Il y a 10 jours à peine, le nom de Joseph Kony ne disait à peu près rien à personne. Mais il y a de fortes chances que vous en ayez entendu parler depuis.
Le documentaire Kony 2012 a pulvérisé tous les records sur YouTube, visionné par 80 millions de personnes en une semaine. On y présente la croisade du groupe Invisible Children pour faire connaître et arrêter le chef de guerre Joseph Kony, prophète de la Lord Resistance Army (LRA) recherché par la Cour pénale internationale, qui a enrôlé des milliers d’enfants comme soldats depuis 30 ans.

Mais le documentaire de 29 minutes a aussi ses critiques, d’abord concernant les sommes recueillies par Invisible Children. L’organisme a d’ailleurs répondu par une vidéo. Des critiques, aussi, parce que les violences qui déchirent l’Ouganda, et qui s’étendent aux États-voisins du Soudan et du Congo, sont infiniment plus complexes qu’un court-métrage peut le présenter.
Les optimistes applaudissent, les cyniques décrient. Tant qu’à critiquer, autant bien s’informer. Dont acte!
Le livre First Kill Your Family, de Paul Eichstaedt, est en quelque sorte la version longue et approfondie de Kony 2012. L’auteur, un journaliste américain, éditeur de l’Institute of War and Peace Reporting, a passé deux ans à recueillir le témoignage des victimes, des représentants gouvernementaux et des ONG – même des bourreaux.
Il en ressort une analyse beaucoup plus exhaustive sur les 25 ans de combats de la LRA, en remontant d’abord aux sources, c’est-à-dire au règne sanguinaire d’Idi Amin Dada, de 1971 à 1979, qui a fait au moins 300 000 morts.
Le retour au pouvoir de Milton Obote, et le coup d’État qui a placé Yoweri Museveni au pouvoir en 1986, ont aussi à voir avec la montée de Joseph Kony. Lorsque Museveni est entré en conflit avec le Soudan, la LRA et Joseph Kony se sont placés dans le camp de Khartoum. Ils ont d’ailleurs été remarqués par la violence de leurs attaques.
Quand Paul Eichstaedt est arrivé dans la région en 2005, 95 % de la population vivait dans des camps. Tout comme le documentaire, il trace un portrait sans complaisance de Joseph Kony, prophète autoproclamé entouré de disciples endoctrinés. Il cherche le pouvoir pour le pouvoir, et le contrôle de son territoire.
Le titre, First Kill Your Family, est tiré d’un témoignage d’un jeune garçon qui a dû fracasser le crâne de ses parents à coups de machette pour être épargné. Les gamins ne sont pas seulement kidnappés pour en faire des enfants-soldats; ils sont aussi appelés à tuer leur propre famille.
De même, Kony 2012 passe presque sous silence un autre aspect répugnant, le sort des fillettes, qui sont enlevées pour devenir esclaves sexuelles. Les témoignages recueillis par Eichstaedt sont troublants.
N’empêche, le journaliste y va parfois de généralisations un peu trop appuyées, comme lorsqu’il affirme que «le carnage et le chaos font partie du cours normal des choses» en Ouganda. Les traumatismes et la tristesse des victimes qu’il a rencontrées montre pourtant qu’il n’y a là rien de normal.
Le livre est aussi utile en ce sens qu’il commence déjà, en 2009, à décrire le déclin de Joseph Kony, qui n’aurait plus que quelques centaines de disciples, et dont on ignore la cachette. En cela, son appel à l’action n’est pas tant d’espérer l’arrestation d’un seul homme, mais de sortir d’une spirale de violence qui dépasse la mégalomanie de Joseph Kony.
Le récit d’une enfant-soldat
Tout n’est donc pas blanc ou noir, et La petite fille à la Kalachnikov le démontre absolument. Le récit, publié en 2002, est celui de China Keitetsi. Elle est devenue enfant-soldat en 1982, Ouganda à l’aube de ses 10 ans.
Un livre qui détonne, parce que China n’a pas été enrôlée par la LRA de Joseph Kony, mais plutôt par les rebelles de l’actuel président Yoweri Museveni, alors qu’ils combattaient le régime de Milton Obote. Oui, le régime actuel s’est construit aussi grâce à des enfants-soldats.
Le premier tiers du livre raconte l’enfance difficile de la jeune fille, véritable Aurore l’enfant-martyre ougandaise, battue par sa grand-mère, sa belle-mère et son père : bras cassés, doigts cassés, flagellations, le récit est très violent. Elle va même faire emprisonner son père parce qu’il a battu devant ses yeux un de ses employés à mort.
Elle va fuir sa famille à 10 ans, prendre un train au hasard et se retrouver chez les forces rebelles de Museveni, où on va lui apprendre le maniement des armes et lui apprendre à tuer. C’est là qu’on va la baptiser China, parce que son chef trouve qu’elle a les yeux bridés comme une Asiatique.
Elle décrit Museveni comme un chef assez imbu de lui-même — pas surprenant qu’il ait instauré un culte de sa personnalité une fois au pouvoir.
«Jamais, dans mes rêves les plus fous, je n’aurais imaginé qu’il me faudrait devenir pilleuse de cadavres», raconte-t-elle concernant sa première bataille armée, où elle et ses camarades se précipitent pour dépouiller les soldats gouvernementaux qu’ils viennent de tuer. Les prisonniers de guerre, soumis à d’intenses tortures, doivent creuser leur propre tombe avant d’être abattus.
Elle va parfois quitter les rebelles pour retourner à la vie civile, mais va revenir, jusqu’à faire partie de la nouvelle armée gouvernementale, après le coup d’État, période pendant laquelle elle sera violée par des officiers supérieurs.
«Pour beaucoup, tuer et torturer était une tâche passionnante, une manière de satisfaire leur supérieur», raconte-t-elle. Reste que ces enfants devenus chair à canon agissent avant tout en mode survie, s’activent d’abord à combler leurs besoins élémentaires (faim, soif, froid) avant de songer à s’entraider.
Malgré que China sache que tuer est mal, qu’elle ne devrait pas tenir une arme à son âge, c’est tout ce qu’elle connaît. Il lui faudra plusieurs années après son exil au Danemark, au milieu des années 90, pour se désintoxiquer de la vie militaire et pour affronter ses traumatismes. En cela, la rédaction du livre a servi de thérapie.
Lorsqu’il a été écrit en 2002, en collaboration avec l’Unicef, La petite fille à la Kalachnikov voulait dénoncer les 300 000 enfants soldats en Afrique, mais également le régime de Museveni, millionnaire, président et dictateur ougandais.
Reste d’ailleurs la question des armes: qui les fabrique, qui les vend… et qui ferme les yeux?












