Billets classés sous la catégorie « Débats et discussions »

R.J. Ellory | © François Guillot  / AFP

R.J. Ellory | © François Guillot / AFP

Dans sa chronique en direct de New York cette semaine, notre collaborateur Yves Schaëffner racontait que le tiers des critiques publiées sur des sites d’achat en ligne comme Amazon sont de fausses critiques écrites par des rédacteurs, lesquels sont payés par les écrivains et les maisons d’édition.

Sachant que ce genre de site a pour habitude de propulser en page d’accueil les livres les plus commentés, la pratique n’a rien de très étonnant.

Or, des auteurs cachés sous des pseudonymes divers se permettent également de commenter leurs propres livres. Le Nouvel Observateur détaillait récemment le cas de R.J. Ellory, qui s’est fait pincer par un compatriote, le romancier Jeremy Duns. À propos de son roman Belief in angels, Ellory écrivait que c’est « l’un des livres les plus émouvants qu’[il] a eu l’occasion de lire. »

Le célèbre auteur de polar allait même jusqu’à inonder de commentaires négatifs les fiches des autres auteurs.

La pratique, semble-t-il, est courante. En anglais, elle a désormais un nom : le sock puppetry ou sock puppeting. En Irlande, l’écrivain Stuart Neville mène bataille contre son confrère Sam Millar, qui aurait publié des critiques laudatives de ses propres romans en utilisant une série de pseudonymes, notamment Cormac Mac, Noir Fan, Crime Lover et Crime Queen. La romancière Laura Wilson croit aussi avoir été victime de ses attaques. Mais Millar, au contraire de R.J. Ellory, refuse d’avouer son crime.

D’autres ont finalement plié et admis leur erreur. Les Britanniques Stephen Leather, également auteur de polars, et John Locke, sont du nombre.

À votre avis, le Québec échappe-t-il à cette tendance?

 

 

 

Les chemins du néo-libéralisme

Mercredi 23 mai 2012 à 15 h 45 | | Pour me joindre

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Le néo-libéralisme serait né dans les années 30 en Europe, et sa définition contemporaine s’ancre dans la pensée d’économistes et intellectuels réunis en 1938 à Paris lors du colloque Lipmann. Mais, nous dit Serge Audier dans Néolibéralisme(s) : une archéologie intellectuelle, leur pensée nous est souvent parvenue de manière tronquée, réductrice, par des auteurs comme Noam Chomsky, Naomi Klein et Michel Foucault, qui n’en auraient présenté que l’aspect guerrier, profondément anti-étatiste, négligeant d’exprimer d’importantes nuances. Serge Audier montre que le néo-libéralisme n’a jamais été un concept clairement défini, plutôt une pensée traversée de nombreuses divisions et contradictions, scindée entre l’ultralibéralisme radical et un libéralisme plus social. L’État n’est pas toujours l’ennemi du néo-libéralisme. Voilà des précisions qui, à l’heure où le fossé se creuse de plus en plus entre la gauche et la droite (notamment au Québec, où cette division n’a jamais été si vive), pourraient fournir des pistes de réflexion fertiles pour penser un nouveau modèle de société.

Écoutez la chronique de Christian Nadeau à l’émission d’hier.>>

Peut-on imaginer un modèle dans lequel le marché peut croître assez librement tout en évitant que ses emportements creusent les inégalités sociales et provoquent des crises économiques comme celle qu’ont connue les États-Unis en 2008? Les intellectuels du colloque Lipmann étaient tous partisans du libre marché, mais certains se montraient conscients des dangers qui le guettent. Raymond Aron, par exemple, ne cachait pas ses affinités avec la pensée interventionniste de John Maynard Keynes; il ne croyait donc pas que le laissez-faire était le meilleur moyen d’atteindre la prospérité.

Bref, la pensée néo-libérale, à son origine, ne correspond pas à l’idéologie libertarienne défendue aujourd’hui par des organisations comme le Réseau Liberté-Québec de Joanne Marcotte. Le néo-libéralisme, dans le sillon du libéralisme classique, se soucie de droits humains et se montre conscient du fait qu’un capitalisme effréné, sans entraves, risque de porter atteinte à certains de ces droits en confinant une partie de la population à la misère.

Tout obsédé qu’il soit par la croissance économique et la liberté individuelle, le néo-libéralisme ne devrait pas être exempt de solidarité humaine.

