Lorsque François Legault a lancé ses consultations politiques en février 2011, l’ancien ministre péquiste a entrepris une véritable opération de reconfiguration de la scène politique québécoise. François Legault savait ce qu’il voulait faire, il avait un plan, mais il pouvait difficilement mesurer l’importance des bouleversements qu’il allait provoquer.
Alors, aujourd’hui, neuf mois plus tard, où en est le Québec?Â
À première vue, le paysage politique québécois est nimbé d’un épais brouillard.Â
Tous les partis politiques et tous les élus de l’Assemblée nationale, presque sans exception, avancent à tâtons.Â
Qui, parmi les 125 parlementaires, sait ce qui l’attend? Seulement une poignée d’entre eux, moins d’une vingtaine, peuvent affirmer sans trop de craintes qu’ils auront leur siège au Salon bleu dans 12 ou 24 mois. Il n’y a que les députés qui représentent des circonscriptions avec un électorat à prépondérance anglophone qui ne paraissent pas menacés. Ce sont, en l’occurrence, des députés libéraux, qui forment le noyau dur du Parti libéral du Québec. Un noyau que même François Legault, dans les meilleures circonstances, ne peut entamer.
Les autres députés du Parti libéral, ceux qui représentent des circonscriptions à prépondérance francophone, ne peuvent être aussi optimistes. Selon les données des sondages, la Coalition de François Legault exerce un attrait considérable sur l’électorat francophone.Â
Tous les députés du Parti québécois sont ainsi menacés, particulièrement ceux de la grande région de Montréal. Dans les régions, il faut tenir compte de la force des candidats, quoiqu’une vague pourrait aisément emporter avec elles les enjeux locaux, comme on l’a vu le 2 mai avec l’élection de 59 députés néo-démocrates.Â
Québec solidaire perd jusqu’à 25 % de son électorat aux mains de la Coalition avenir Québec, si on en croit les intentions de vote actuelles. Amir Khadir a de bonnes chances de conserver la circonscription de Mercier, mais ce sera pour Françoise David, l’autre porte-parole de QS, tout un défi de remporter Gouin, un siège bien instable occupé actuellement par le péquiste Nicolas Girard. Dans une course entre trois principaux partis, le 4e joueur, Québec solidaire, risque de souffrir de cette nouvelle configuration. Leurs électeurs les moins convaincus risquent de vouloir participer à cette lutte à trois avec leur vote.Â
L’Action démocratique du Québec a toutes les chances de disparaître, par voie d’alliance ou par la force des choses. Les députés qui composent son aile parlementaire peuvent espérer, sous l’aile de la Coalition, conserver leurs sièges, pourvu que ce passage s’effectue sans trop de heurts et qu’ils ne se voient pas accoler l’étiquette peu enviable de vire-capot.Â
Les députés qui ont quitté le caucus du Parti québécois vivent une période difficile, et la suite des choses ne sera pas plus aisée. Benoît Charrette est une exception, puisqu’il envisage de rallier la Coalition, ce qui pourrait se faire assez rapidement. Les anciens adéquistes Marc Picard et Éric Caire tenteront d’en faire autant.Â
Mais « la bande des quatre », les Aussant, Curzi, Lapointe et Beaudoin, aura des choix à faire. Les deux femmes ne se représenteront peut-être pas. Les deux hommes ont d’autres ambitions, apparemment. Jean-Martin Aussant a fondé un nouveau parti et Pierre Curzi ne sait plus trop comment miser sur sa popularité pour faire avancer les causes qui lui tiennent à cÅ“ur.Â
Il y a aussi le cas de René Gauvreau, député de Groulx, expulsé du caucus péquiste pour mauvaise gestion de son bureau de circonscription, qui ne paraît pas en excellente position pour convaincre ses électeurs de renouveler son mandat.
Le sort des chefs
Le sort des chefs de partis n’est pas plus clair. Gérard Deltell a le choix d’être chef de presque rien ou de devenir un sous-chef d’un plus grand ensemble.
On ne peut douter de la détermination de Pauline Marois à rester en poste. Il n’est pas certain toutefois qu’elle en a la capacité. Peut-elle encore inspirer ses troupes et ses députés pour entreprendre la prochaine joute?Â
Amir Khadir et Françoise David, leur titre officiel est porte-parole de Québec solidaire, seront au rendez-vous, bien sûr, de même que François Legault, chef autoproclamé de la Coalition avenir Québec.
Jean Charest montre les signes d’un homme qui veut aller au combat, une attitude qu’il se doit d’afficher, il en va de son autorité. Le premier ministre n’a plus que quelques semaines pour prendre une décision. S’il quitte la vie politique, le chef du PLQ doit laisser à son parti le temps d’élire un successeur qui, lui aussi, aura besoin de temps pour se faire connaître. Puisqu’il a l’intérêt de son parti à cÅ“ur, on saura donc bientôt à quoi s’en tenir avec Jean Charest, maintenant qu’approche le début de la quatrième année de son mandat.Â
Jean Charest a beaucoup à perdre s’il fonce dans cette course à trois. Pour l’emporter, majoritaire ou minoritaire, le Parti libéral doit conserver une emprise sur l’électorat francophone. Le niveau de difficulté de ces élections pourrait encourager Jean Charest à se lancer dans la mêlée. Il est au sommet de sa forme, voire plus à l’aise, lorsque les échanges sont vigoureux. L’ennui, c’est que la meilleure des éventualités électorales risque de prendre les allures d’une victoire à la Pyrrhus. Si victoire il y a.
Dès lors que la démission de Jean Charest est évoquée, il est question de sa succession, de l’absence de succession. Certes, des noms circulent : Raymond Bachand, il y a peu de doutes, Lyne Beauchamp peut-être, Jean-Marc Fournier, possible, ou Pierre Moreau, avec un peu d’imagination. Ils ne sont pas nombreux autour de la table, celle du Conseil des ministres, à pouvoir aspirer à prendre les commandes, et il n’est pas sûr que parmi ceux-là , il y a un esprit qui gagne l’intérêt et l’adhésion des Québécois. Â
Est-ce que le vide derrière Jean Charest, dont la longévité a découragé les plus prometteurs, compte parmi les facteurs qui influenceront le premier ministre? C’est faire appel à un sens du devoir et du sacrifice que l’on ne peut guère exiger d’un homme politique, mais il n’est pas impossible qu’il en tienne compte.
La démission de Jean Charest est l’événement le plus susceptible d’empêcher la tenue d’élections générales dès ce printemps. Si Jean Charest reste, la fenêtre du printemps paraît idéale, avant le début des audiences publiques de la commission Charbonneau. Si Jean Charest démissionne, c’est le Parti libéral qui sera à la recherche d’un chef ce printemps. Et le Québec attendrait, peut-être un an de plus, avant de se prononcer sur le sort de ses élus à l’Assemblée nationale. D’ici à ce que se lève véritablement un vent électoral, cette zone de brouillard risque de maintenir son emprise sur la colline Parlementaire.