Stephen Harper et la sociologie

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 publié le 25 août 2014 à 17 h 53

Stephen Harper sera de nouveau interpellé cette semaine par ses homologues des provinces au sujet de la tenue d’une enquête nationale sur la question des femmes autochtones disparues ou assassinées. Deux d’entre eux, Kathleen Wynne, de l’Ontario, et Greg Selinger, du Manitoba, ont qualifié de scandaleuse la position exprimée la semaine dernière par M. Harper voulant que ces crimes nombreux ne relèvent pas d’un « phénomène sociologique ».

Le refus du fédéral d’ouvrir une vaste enquête est connu et a été réitéré à maintes reprises, mais l’explication avancée par M. Harper en a fait sourciller plusieurs.

Le premier ministre disait s’appuyer, pour conclure à l’absence de fait de société, de tendance sociale, sur le portrait statistique publié par la GRC plus tôt cette année. Le rapport montrait que les femmes autochtones et non autochtones sont victimes à 82 % et à 84 % respectivement de meurtriers de leur entourage plus ou moins rapproché, et que le taux de résolution de ces homicides était semblable à quelques points de pourcentage près. Donc, pas de « phénomène social » là.

Est-ce que le phénomène ne se situe pas ailleurs? Pas dans l’identité du tueur? Mais plutôt dans le nombre de femmes autochtones tuées? La proportion des femmes autochtones victimes de meurtres par rapport à l’ensemble des meurtres de femmes est passée de 9 % à 23 % en une trentaine d’années, nous apprenait le même rapport.

Explication de la GRC : c’est à cause de la baisse marquée du nombre de meurtres de femmes non autochtones… Ah bon, baisse significative d’un côté, maintien du nombre de meurtres de l’autre, aucune explication d’ordre social là-dedans? Juste une statistique? La GRC reconnaissait pourtant que les femmes autochtones étaient largement surreprésentées parmi les victimes. Elles constituent 16 % des victimes de meurtres et 11 % des disparues pendant la période étudiée, alors qu’elles ne comptent que pour 4 % de la population. Du un pour quatre en ce qui concerne les meurtres, donc.

Certains ont fait le calcul. Transposez les chiffres de la GRC à l’échelle d’une province comme le Québec et ça vous donne 8000 Québécoises assassinées ou disparues de 1980 à 2012. Ça fait beaucoup de crimes, même s’ils sont résolus. De l’analyse et de la prévention seraient réclamées.

Si la GRC ne va pas très loin dans les explications possibles, au-delà des statistiques sur la relation entre les meurtriers et les victimes, il faut s’en remettre aux criminologues pour aller plus loin dans l’identification des causes. Pire, l’analyse pourrait même être faite par un sociologue!Inutile, nous dit Stephen Harper, un crime, ça reste un crime. Les policiers sont là pour s’en occuper.

Il faut se rappeler ici que le premier ministre Harper, économiste de formation, ou formé en économie, disent certains économistes, a un passé fort intéressant face à cette autre science sociale qu’est la sociologie.

Interrogé en avril 2013 au lendemain de l’arrestation de deux individus soupçonnés de préparer un attentat contre un convoi de Via Rail dans l’axe Montréal-Toronto-New York, M. Harper affirmait qu’il fallait envoyer le message clair que de tels gestes de violence méritaient une condamnation sans équivoque. La radicalisation est un phénomène d’intérêt, et c’est la mission des forces de l’ordre de déceler et d’éliminer les menaces.

Quant aux causes de cette radicalisation, ce n’était pas le temps de « se lancer dans la sociologie », disait M. Harper. Une taloche au passage à Justin Trudeau qui avait rapidement posé la question des sources du phénomène la semaine précédente, alors que la poussière des attentats de Boston n’était pas encore retombée.

Dans la même veine, les conservateurs s’en étaient pris à Stéphane Dion en 2008 en demandant aux électeurs s’ils préféraient avoir à la barre du pays un économiste formé au Canada ou bien un « sociologue formé en Europe ».

Aussi intéressant de noter que le ministère des Affaires autochtones de M. Harper a mis en place un programme pour la prévention de la violence familiale. Il y est dit que « le gouvernement du Canada prend très au sérieux la question de la violence à l’égard des femmes autochtones et poursuivra sa collaboration avec les gouvernements provinciaux [...] afin de trouver des solutions efficaces et appropriées ».

Il faisait lui-même allusion à de nouvelles sommes investies dans ce secteur. Exact, 25 millions de dollars dédiés à ces femmes dans le budget 2010 pour, entre autres, « soutenir des projets pilotes en milieu scolaire et communautaire avec pour objectif de réduire la vulnérabilité accrue à la violence des filles et jeunes femmes autochtones ». Si on ne parle pas de fait de société ici… Un cas de la main gauche qui ne sait pas ce que fait la main droite?

En tout cas, certains offrent un semblant de porte de sortie à Stephen Harper en proposant une table ronde de tous les paliers de gouvernement avant une éventuelle enquête d’envergure.