Comme le conclut cet article de Libération, « le néo-libéralisme n’apportera pas de réponse tant qu’il se situera sur le seul terrain économique. L’ouvrage nous montre que, loin de trouver son unité, le néo-libéralisme n’a jusque-là cessé de naviguer entre libertariens, dirigistes et conservateurs sans trouver ses marques et son autonomie en tant que pensée politique. Au fond, l’analyse de Hayek semble plus vraie que jamais : le libéralisme ne réussira pas à vaincre le socialisme tant qu’il ne définira pas sa propre utopie. »

Le chantier est donc ouvert : il faut trouver une nouvelle utopie à poursuivre. Gros projet.

« C’est une critique implacable du système de santé américain », ai-je lu partout à propos du roman de Lionel Shriver, Tout ça pour quoi. Certes. Comme l’expliquait cette semaine à l’émission notre collaboratrice Reine Malo, on y suit la dégringolade financière d’un homme dont les économies patiemment amassées s’épuisent lorsque sa femme se met à souffrir d’une maladie rare. Les traitements, extrêmement coûteux, ne sont pas couverts par les assurances de ce pauvre Shep, dont le rêve de s’envoler pour Zanzibar doit être remisé. Page après page, on suit l’évolution de la maladie et des traitements dans le détail : une démonstration patiente de la manière dont ce système fait de la médecine une marchandise comme les autres et ruine les familles honnêtes.

Vu d’un œil québécois ou canadien, la solution est simple et on se bénit de l’avoir adoptée chez nous : un système de santé public financé par un impôt progressif, système que chacun finance à sa mesure et dans lequel chacun bénéficie ensuite de tous les soins nécessaires à son état de santé. Mais même si Lionel Shriver dénonce en partie l’absence de sécurité sociale aux États-Unis, son roman ne fait pas vraiment l’apologie d’un système entièrement public. Ses personnages continuent étrangement d’y résister, peut-être par manque de confiance envers le gouvernement américain, qu’ils jugent incapable de gérer une telle organisation. Mais devant l’injustice profonde de la situation vécue par Shep, cette persistance à tenir tête à l’État-providence étonne.

Jackson, par exemple, le meilleur ami de Shep (qui doit aussi payer les factures des traitements de sa fille malade), essaie tant bien que mal de lui vanter les mérites d’un système dans lequel le gouvernement gérerait complètement la santé publique au lieu d’engraisser les compagnies d’assurances privées, qui en veulent toujours plus et ne cessent de gonfler leurs frais d’administration. Mais Shep, docile, continue de lui répliquer qu’il se réjouit de ne pas vivre dans un pays ayant adopté complètement la médecine socialisée et qu’il ne croit pas vraiment que l’État puisse s’occuper de sa santé. Bien sûr, son opinion évoluera. Mais l’attitude de notre héros demeurera fidèle à celle de la société américaine actuelle, qui ne semble pas prête à accueillir favorablement les tentatives de modification du système par Barack Obama. Il est encore loin le jour où les États-Unis adopteront un régime universel d’assurance-maladie…

L’auteure Lionel Shriver montre aussi comment Shep, qui a fait fortune par lui-même (un « self-made-man à l’américaine »), est contraint de dénouer les cordons de sa bourse pour aider sa sœur, une artiste sans-le-sou qui croit profondément que les plus fortunés doivent payer davantage. Elle croit à la redistribution des richesses, pour une meilleure égalité des chances. Elle croit que son travail d’artiste n’est pas moins valable qu’un autre emploi, même s’il n’est ni payant ni rentable. Or, il faut voir l’agacement avec lequel Shep observe sa sœur évoluer. Difficile de ne pas y constater, par le biais d’une transposition de la société dans la cellule familiale, un discours anti-impôt, dénonçant le fait que les riches doivent (trop) payer pour les pauvres.

Le roman, en installant cette diversité de points de vue, invite à la réflexion. Il propose en tout cas une vision lucide de la société américaine : étouffée par la marchandisation de tous les biens communs, mais loin de croire aux bienfaits de la philosophie contraire. Où se trouve le juste milieu? La question ne cesse de me hanter.

