Billets publiés en avril 2012

« C’est un livre sur le temps qui passe, les choses qui fuient et qui nous échappent », disait hier Charles Bolduc en entrevue à propos de son recueil de nouvelles Les truites à mains nues.

Racontant le passage de la vingtaine à la trentaine, au fil de petites histoires quotidiennes et extra-quotidiennes, Bolduc exprime délicatement la perte des illusions, l’amenuisement des naïvetés, l’affaissement des convictions, mais il cultive malgré tout une forme d’espoir et pose un regard vif et amusé sur l’absurdité de l’existence. Une posture étrange, dans laquelle le narrateur glisse dans une sorte de désillusion tranquille, mais jouit en revanche de grands moments de clarté, où les choses lui paraissent soudain très limpides. C’est peut-être ainsi qu’on envisage le monde quand on se trouve à la croisée des chemins, en abandonnant sa jeunesse pour entrer vraiment dans l’âge adulte. Entre deux feux, en quelque sorte.

Chez Charles Bolduc, par exemple, on fait la grève de la faim sans raison, sans cause à défendre, suscitant l’étonnement de la dame à qui on est venu livrer le contenu de notre garde-manger. On se parle à soi-même à haute voix, acceptant le regard réprobateur de l’autre jusqu’à s’imaginer coulant des jours heureux à l’asile, loin de toute l’agitation du monde. Ou alors, on se trouve un emploi convenable, on s’ajuste aux contraintes et aux formalités du travail de bureau, sans y trouver de sens, mais sans que le vertige ainsi éprouvé ne suscite vraiment de colère ou de renoncement.

Signe des temps, l’absurdité du monde ne mène pas le narrateur à la révolte ou à la crise existentielle, comme chez Sartre, par exemple. Non. Lire Charles Bolduc donne à croire que la vie est vertigineuse, incertaine, mais que de s’y résigner n’est pas plus souffrant que de lutter contre.

Est-ce de la sagesse? Peut-être bien. Du stoïcisme? Ce n’en est pas loin.

Le couple, par exemple, est d’abord présenté comme une chose commode, qui s’installe insidieusement, puis se développe furieusement jusqu’à une certaine violence. Mais sans crier gare, sans alarmer les amoureux. À la page 47, Charles Bolduc écrit ceci : « Nous nous fréquentions depuis environ deux mois lorsqu’elle a décidé d’emménager chez moi – pour la commodité, le partage des dépenses et les bénéfices connexes. » Et quelques lignes plus loin : « Elle m’infligeait un peu de douleur en me brûlant les poignets avec le tison de sa cigarette, en me noyant dans ses marais farouches et en m’étranglant tous les soirs, amoureusement. » Une étonnante évolution, racontée avec un certain abandon, une déroutante distance.

Quoi qu’il en soit, Bolduc observe la vie avec un je-ne-sais-quoi de décalé, de distancié, qui force son lecteur à réévaluer constamment sa vision du monde. Voilà qui est très engageant.

 

Il y eut d’abord l’étonnant roman de Dany Laferrière Je suis un écrivain japonais (2008). Puis, cette année, Les cheveux mouillés, de Patrick Nicol. Et maintenant Coma, de François Gilbert. Trois romans bien différents, mais tous ancrés dans une esthétique japonaise : phrases courtes et grands sentiments mystérieusement exprimés en très peu de mots, narration contemplative, fort ancrage dans le corps et dans une certaine sensualité pudique, qui se déploie par petites touches. Le Québec littéraire est de plus en plus japonais.

En entrevue hier soir avec Marie-Louise Arsenault, François Gilbert expliquait notamment qu’il cherche à « disparaître dans l’écriture » et que le Japon lui permet de se mettre à distance de lui-même pour mieux se décortiquer.

Écoutez l’entrevue avec François Gilbert. >>

Coma est le premier roman du trentenaire François Gilbert, mais son écriture est pourtant très mature. Catherine Lalonde, dans Le Devoir, le soulignait avec raison. Il y a une maturité dans le choix des mots, dans la manière dont il construit un mystère et installe un léger flottement entre les phrases ou d’un chapitre à l’autre, et dans la complexité des sentiments humains abordés, de l’amour le plus absolu à l’émoi le plus discret. La retenue japonaise est toujours au rendez-vous, avec son élégance typique et sa façon très raffinée de décortiquer l’âme humaine.

Mais, stimulant paradoxe, François Gilbert montre aussi la quête identitaire qui dévore les Japonais et qui invite certains d’entre eux à se façonner un personnage public très éloigné de leur nature et de la pudeur typiquement orientale qui les caractérise. Ainsi, en cherchant à fuir son tumultueux passé amoureux, dont il ne dévoilera rien à ses nouveaux amis à Shanghai, le personnage principal, Kikuchi Sâto, jouera les caméléons en s’adaptant aux mœurs chinoises jusqu’à s’effacer, puis en se construisant un personnage viril inspiré de l’attrayante personnalité du frère de son ex-amoureuse.

