Il y a deux ans, Osama ben Laden était abattu. Oups, je m’égare… Stephen Harper atteignait la majorité; pas l’âge de la vraie majorité pour un politicien, plutôt celle en Chambre, après une défaite et deux minorités. Il en est aujourd’hui au point où il doit penser à sa réélection en octobre 2015 et, surtout, à ce qu’il fera d’ici là pour l’obtenir.
Le gouvernement Harper maintient le cap, il veut faire en sorte que l’économie sera le thème de la prochaine élection pour lui. Élimination du déficit mise en place par le dernier budget, réforme du marché du travail (formation de la main-d’Å“uvre, assurance-emploi, travailleurs étrangers, immigration économique) et des ententes commerciales importantes en négociation (Union européenne, Inde, Japon et Partenariat trans-Pacifique). Bref, des réussites éventuelles dont personne ne nie l’importance, mais qui ont leur limite électoralement parlant.
On ne fait pas de gros gains avec ce qu’on a fait, mais plutôt avec ce qu’on promet. À plus forte raison quand les réalisations ne touchent pas le quotidien des gens, et surtout compte tenu de la tranche de l’électorat que les conservateurs ont courtisé avec la baisse de la TPS, des crédits d’impôt pour les activités sportives et artistiques et le 100 $ par mois par enfant de moins de 6 ans.
Avec le même 40 % des voix et l’ajout de 30 sièges dans des endroits favorables en 2015, les conservateurs visent le même créneau. M. Harper a encore un gros atout : il est toujours considéré comme le meilleur gestionnaire de l’économie devant MM. Trudeau et Mulcair, même si 59 % des répondants à un récent sondage désapprouvaient son travail en général contre 32 % qui l’appuyaient. La thématique économique n’est donc pas surprenante dans le contexte. Aucune surprise non plus quant à l’angle d’attaque des conservateurs contre Justin Trudeau, quand on voit que M. Harper devance ses rivaux au chapitre de l’expérience et du jugement, toujours selon le sondage. M. Trudeau mène par ailleurs en ce qui concerne le partage des valeurs et son niveau de préoccupation pour les citoyens.
Deux ans et demi à écouler d’ici le scrutin prévu en octobre 2015. Cela donne amplement le temps à M. Harper d’accomplir des choses. Toutefois, le même temps est un facteur d’usure qu’il doit contrer en reprenant l’initiative du débat public. Depuis le début de l’année, ce sont davantage des choses comme les frasques de sénateurs conservateurs, l’agitation autochtone, la résistance de députés conservateurs et le dérapage du programme des travailleurs étrangers qui alimentent la discussion.
Reprendre l’initiative
Le budget Flaherty est, selon moi, la première de quatre étapes qui seront franchies cette année par le gouvernement Harper pour prendre le virage vers octobre 2015. Du point de vue des finances publiques, Jim Flaherty a mis le train sur les rails du déficit zéro à moins d’une détérioration soudaine de l’économie. Même là , attendez-vous à ce que M. Flaherty ou son successeur prenne tous les moyens nécessaires pour y arriver, même les plus douloureux. Déficit zéro/2015, un dogme.
Il faut maintenant regarnir le programme politique. Des 59 projets de loi déposés depuis l’élection de mai 2011, 36 ont été adoptés. Treize étaient des « automatiques » : crédits et budgets. Les faits saillants remontent au début du mandat : le C-10, l’omnibus sur la criminalité et l’abolition du registre des armes d’épaule qui ont tant fait jaser, etc. Cette année, seulement sept projets de loi ont reçu la sanction royale, dont deux sur les crédits, celui sur la lutte au terrorisme la semaine dernière et celui sur… la succession au trône d’Angleterre.
Bref, le gouvernement se cherche un peu. Prochaine étape donc, le congrès du Parti conservateur de la fin juin à Calgary. Cette rencontre devrait donner le ton quant aux attentes de la base, celle qui milite d’une part, et celle qui vote d’autre part. Les militants entretiennent certaines frustrations, notamment sur les dépenses qui montent encore trop vite, et les électeurs ciblés vont montrer au gouvernement sur quels boutons appuyer pour conserver leur soutien.
