Billets classés sous la catégorie « Littérature québécoise »

En Amérique, on a cru que le capitalisme sans entraves nous rendrait libres. C’est du moins comme ça que le conçoivent les libertariens : chacun est libre de faire tout en son possible pour s’enrichir et ainsi s’offrir le luxe d’une vie confortable. Mais la société de consommation nous entraîne dans un mode de vie conformiste, où tout le monde s’habille de la même façon, mange les mêmes aliments et s’expose aux mêmes divertissements de masse. Les normes sociales, dictées par ce mode de vie consumériste, nous permettent-elles vraiment d’être libres? Certainement pas.

Isabelle Saint-Martin, l’héroïne du roman Yukonnaise, de Mylène Gilbert-Dumas, est l’une de ces jeunes filles carburant à la réussite sociale et coincée dans une vision étroite du monde. Esthéticienne vivant dans un univers d’apparences, elle a voulu un mari avec une bonne position professionnelle et observe la vie sous l’éclairage de la seule lumière qu’elle connaît : le milieu bourgeois bon chic, bon genre de Sainte-Foy, où elle est née. Jusqu’à ce qu’un homme la mène au Yukon, où elle se montre vite fascinée par l’indépendance d’esprit des habitants de Dawson City. Ceux-ci sont habillés comme la chienne à Jacques, mais n’en ont cure. Ils vivent dans de petites cabanes sans électricité ni eau courante. Ils se contrefichent de toutes les convenances et vivent une vie simple, agréable, lente, en harmonie les uns avec les autres. Isabelle changera radicalement de vie pour devenir une vraie Yukonnaise.

C’est l’une des réussites de ce roman que de dépeindre en détail, avec un regard bienveillant mais profond, le mode de vie atypique des Yukonnais. L’auteure s’est visiblement attachée à eux. Elle semble adhérer sans retenue à leur conception de la liberté et de l’épanouissement personnel et collectif. 

Certes, ces Yukonnais-là n’obéissent pas aux diktats du capitalisme. Pas de doute là-dessus. Ils vivent au rythme des saisons, doucement. Mais si la liberté se définit par la capacité de choisir dans un éventail de possibilités, ils y échappent trop souvent. Est-on vraiment libres quand l’isolement est la seule possibilité qui s’offre à nous pendant des mois, quand les tâches quotidiennes sont complexifiées par l’absence de commodités, quand la mobilité est réduite? Peut-être. C’est une grande question. On prend davantage le temps de vivre. Mais est-on libres?

Le roman aborde aussi la question de la vie en société. Les habitants de Dawson City s’entraident et font preuve d’une solidarité communautaire indéniable. Isabelle s’en enthousiasme. Elle est subjuguée. Mais malgré cette fraternité, la philosophie du vivre et du laisser-vivre prend toute la place à Dawson et empêche toute véritable réflexion sur le sens du vivre-ensemble; elle bloque toute structuration sociale. Force est de constater que ces Yukonnais-là, malgré l’entraide, sont très individualistes. Ils n’en font qu’à leur tête, puisqu’ils tiennent très fort à leur liberté individuelle. Étrange paradoxe.

La liberté n’est pas une idée claire. Oh que non.

Michel Arsenault

Peut-on excuser certains actes répréhensibles commis par des personnages historiques à cause du contexte dans lequel s’insérait leur action? Deux cent cinquante ans plus tard, peut-on reprocher à un écrivain québécois d’avoir été propriétaire d’une esclave et d’avoir ainsi commis un « crime contre l’humanité », à une époque où cette pratique était fort répandue dans la bourgeoisie?

C’est le combat que mène Maude Abel, personnage imaginé par l’auteur Michel Arsenault dans le roman Méfiez-vous des poètes, récemment publié aux éditions Fides. Doctorante, elle s’intéresse à la vie et l’œuvre d’un écrivain canadien méconnu, Joseph Quesnel. Lorsqu’elle découvre qu’il a navigué sur un négrier entre la France et l’Afrique et qu’il a été propriétaire d’une esclave nommée Betsy dès son arrivée au Canada, elle cherchera à prouver que ce Quesnel était un bien odieux personnage. Au grand désespoir de son directeur de thèse, Michel Gallais, qui a le premier sorti de l’ombre l’œuvre de Joseph Quesnel et qui cherche à préserver sa réputation.