 

Le printemps des atlas

Vendredi 11 mai 2012 à 13 h 38 | | Pour me joindre

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Parce qu’elle représente sur une surface plane des réalités multidimensionnelles, « les cartes mentent » dit le cartographe Nicolas Lambert. Et il a raison. Même la représentation classique que nous connaissons tous sous forme de planisphère ne rend pas compte de l’échelle réelle des continents.

La carte est un outil d’information. Mais l’information est parcellaire.

  • Du coup, elle se fait également outil de propagande:

Source: http://blog.mondediplo.net/2012-02-09-Le-Cachemire-un-casse-tete-cartographique

  • outil militaire:

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Source: google map – centrage sur la frontière libano-israélienne

  • ou encore un instrument pour définir la souveraineté territoriale:

Car le travail que fait aujourd’hui la Russie pour cartographier les fonds marins de l’Arctique a pour but de prouver sa souveraineté sur ce qu’elle considère être « son » Arctique.

Donc. Tout atlas n’est pas bon à lire.

Ou à acquérir. Beaux, colorés, tristes à mourir, épurés ou exhaustifs… il ne suffit pas d’en posséder un, mais de trouver celui qui nous va.

  • Classique ?

 

Carte des phénomènes climatiques extrêmes du Pew Center on Global Climat Change 
http://www.c2es.org/science-impacts/extreme-weather-events-map

 

  • Ou artistique ?


Source: Atlas du Diplo 2009, en ligne:  http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/esquissevarsovie

 

S’intéresse-t-on, par exemple dans le cas de l’immigration, aux flux migratoires (comme l’Atlas des migrations publié chez Autrement – ) et donc à la perspective des États d’accueil, ou aux parcours (et à la misère) des migrants (Atlas des migrants du réseau Migreurop – dont la nouvelle mouture paraitra en septembre prochain).

Quelle histoire a voulu raconter le cartographe? Quels éléments sont mis en relief ?

  • La carte de l’archipel de Cisjordanie, publiée dans l’Atlas du Diplo 2010 et disponible en ligne, va dans ce sens:

Source en ligne: http://www.regarddegeographe.com/article-37038642.html (monde diplo édition 2010).

  • Et les États-Unis ont déjà l’air moins puissants vus ainsi:

Source: http://flourish.org/upsidedownmap/

Tout est question de perspective. Et c’est le cartographe du Monde Diplomatique, Philippe Rekacewicz, qui en parle le mieux:

Reportage d’Arte sur Philippe Rekacewicz


 

 

La crise spirituelle du Québec

Mardi 1 mai 2012 à 16 h 33 | | Pour me joindre

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Paul-Émile Roy entretient à propos du Québec une pensée conservatrice. Roch Côté le disait en ondes hier soir : l’ancien prêtre parle du Québec comme d’une nation perdue depuis qu’elle a rejeté en bloc le catholicisme. Il n’est pas loin de croire qu’aucune spiritualité n’est possible sans l’Église et il n’hésite pas à utiliser des formules incendiaires, affirmant que la société contemporaine est une « immense machine dénuée de toute spiritualité ».

Écoutez Roch Côté au club de lecture Faites-nous lire.>>

Certes, les jeunes loups comme moi, profondément athées, auront du mal à se laisser convaincre par la prose désespérée de Paul-Émile Roy.

Ne rejetons pourtant pas tout en bloc.

Il avance, par exemple, que la perte de la foi a plongé les Québécois dans une extrême fragilité identitaire et qu’elle a fait reculer la lutte indépendantiste, éloignant le peuple des fondements et des richesses de son identité nationale. Son argumentation est un peu courte, mais il convie les Québécois à une relecture de l’histoire pour mieux y considérer la place de l’Église. Les intellectuels de la Révolution tranquille reprochaient aux curés d’avoir confiné le peuple à l’ignorance? Voyons plutôt comment les religieuses ont érigé dans les collèges classiques les bases de notre système d’éducation. L’Église a-t-elle été trop agriculturiste, entretenant une impardonnable méfiance à l’égard de la culture industrielle? Peut-être, dit Paul-Émile Roy, mais l’Église ne saurait en être tenue pour responsable complètement : l’élite intellectuelle se méfiait aussi, au Québec comme en France.