Le budget et le congrès auront vraisemblablement permis de préparer le terrain pour l’autre étape, celle d’un probable discours du Trône à la rentrée en septembre, question de définir l’ordre du jour jusqu’à l’élection. De nouvelles mesures, mais aussi certains engagements de 2011, conditionnels au retour à l’équilibre budgétaire. Et là , on va remettre en vitrine deux articles qui vont attirer les regards de la clientèle : réduction des impôts grâce au partage des revenus pour les familles avec enfants de moins de 18 ans et le passage du plafond annuel de contribution aux comptes d’épargne libre d’impôt (CELI) de 5000 $ à 10 000 $. Ça, ce sont les éléments anticipés. D’autres développements permettraient aussi à M. Harper et à ses troupes de diriger la discussion.
Je vois d’ici les tambours et les trompettes advenant la signature de l’entente qui tarde avec l’Union européenne. Attendez-vous à une avalanche de chiffres pour démontrer l’impact de cette entente. Et quels feux d’artifice le jour où le projet de pipeline Keystone XL serait approuvé par l’administration Obama!
L’usure à contrer
À l’élection de 2015, Harper aura été au pouvoir pendant presque 10 ans. Bien de l’eau aura coulé sous les ponts d’ici là , mais on sait déjà qu’il affrontera deux nouveaux adversaires fort différents l’un de l’autre. Surtout, dans le cas de Justin Trudeau, ce sera différent de ce qu’il a connu jusqu’ici. M. Harper ne peut même pas envisager de se battre sur le même terrain que M. Trudeau quant à l’attrait personnel. On a vu plus haut, avec le sondage, qu’il peut davantage se faire valoir sur le terrain de la compétence et de la fiabilité.
Si le rajeunissement de son gouvernement ne passe pas par lui, M. Harper peut miser sur celui de son équipe. On peut s’attendre à ce que le Cabinet soit différent à la rentrée de septembre. C’est tout d’abord le travail du chef de Cabinet, Nigel Wright, de vérifier si certains ministres n’ont pas l’intention d’être candidats en 2015. Pensez aux O’Connor, Toews et Flaherty notamment.
Évidemment, un remplacement immédiat de M. Flaherty aurait un effet domino important. Des ministres actuels, pas très âgés d’ailleurs, sont mûrs pour prendre du galon ou relever de nouveaux défis. Jason Kenney, James Moore et John Baird sont dans ce groupe. Et vient ensuite le véritable rafraîchissement. Aucune marge de manœuvre du côté du Québec, mais plusieurs autres recrues potentielles intéressantes, dont certaines ont fait leurs preuves en étant envoyées plus souvent qu’à leur tour dans ces panels politiques très populaires du côté du Canada anglais.

En haut, de gauche à droite : Kellie Leicht (Simcoe-Grey), Candice Bergen (Portage-Lisgar) et Shelly Glover (Saint-Boniface)
En bas, de gauche à droite : Chris Alexander (Ajax-Pickering), Michelle Rempel (Calgary Center-North) et Pierre Poilièvre (Nepean-Carleton)
Les Kelly Leitch, Michelle Rempel, Chris Alexander, Shelley Glover, Candice Bergen et Pierre Poilièvre vont rester près de leurs portables au cours des dernières semaines de la session! Des considérations de région et de sexe en plus des compétences détermineront leur avenir. Donc, le défi de Stephen Harper, à ce stade-ci de son mandat, en prévision d’octobre 2015 : mettre tout en place pour conserver son 40 % d’appui de 2011. Il devra aussi faire en sorte de ne pas provoquer, par ses politiques, trop de mécontentement dans la population, car un mouvement anti-Harper pourrait profiter à un de ses adversaires, peu importe lequel.