Écoutez l’entrevue avec Michel Arsenault.>>

Pour des raisons personnelles, mais aussi par souci de rigueur universitaire, Michel Gallais est atterré par le militantisme de sa protégée. À quoi bon remuer ces histoires d’esclavage alors que depuis longtemps, la chose a été abolie et jugée indigne de l’humanité? pense-t-il. Quesnel, à son époque, pouvait-il vraiment être blâmé pour des actes commis de toute façon par la plupart des riches bourgeois du Canada? Peut-on l’accuser d’esclavagisme à une époque où l’idée même de l’esclavagisme n’était pas vraiment connue ni négativement connotée? Cela peut-il vraiment discréditer son œuvre?

Questions intéressantes. Le roman d’Arsenault m’a rappelé ma lecture d’un roman de Lionel Groulx, L’appel de la race. Œuvre de propagande patriotique exaltant la fierté canadienne-française, le roman a été plus tard étiqueté de roman raciste et antisémite. On a voulu modifier le nom de la station de métro Lionel-Groulx sous prétexte qu’il est insensé d’honorer un aussi sinistre personnage. Or, il se trouve aujourd’hui des gens pour affirmer que le contexte de l’époque suffit à excuser les propos du chanoine : le racisme, tel qu’on l’entend aujourd’hui, était fortement répandu chez les élites canadiennes-françaises de l’époque. Il ne constitue pas une raison suffisante pour mettre au pilori l’œuvre complète de Lionel-Groulx, après tout un penseur qui a mené de longues luttes pour défendre les droits des francophones dans les provinces canadiennes-anglaises.

Qu’en pensez-vous?

 

« C’est un livre sur le temps qui passe, les choses qui fuient et qui nous échappent », disait hier Charles Bolduc en entrevue à propos de son recueil de nouvelles Les truites à mains nues.

Racontant le passage de la vingtaine à la trentaine, au fil de petites histoires quotidiennes et extra-quotidiennes, Bolduc exprime délicatement la perte des illusions, l’amenuisement des naïvetés, l’affaissement des convictions, mais il cultive malgré tout une forme d’espoir et pose un regard vif et amusé sur l’absurdité de l’existence. Une posture étrange, dans laquelle le narrateur glisse dans une sorte de désillusion tranquille, mais jouit en revanche de grands moments de clarté, où les choses lui paraissent soudain très limpides. C’est peut-être ainsi qu’on envisage le monde quand on se trouve à la croisée des chemins, en abandonnant sa jeunesse pour entrer vraiment dans l’âge adulte. Entre deux feux, en quelque sorte.

Chez Charles Bolduc, par exemple, on fait la grève de la faim sans raison, sans cause à défendre, suscitant l’étonnement de la dame à qui on est venu livrer le contenu de notre garde-manger. On se parle à soi-même à haute voix, acceptant le regard réprobateur de l’autre jusqu’à s’imaginer coulant des jours heureux à l’asile, loin de toute l’agitation du monde. Ou alors, on se trouve un emploi convenable, on s’ajuste aux contraintes et aux formalités du travail de bureau, sans y trouver de sens, mais sans que le vertige ainsi éprouvé ne suscite vraiment de colère ou de renoncement.

Signe des temps, l’absurdité du monde ne mène pas le narrateur à la révolte ou à la crise existentielle, comme chez Sartre, par exemple. Non. Lire Charles Bolduc donne à croire que la vie est vertigineuse, incertaine, mais que de s’y résigner n’est pas plus souffrant que de lutter contre.

Est-ce de la sagesse? Peut-être bien. Du stoïcisme? Ce n’en est pas loin.

Le couple, par exemple, est d’abord présenté comme une chose commode, qui s’installe insidieusement, puis se développe furieusement jusqu’à une certaine violence. Mais sans crier gare, sans alarmer les amoureux. À la page 47, Charles Bolduc écrit ceci : « Nous nous fréquentions depuis environ deux mois lorsqu’elle a décidé d’emménager chez moi – pour la commodité, le partage des dépenses et les bénéfices connexes. » Et quelques lignes plus loin : « Elle m’infligeait un peu de douleur en me brûlant les poignets avec le tison de sa cigarette, en me noyant dans ses marais farouches et en m’étranglant tous les soirs, amoureusement. » Une étonnante évolution, racontée avec un certain abandon, une déroutante distance.

Quoi qu’il en soit, Bolduc observe la vie avec un je-ne-sais-quoi de décalé, de distancié, qui force son lecteur à réévaluer constamment sa vision du monde. Voilà qui est très engageant.