Bref, nos manuels d’histoire ont oublié de raconter de nombreux épisodes heureux, ce qui entretient chez la population un mépris catégorique du patrimoine religieux. C’est certainement exagéré, et il serait peut-être temps de se réapproprier cet héritage. Paul-Émile Roy n’est pas le seul à le croire.

Il analyse aussi à quel point le capitalisme outrancier d’aujourd’hui mène à un écrasant conformisme social. En cultivant l’illusion de la liberté individuelle, le marketing fait de nous des consommateurs aux goûts uniformisés, soumis à des diktats encore plus puissants que ceux de la religion catholique. Pas faux. Mais revenir à une Église toute-puissante, assoiffée de pouvoir et de contrôle, est-ce vraiment mieux? Paul-Émile Roy ne propose pourtant rien d’autre.

Tout cela porte néanmoins à réflexion, vous en conviendrez. Et plus encore lorsque l’auteur aborde des sujets plus délicats, comme le droit à l’avortement et le mariage homosexuel.

Page 98 : « La question du mariage des homosexuels, qui met en question la famille et le mariage traditionnels, aurait dû faire l’objet d’un long débat public dans toute la société et d’un référendum. Or, ce sont quelques juges qui ont statué sur le sujet. Cette révolution, car c’en est une, s’est faite dans la précipitation; elle me semble prendre à la légère les acquis de la civilisation, et repose sur une réduction de l’être humain. »

Disons-le, les propos de Paul-Émile Roy sont rétrogrades. D’abord, ils réduisent le rôle des juges et du système judiciaire à néant, ne prenant pas en considération le travail intellectuel mené par les magistrats et le fait qu’ils s’appuient sur des témoignages et sur une jurisprudence pertinente avant de prendre une décision. Il considère aussi qu’une famille non traditionnelle est nécessairement « réductrice », ce qui est en soi une pensée réductrice.

Qu’en pensez-vous? A-t-on mis en péril l’institution familiale traditionnelle de manière précipitée, sans débats et sans réflexion? J’ai pourtant souvenir d’un vif débat social, fortement relayé par la presse…

Il ne fallait pas se surprendre d’entendre hier nos invités, des éditeurs passionnés, défendre leur rôle d’éditeur avec fougue et éloquence. Confrontés aux réalités virtuelles qui ouvrent grand la porte à l’autoédition en ligne et qui fragilisent leur métier, ils se disent prêts à relever le défi, à s’adapter, à réaffirmer l’importance de leur travail et à chercher toujours inlassablement les nouvelles voix littéraires.

Écoutez table ronde avec Mélanie Vincelette, Antoine Tanguay et Éric de Larochellière. >>

Certes, le dialogue que construit l’éditeur avec ses auteurs les invite à se remettre en question et à publier des livres mieux achevés. L’autoédition, en revanche, épargne à l’auteur les douloureuses étapes de relecture et de corrections, lui permettant de dévoiler son œuvre sans filtre et d’entretenir une relation plus directe avec ses lecteurs, en plus de lui permettre un accès plus direct aux profits générés par la vente de son livre.

Mais, outre ces considérations commerciales, on peut se demander si l’autoédition permet aussi que soient enfin publiés des livres de grande qualité dont le ton ou le contenu ne correspondent pas aux lignes éditoriales des maisons d’édition. Ne nous donne-t-elle pas accès à de nouveaux horizons littéraires, à des auteurs qui échappent aux règles de la commercialisation, à une avant-garde encore inconnue des éditeurs? Étrangement, la question est rarement abordée sous cet angle dans la presse. Il faut dire que les critiques établis ne témoignent peu ou pas des livres autoédités, qu’ils ne connaissent pas.

Tous semblent pourtant convaincus que, oui, il se publie en ligne des petites merveilles en autoédition. Sans pour autant brandir d’exemples concrets. Même Anthony Horrowitz, l’écrivain britannique qui a publié dans le Guardian une longue lettre dans laquelle il se demande à quoi servent les éditeurs, n’a pas réussi à trouver en ligne une œuvre vraiment digne d’intérêt. En France, certains livres autoédités se sont bien vendus, comme le pamphlet La crise au Sarkozistan, du journaliste Daniel Schneidermann. Mais de l’avant-garde? Des auteurs brillants négligés par les maisons d’édition traditionnelles? Il semble que ce soit difficile à trouver.

Il doit pourtant il y en avoir. En connaissez-vous?

