Sa condamnation a été claire et limpide, sans détour ni circonvolution, en assimilant cette attaque contre la liberté d’expression à une agression dirigée contre toutes les sociétés démocratiques. Des propos qu’il a tenus dimanche dans la foulée d’une marche de soutien à Québec.

En revanche, ça se complique lorsqu’il est question d’une loi sur la neutralité ou la laïcité de l’État.

« Il ne faut surtout pas faire d’amalgame entre les deux sujets. D’ailleurs, la République française est un pays où les dispositions législatives sont, comme vous le savez, assez strictes et ça n’a pas empêché ces événements tragiques de se passer. Alors, c’est un problème qui va bien au-delà de ces questions et il faut justement éviter à tout prix de faire un lien entre la coexistence de notre communauté musulmane et de l’ensemble des Québécois et ces événements. Oui, on va agir, comme on l’a dit, à un moment où les esprits seront un peu à distance de ces événements-là pour justement éviter une autre conséquence tragique de ces événements qui seraient de glisser vers la stigmatisation ou l’exclusion d’une partie des Québécois. » – Philippe Couillard

Des propos qui sont à l’image de Philippe Couillard : une vision profondément libérale de la société où la moindre possibilité d’ostraciser un groupe minoritaire est perçue comme un crime grave et, pour qui, une simple impression d’exclusion d’une communauté aurait surtout pour effet de nourrir l’action des radicaux.

Islam, islamique, islamiste

D’ailleurs, il est intéressant de noter que Philippe Couillard n’a pas employé l’appellation « islamiste » en parlant de ces radicaux. En fait, je constate que le premier ministre n’emploie jamais cette expression. J’ai réécouté ses déclarations du 21 octobre, à la suite du meurtre d’un militaire à Saint-Jean-sur-Richelieu. Même s’il estimait alors qu’il y avait un lien entre cette attaque et l’intervention canadienne contre le groupe armé État islamique, M. Couillard était parvenu à ne jamais prononcer le mot islamique au cours de ce point de presse.

Une révision sommaire des articles consacrés au chef libéral confirme sa répugnance à faire un lien entre des individus qui se sont radicalisés et la religion islamique. Il semble prendre un soin particulier à ne jamais employer le mot « islam » ou l’une de ses déclinaisons dans un contexte négatif.

Cela peut sembler accessoire, mais je crois tout le contraire. C’est ancré profondément au coeur des convictions du premier ministre et ce ne sera pas sans effet sur la rédaction d’une loi sur la neutralité de l’État, qui encadrerait les accommodements religieux et qui viserait à lutter contre l’intégrisme religieux.

Un projet de loi retardé

Bien que les principes de ce projet de loi soient déjà connus, le gouvernement Couillard en reporte la présentation depuis des mois. Même avec l’expulsion de Fatima Houda-Pepin du caucus libéral, la question demeure délicate à l’interne. Néanmoins, le principal défi ce sera de convaincre les Québécois du bien-fondé de l’approche du gouvernement libéral.

Si on en juge par l’ampleur du débat causé par la Charte des valeurs de l’ancien ministre Bernard Drainville, il serait étonnant que cela soit simple.

Le premier ministre craint l’amalgame au détriment de la communauté musulmane et préfère laisser tomber la poussière soulevée par les assassinats à Charlie Hebdo avant de déposer ce projet de loi. Il avait tenu les mêmes propos dans la foulée des meurtres de Saint-Jean-sur-Richelieu et d’Ottawa.

Son argument est probablement sincère, mais il omet un élément stratégique dont le chef du PLQ est nécessairement conscient. Sa position sur la neutralité de l’État, qui semble déjà assez différente de celle d’un grand nombre de Québécois, risque de paraître bien bénigne, voire inefficace, dans la foulée d’un attentat comme celui de Charlie Hebdo.

Cela dit, dans quelques semaines, cela fera huit ans que la commission Bouchard-Taylor a été mise sur pied par le gouvernement du Québec et deux projets de loi sur cette question ont eu le temps de mourir au feuilleton.

Il est possible qu’il y ait toujours urgence dans ce dossier, peut-être même plus que jamais, mais il paraît difficile de reprocher quelques mois de retard au premier ministre, pourvu que son gouvernement concocte un projet de loi qui fera véritablement oeuvre utile.