 

Il y eut d’abord l’étonnant roman de Dany Laferrière Je suis un écrivain japonais (2008). Puis, cette année, Les cheveux mouillés, de Patrick Nicol. Et maintenant Coma, de François Gilbert. Trois romans bien différents, mais tous ancrés dans une esthétique japonaise : phrases courtes et grands sentiments mystérieusement exprimés en très peu de mots, narration contemplative, fort ancrage dans le corps et dans une certaine sensualité pudique, qui se déploie par petites touches. Le Québec littéraire est de plus en plus japonais.

En entrevue hier soir avec Marie-Louise Arsenault, François Gilbert expliquait notamment qu’il cherche à « disparaître dans l’écriture » et que le Japon lui permet de se mettre à distance de lui-même pour mieux se décortiquer.

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Coma est le premier roman du trentenaire François Gilbert, mais son écriture est pourtant très mature. Catherine Lalonde, dans Le Devoir, le soulignait avec raison. Il y a une maturité dans le choix des mots, dans la manière dont il construit un mystère et installe un léger flottement entre les phrases ou d’un chapitre à l’autre, et dans la complexité des sentiments humains abordés, de l’amour le plus absolu à l’émoi le plus discret. La retenue japonaise est toujours au rendez-vous, avec son élégance typique et sa façon très raffinée de décortiquer l’âme humaine.

Mais, stimulant paradoxe, François Gilbert montre aussi la quête identitaire qui dévore les Japonais et qui invite certains d’entre eux à se façonner un personnage public très éloigné de leur nature et de la pudeur typiquement orientale qui les caractérise. Ainsi, en cherchant à fuir son tumultueux passé amoureux, dont il ne dévoilera rien à ses nouveaux amis à Shanghai, le personnage principal, Kikuchi Sâto, jouera les caméléons en s’adaptant aux mœurs chinoises jusqu’à s’effacer, puis en se construisant un personnage viril inspiré de l’attrayante personnalité du frère de son ex-amoureuse.

Le même phénomène de camouflage de soi se produit chez madame Watanabe, mère éplorée de cette même ex-amoureuse, qui enfile le costume excentrique de madame Makino chaque fois qu’elle visite sa fille comateuse à l’hôpital. Un masque de joie pour dissimuler un désespoir persistant.

Ainsi, c’est à un Japon en pleine mascarade que nous convie François Gilbert. Un Japon qui n’est pas si éloigné de la société du spectacle dans laquelle l’Occident évolue de plus en plus. C’est le lieu clinquant où les identités ne se dévoilent que sous leur facette spectaculaire, selon une mise en scène finement travaillée, à travers une image bien vernie. Mais le regard que François Gilbert y pose n’est pas cynique ni pessimiste : il sait que cette manière de se mettre en scène et de se dissimuler n’est qu’un passage vers une meilleure connaissance de soi.

Voilà qui est rafraîchissant.

La mise en spectacle de soi dans l’espace public n’est-elle que frime honteuse, camouflage désespéré, superficialité pompeuse? Peut-être pas.


Hymne à la puissance et la beauté des chevaux ou histoire d’amour sur fond de meurtres mystérieux, Griffintown, le plus récent roman de Marie-Hélène Poitras, est aussi et surtout un hommage à une culture cochère en voie d’extinction dans le Vieux-Montréal et dans les écuries du quartier Griffintown. L’auteure pose un geste de sauvetage; elle inscrit la légende des cochers de Montréal dans la littérature et leur offre le luxe de durer sur papier, puisque la disparition de leur métier et des lieux qui les abritent semble aujourd’hui inévitable.

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Coïncidence fort à-propos dans l’actualité : aujourd’hui, soit quelques jours après la sortie du roman, le maire de l’arrondissement du Sud-Ouest de Montréal, Benoit Dorais, publie un communiqué dans lequel il somme l’administration municipale d’agir pour préserver l’enclos à chevaux adjacent au Horse Palace, l’une des dernières écuries urbaines de Montréal. Si la Ville n’impose pas une réserve sur le terrain, un promoteur y construira un édifice résidentiel d’environ huit étages qui mettra en péril les activités de l’écurie.

Cette menace, connue depuis longtemps à Griffintown, traverse entièrement le roman de Marie-Hélène Poitras.