 

 

L’ex-Khmer rouge Kang Kek Ieu, alias Duch, lors de son procès. Dans L'élimination, l'auteur Rithy Panh s'entretient longuement avec lui.

Nous sommes en 2012.

Trente ans se sont écoulés depuis la fin du régime communiste de Pol Pot au Cambodge, qui fit des millions de morts et davantage de torturés. Or, c’est seulement maintenant que ces scènes insoutenables peuvent enfin être racontées, dans un livre qui ose approcher le drame avec des mots crus, sans fard et sans filtre. Le cinéaste Rithy Panh, après avoir réalisé un film sur le sujet, approfondit une démarche de dévoilement de l’horreur dans L’élimination, coécrit avec Christophe Bataille et publié aux éditions Grasset.

Écoutez l’entretien avec Christian Nadeau à propos deL’élimination.>> 

Il avait aussi fallu attendre 40 ans avant que Claude Lanzmann dévoile, en 1985, sa grande enquête sur l’extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, dans un film de plus de 9 heures, reconnu depuis comme une oeuvre fondamentale de la cinématographie mondiale : Shoah. Le film s’est aussi décliné sous forme livresque par la suite, dans un ouvrage signé par Lanzmann lui-même, mais aussi dans un roman de Yannick Haenel qui en reprend certains passages (Jan Karski, roman qui a également fait l’objet d’une pièce de théâtre d’Arthur Nauzyciel que j’ai vue au dernier festival d’Avignon).

Les parallèles entre ces deux oeuvres sont multiples. Comme Lanzmann, Rithy Panh cherche à faire parler l’un des bourreaux, lui donnant l’occasion de s’expliquer sans jamais faire preuve de complaisance à son égard. Duch, le maître d’oeuvre des tortures, est ici invité à se raconter dans le détail. Il ne le fera pas sans mensonges ni contradictions, mais fera preuve d’une grande honnêteté la plupart du temps. Sans toutefois remettre en question ses actes, qu’il continue à considérer comme « légitimes ».

La comparaison de ces deux oeuvres est éclairante à d’autres égards : on y apprend que les nazis comme les Khmers rouges, victimes d’une idéologie affolante, avaient tendance à jouer avec le vocabulaire et à pervertir le langage, bref à nommer des réalités difficiles par des euphémismes ou des néologismes réducteurs. Dans Shoah, les victimes rappellent que les hommes en route vers les chambres à gaz étaient désignés par le mot « marchandises ». Au Cambodge, les Khmers rouges « parlaient une langue un peu étrange », comme l’explique Rithy Panh. Les hommes et les femmes étaient devenus des « ennemis ».

On pourrait aussi évoquer, comme l’ont fait la plupart des critiques français, Si c’est un homme, de Primo Levi, et La nuit, d’Elie Wiesel.

La plongée dans ce récit est douloureuse, mais elle met en branle un important travail de mémoire. Notre époque verra sans doute se multiplier ce genre de récits difficiles. Combien de temps sera nécessaire pour que soit publiée une vaste enquête racontant minutieusement les horreurs du génocide rwandais ou les massacres de Srebrenica pendant la guerre de Bosnie-Herzégovine? Quoi qu’il en soit, il faudra bien y arriver. Être ainsi confronté à la logique de l’extermination nous empêchera peut-être de sombrer à nouveau dans une telle inhumanité. À défaut de comprendre ou d’expliquer cette logique insensée, on pourra toujours s’en méfier.

Claustria, un roman anti-autrichien?

Mardi 20 mars 2012 à 14 h 50 | | Pour me joindre

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Peut-on porter un jugement sur un pays tout entier à partir d’un fait divers?

C’est un peu ce que fait le romancier Régis Jauffret dans Claustria en s’intéressant à l’histoire sordide de l’Autrichien Josef Fritzl (photo), qui a séquestré et violé sa fille et ses petits-enfants nés de l’inceste pendant 24 ans. Peut-on vraiment voir dans ce fait divers l’emblème de la souffrance de tout un peuple qui serait mal à l’aise avec l’héritage de la Deuxième Guerre mondiale? Peut-on y voir la métaphore d’un pays où l’on cultiverait le silence et le secret pour ne pas avoir à affronter les horreurs de l’histoire? Dans le cas de l’Autriche, la réponse à cette question est complexe et délicate. Mais la question se pose. Jauffret la pose explicitement. Et bien qu’il s’en défend (notamment dans un entretien sur le site Mediapart), son roman ne s’empêche pas d’accuser l’Autriche, qui y est dépeinte comme un pays étouffant.