Page 110 : « Ceux de la ville ont de grandes visées pour le quartier. Ils y voient un village à peupler, un territoire à conquérir et à occuper. [...] Cochers, chevaux, calèches et miasme ne font pas partie du plan, ni du décor. On attend de ces cow-boys crasseux qu’ils capitulent. »

Même si les références directes à l’embourgeoisement imminent du quartier sont en petit nombre, elles sont toujours percutantes. Autrement, le respect et la minutie avec lesquels l’auteure décrit l’univers des cochers contribuent à affirmer l’unicité de cette culture et à la défendre contre toute invasion. John, Alice, Evans, La Mouche, le Rôdeur, personnages colorés, deviennent sous la plume de Marie-Hélène Poitras de véritables légendes vivantes, une sorte de patrimoine humain, de mémoire en action. L’écriture devient alors un combat contre l’oubli et l’anéantissement.

Si vous voulez mon avis, Benoit Dorais devrait mettre un exemplaire du roman dans les mains de chacun de ses collègues de la Ville de Montréal…

 

Il ne fallait pas se surprendre d’entendre hier nos invités, des éditeurs passionnés, défendre leur rôle d’éditeur avec fougue et éloquence. Confrontés aux réalités virtuelles qui ouvrent grand la porte à l’autoédition en ligne et qui fragilisent leur métier, ils se disent prêts à relever le défi, à s’adapter, à réaffirmer l’importance de leur travail et à chercher toujours inlassablement les nouvelles voix littéraires.

Écoutez table ronde avec Mélanie Vincelette, Antoine Tanguay et Éric de Larochellière. >>

Certes, le dialogue que construit l’éditeur avec ses auteurs les invite à se remettre en question et à publier des livres mieux achevés. L’autoédition, en revanche, épargne à l’auteur les douloureuses étapes de relecture et de corrections, lui permettant de dévoiler son œuvre sans filtre et d’entretenir une relation plus directe avec ses lecteurs, en plus de lui permettre un accès plus direct aux profits générés par la vente de son livre.

Mais, outre ces considérations commerciales, on peut se demander si l’autoédition permet aussi que soient enfin publiés des livres de grande qualité dont le ton ou le contenu ne correspondent pas aux lignes éditoriales des maisons d’édition. Ne nous donne-t-elle pas accès à de nouveaux horizons littéraires, à des auteurs qui échappent aux règles de la commercialisation, à une avant-garde encore inconnue des éditeurs? Étrangement, la question est rarement abordée sous cet angle dans la presse. Il faut dire que les critiques établis ne témoignent peu ou pas des livres autoédités, qu’ils ne connaissent pas.

Tous semblent pourtant convaincus que, oui, il se publie en ligne des petites merveilles en autoédition. Sans pour autant brandir d’exemples concrets. Même Anthony Horrowitz, l’écrivain britannique qui a publié dans le Guardian une longue lettre dans laquelle il se demande à quoi servent les éditeurs, n’a pas réussi à trouver en ligne une œuvre vraiment digne d’intérêt. En France, certains livres autoédités se sont bien vendus, comme le pamphlet La crise au Sarkozistan, du journaliste Daniel Schneidermann. Mais de l’avant-garde? Des auteurs brillants négligés par les maisons d’édition traditionnelles? Il semble que ce soit difficile à trouver.

Il doit pourtant il y en avoir. En connaissez-vous?

 

 

Dieu est mort. Et alors?

Mardi 13 mars 2012 à 14 h 23 | | Pour me joindre

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Dieu est mort. Dieu a disparu. Le refrain est connu. Le consensus veut que l’athéisme et/ou la laïcité aient engendré un grand vertige, une effroyable perte de repères et un effritement total des valeurs. Dans cette optique, l’absence de Dieu serait la cause d’un mal-être individuel et collectif qui ne cesse de progresser. La vie nous apparaîtrait de plus en plus absurde et vidée de son sens. Albert Camus, notamment, questionne cette idée dans toute son œuvre.

Or, l’écrivain québécois Jean-François Beauchemin s’intéresse à ce sujet de manière tout à fait rafraîchissante. Même s’il est profondément athée, l’alter ego de Beauchemin dans son nouveau roman, Le hasard et la volonté, n’est pas de ceux que l’absence de Dieu rend profondément désorientés. Le recueillement et la vie spirituelle font partie de son quotidien, même s’il croit profondément à un monde de chair et d’esprit, duquel les dieux sont exclus. La littérature échoue trop souvent à témoigner de ce confort spirituel vécu par une grande quantité d’athées qui, il me semble, ne correspondent pas tous au cliché de l’homme névrosé et angoissé que l’on nous dépeint trop souvent.

Beauchemin, surtout, trouve les mots justes pour exprimer cette posture.

Page 30 : « J’imaginais pour le monde un ordre nouveau, au sein duquel une majorité d’hommes imposerait à l’humanité une ère de calme et de cohésion. Je continuais de croire, pour l’avenir lointain, à ce monde sans dieu qu’une civilisation d’hommes lucides érigerait sur la seule base de sa foi en un idéal de beauté, de sécurité, de force et de confiance. »

En entrevue hier soir avec Marie-Louise Arsenault, Jean-François Beauchemin demandait : « La religion a-t-elle le monopole de la vie spirituelle et de la foi? Dans le discours populaire, on ne fait jamais de rapprochement entre la vie spirituelle et la vie laïque. Pourtant, ce lien existe. »

Écoutez l’entrevue avec Jean-François Beauchemin. >>

Il parle aussi, dans son roman, de la force de la pensée, qui se substitue amplement à Dieu, sans toutefois se dissocier de la chair. Il évoque à plusieurs reprises « la profondeur de l’esprit et la force qu’il confère au corps ».

Qu’en pensez-vous? L’athéisme nie-t-il la dimension spirituelle de l’humain? Certains diront qu’un athée qui prétend avoir une vie spirituelle n’en est pas un. Une position radicale qui, il me semble, ne correspond pas à la réalité.

Personnellement, j’ai eu envie de prolonger ma réflexion en lisant des extraits d’un essai du philosophe Charles Taylor, La diversité de l’expérience religieuse aujourd’hui, dans lequel il aborde brillamment ces questions. Quelques pages sont disponibles en ligne, si ça vous interpelle.

Bonne lecture!

 

Gabriel Anctil / © David Olivier

Le premier roman de Gabriel Anctil, Sur la 132 (aux éditions Héliotrope), est un road-trip à l’américaine, dans lequel un jeune publicitaire montréalais décide de tout quitter pour rouler longuement vers l’est, jusqu’à Saint-Simon-de-Rimouski, près de Trois-Pistoles. C’est aussi un roman néo-terroir, où les charmes et les vices de la région sont exposés sans retenue et sans vernis, non sans échapper toutefois à quelques persistants clichés. À placer plus ou moins dans la même catégorie que d’autres romans récents qui s’attardent à dépeindre, d’un oeil aussi critique qu’attendri, les contours de la ruralité québécoise : Arvida, de Samuel Archibald, ou Les cheveux mouillés, de Patrick Nicol, pour n’en nommer que deux.

L’entrevue avec Gabriel Anctil.>>

Le récit de Théo, ce jeune homme qui avale les kilomètres et remet doucement son existence en question, n’est pas d’une originalité foudroyante, même si Gabriel Anctil en rend bien les détails et les atmosphères. Plus intéressante est la mise en place, au fil des pages, d’un réseau de récits qui se toisent et se répondent, et qui, peu à peu, créent un puissant arrière-plan littéraire et mythologique. Théo, avant de prendre la route, envisageait le monde comme il abordait un slogan publicitaire ou un film hollywoodien. Et soudain, il est inondé de récits de toutes sortes et s’émeut des chansons country de Willie Lamothe, des histoires de Ritch, le mésestimé conteur de Trois-Pistoles, et des livres que lui suggère son voisin Clermont (comme Nègres blancs d’Amérique, de Pierre Vallières, ou Sur la route, de Jack Kerouac). À cela s’ajoutent les chansons de Malajube, qui prennent tout à coup un nouveau sens, et même les commérages des vieilles  désoeuvrées de Trois-Pistoles ou les récits de chasse que rapporte consciencieusement le journaliste du Saint-Laurent-Portage. Petite et grande littérature se confondent dans un magma d’histoires auquel Théo finira bien par trouver un sens.

L’alliage bigarré de toutes ces mythologies invite insidieusement le lecteur à réfléchir aussi à son propre bagage littéraire, aux récits d’ici ou d’ailleurs qui le constituent et le déterminent. Pour moi qui suis amoureux de théâtre, par exemple, comment résonne le célèbre monologue d’Hamlet, « Être ou ne pas être? »? En tant que jeune homme né dans un milieu rural et maintenant entièrement plongé dans la vie urbaine, suis-je inconsciemment traversé par les récits de mon village natal et le souvenir de certains des ses habitants colorés?

Et vous? Quels récits sont profondément imprégnés en vous? Littérature classique ou contes traditionnels préservés par la tradition orale? Chansons d’amour universelles ou romans postmodernes?