Que des auteurs autrichiens comme Elfriede Jelinek ou Thomas Bernhard adoptent une posture extrêmement critique par rapport à leur pays, cela va presque de soi. Mais il est moins évident d’accepter qu’un étranger y pose un regard aussi sévère et tire des conclusions accusatrices à partir de l’enquête personnelle qu’il a menée sur l’affaire Fritzl. Certes, comme il le dit dans un entretien accordé au Nouvel Observateur, « les femmes d’un certain âge en Autriche ont très souvent été violées par les Russes. Mais elles n’en font pas grand cas. Ce qui explique que les crimes sexuels ne sont pas considérés là-bas avec la même gravité qu’en France. » Ceci explique peut-être cela. Mais la position de Jauffret est explosive et m’a causé, tout au long de la lecture, un certain malaise, probablement dû au caractère excessif du fait divers, qui me semble tellement s’écarter de la norme des comportements criminels qu’il commande de l’interpréter avec prudence. C’est aussi un cas isolé, dont on ne peut si facilement attribuer la cause à un mal social. Bien que la question demeure pertinente et que la littérature, empruntant la voie de la fiction, soit un bon véhicule pour la poser.

Ce n’est pas le seul élément dérangeant de ce roman, loin de là. On pourrait disserter longuement sur le trouble ressenti à la lecture d’une phrase telle que : « Le viol lui semblait la plus voluptueuse des façons d’aimer. » (page 54) Notre collaboratrice Noémi Mercier en témoignait d’ailleurs avec des mots très délicats hier soir à l’émission.

Écoutez l’intervention de Noémi Mercier au club de lecture de Plus on est de fous, plus on lit! >> 

Néanmoins, je demeure préoccupé par ce discours sur l’Autriche, que les médias français et franco-européens ne semblent pas avoir eu envie de soumettre au débat. Je n’ai trouvé que d’infimes traces de la remise en question que je propose aujourd’hui dans la blogosphère, sur un blogue littéraire intitulé « L’hermite critique ».

« Le fait divers, écrit l’auteur de ce blogue, peut être décrit de deux manières qui ne sont pas exclusives l’une de l’autre : il est à la fois symptôme, révélateur d’une réalité sociale, mais il est aussi exception, singularité par excellence. Là où Jauffret se concentre sur l’exception que constitue ce fait divers (description de la vie dans la cave), son texte est prenant. Quand Jauffret se situe plus près de la généralisation, quand il fait l’archéologie du fait divers et qu’il va la trouver entre autres dans l’histoire de l’Autriche, le texte est moins convaincant. »

Qu’en pensez-vous?

 

Dieu est mort. Et alors?

Mardi 13 mars 2012 à 14 h 23 | | Pour me joindre

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Dieu est mort. Dieu a disparu. Le refrain est connu. Le consensus veut que l’athéisme et/ou la laïcité aient engendré un grand vertige, une effroyable perte de repères et un effritement total des valeurs. Dans cette optique, l’absence de Dieu serait la cause d’un mal-être individuel et collectif qui ne cesse de progresser. La vie nous apparaîtrait de plus en plus absurde et vidée de son sens. Albert Camus, notamment, questionne cette idée dans toute son œuvre.

Or, l’écrivain québécois Jean-François Beauchemin s’intéresse à ce sujet de manière tout à fait rafraîchissante. Même s’il est profondément athée, l’alter ego de Beauchemin dans son nouveau roman, Le hasard et la volonté, n’est pas de ceux que l’absence de Dieu rend profondément désorientés. Le recueillement et la vie spirituelle font partie de son quotidien, même s’il croit profondément à un monde de chair et d’esprit, duquel les dieux sont exclus. La littérature échoue trop souvent à témoigner de ce confort spirituel vécu par une grande quantité d’athées qui, il me semble, ne correspondent pas tous au cliché de l’homme névrosé et angoissé que l’on nous dépeint trop souvent.

Beauchemin, surtout, trouve les mots justes pour exprimer cette posture.

Page 30 : « J’imaginais pour le monde un ordre nouveau, au sein duquel une majorité d’hommes imposerait à l’humanité une ère de calme et de cohésion. Je continuais de croire, pour l’avenir lointain, à ce monde sans dieu qu’une civilisation d’hommes lucides érigerait sur la seule base de sa foi en un idéal de beauté, de sécurité, de force et de confiance. »

En entrevue hier soir avec Marie-Louise Arsenault, Jean-François Beauchemin demandait : « La religion a-t-elle le monopole de la vie spirituelle et de la foi? Dans le discours populaire, on ne fait jamais de rapprochement entre la vie spirituelle et la vie laïque. Pourtant, ce lien existe. »

Écoutez l’entrevue avec Jean-François Beauchemin. >>

Il parle aussi, dans son roman, de la force de la pensée, qui se substitue amplement à Dieu, sans toutefois se dissocier de la chair. Il évoque à plusieurs reprises « la profondeur de l’esprit et la force qu’il confère au corps ».

Qu’en pensez-vous? L’athéisme nie-t-il la dimension spirituelle de l’humain? Certains diront qu’un athée qui prétend avoir une vie spirituelle n’en est pas un. Une position radicale qui, il me semble, ne correspond pas à la réalité.

Personnellement, j’ai eu envie de prolonger ma réflexion en lisant des extraits d’un essai du philosophe Charles Taylor, La diversité de l’expérience religieuse aujourd’hui, dans lequel il aborde brillamment ces questions. Quelques pages sont disponibles en ligne, si ça vous interpelle.

Bonne lecture!

 

Une mère tigre ou française?

Mercredi 29 février 2012 à 14 h 36 | | Pour me joindre

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La meilleure méthode pour éduquer nos enfants se trouve-t-elle ailleurs? Penguin Press vous le dira!

La maison d’édition Penguin Press a publié en 2011 L’Hymne de bataille de la mère tigre (Battle hymn of the tiger mother). L’auteure, Amy Chua, prône les vertus d’une éducation inspirée de son pays d’origine, la Chine. Cette professeure de droit à Yale a élevé ses deux filles en exigeant d’elles de n’être que les meilleures en tout. Sa méthode discrédite les jeux et les sorties entre amis et encourage des activités parascolaires élitistes, comme le piano et le violon. Bref, les enfants grandissent dans un univers rigide et encadré par les parents. Le livre a soulevé un tollé au sein des familles américaines. Malgré les indignations, L’hymne de bataille de la mère tigre se vend bien, gagne du succès et se rend au quatrième rang des meilleurs vendeurs sur Amazon. Amy Chua est devenue une célébrité instantanée et les talk-shows des grandes chaînes de télévision américaine se l’arrachaient.

Après avoir bousculé les valeurs familiales américaines, la maison d’édition Penguin Press récidive avec une autre approche d’éducation. Cette fois-ci, on délaisse l’Asie pour les vieux continents. En 2012, c’est maintenant les Français qui ont la cote. Eh oui! Les mamans françaises auraient tout compris. La journaliste américaine Pamela Druckerman, dans son dernier ouvrage, Bringing up bébé, érige l’éducation « à la française » en modèle. L’auteure s’extasie sur le comportement des bambins français, qui, selon elle, font leur nuit dès l’âge de 2 mois, mangent ce qu’on leur donne et disent bonjour. Les Français prônent l’autonomie et ne centralisent pas leur vie autour des besoins de bébé. Un exploit aux yeux des Américains! C’est le livre dont tout le monde parle aux États-Unis. Il se situe au huitième rang de la liste des meilleurs vendeurs dans la catégorie des essais du New York Times.

On en discute
Pour peser le pour et le contre, la chanteuse Betty Bonifassi ainsi que Caroline Allard, auteure des Chroniques d’une mère indigne, deux mamans d’ici, ont lu et commentent pour nous Bringing up bébé. Deux invitées pertinentes, car Betty Bonifassi, d’origine française, confirme la méthode citée dans le livre, alors que Caroline Allard, plus Américaine, se pose quelques questions. Thomas Hellman s’est également joint à la conversation. Ayant été élevé par une mère française et un père américain, il connaît les deux côtés de la médaille.

- Écoutez cette table ronde autour du livre Bringing up bébé en attendant la tendance en éducation que Penguin Press nous vantera l’année prochaine. »