Le même phénomène de camouflage de soi se produit chez madame Watanabe, mère éplorée de cette même ex-amoureuse, qui enfile le costume excentrique de madame Makino chaque fois qu’elle visite sa fille comateuse à l’hôpital. Un masque de joie pour dissimuler un désespoir persistant.

Ainsi, c’est à un Japon en pleine mascarade que nous convie François Gilbert. Un Japon qui n’est pas si éloigné de la société du spectacle dans laquelle l’Occident évolue de plus en plus. C’est le lieu clinquant où les identités ne se dévoilent que sous leur facette spectaculaire, selon une mise en scène finement travaillée, à travers une image bien vernie. Mais le regard que François Gilbert y pose n’est pas cynique ni pessimiste : il sait que cette manière de se mettre en scène et de se dissimuler n’est qu’un passage vers une meilleure connaissance de soi.

Voilà qui est rafraîchissant.

La mise en spectacle de soi dans l’espace public n’est-elle que frime honteuse, camouflage désespéré, superficialité pompeuse? Peut-être pas.


Hymne à la puissance et la beauté des chevaux ou histoire d’amour sur fond de meurtres mystérieux, Griffintown, le plus récent roman de Marie-Hélène Poitras, est aussi et surtout un hommage à une culture cochère en voie d’extinction dans le Vieux-Montréal et dans les écuries du quartier Griffintown. L’auteure pose un geste de sauvetage; elle inscrit la légende des cochers de Montréal dans la littérature et leur offre le luxe de durer sur papier, puisque la disparition de leur métier et des lieux qui les abritent semble aujourd’hui inévitable.

Écoutez l’entrevue avec Marie-Hélène Poitras. >>

Coïncidence fort à-propos dans l’actualité : aujourd’hui, soit quelques jours après la sortie du roman, le maire de l’arrondissement du Sud-Ouest de Montréal, Benoit Dorais, publie un communiqué dans lequel il somme l’administration municipale d’agir pour préserver l’enclos à chevaux adjacent au Horse Palace, l’une des dernières écuries urbaines de Montréal. Si la Ville n’impose pas une réserve sur le terrain, un promoteur y construira un édifice résidentiel d’environ huit étages qui mettra en péril les activités de l’écurie.

Cette menace, connue depuis longtemps à Griffintown, traverse entièrement le roman de Marie-Hélène Poitras.

Page 110 : « Ceux de la ville ont de grandes visées pour le quartier. Ils y voient un village à peupler, un territoire à conquérir et à occuper. [...] Cochers, chevaux, calèches et miasme ne font pas partie du plan, ni du décor. On attend de ces cow-boys crasseux qu’ils capitulent. »

Même si les références directes à l’embourgeoisement imminent du quartier sont en petit nombre, elles sont toujours percutantes. Autrement, le respect et la minutie avec lesquels l’auteure décrit l’univers des cochers contribuent à affirmer l’unicité de cette culture et à la défendre contre toute invasion. John, Alice, Evans, La Mouche, le Rôdeur, personnages colorés, deviennent sous la plume de Marie-Hélène Poitras de véritables légendes vivantes, une sorte de patrimoine humain, de mémoire en action. L’écriture devient alors un combat contre l’oubli et l’anéantissement.

Si vous voulez mon avis, Benoit Dorais devrait mettre un exemplaire du roman dans les mains de chacun de ses collègues de la Ville de Montréal…

 

Il ne fallait pas se surprendre d’entendre hier nos invités, des éditeurs passionnés, défendre leur rôle d’éditeur avec fougue et éloquence. Confrontés aux réalités virtuelles qui ouvrent grand la porte à l’autoédition en ligne et qui fragilisent leur métier, ils se disent prêts à relever le défi, à s’adapter, à réaffirmer l’importance de leur travail et à chercher toujours inlassablement les nouvelles voix littéraires.

Écoutez table ronde avec Mélanie Vincelette, Antoine Tanguay et Éric de Larochellière. >>

Certes, le dialogue que construit l’éditeur avec ses auteurs les invite à se remettre en question et à publier des livres mieux achevés. L’autoédition, en revanche, épargne à l’auteur les douloureuses étapes de relecture et de corrections, lui permettant de dévoiler son œuvre sans filtre et d’entretenir une relation plus directe avec ses lecteurs, en plus de lui permettre un accès plus direct aux profits générés par la vente de son livre.

Mais, outre ces considérations commerciales, on peut se demander si l’autoédition permet aussi que soient enfin publiés des livres de grande qualité dont le ton ou le contenu ne correspondent pas aux lignes éditoriales des maisons d’édition. Ne nous donne-t-elle pas accès à de nouveaux horizons littéraires, à des auteurs qui échappent aux règles de la commercialisation, à une avant-garde encore inconnue des éditeurs? Étrangement, la question est rarement abordée sous cet angle dans la presse. Il faut dire que les critiques établis ne témoignent peu ou pas des livres autoédités, qu’ils ne connaissent pas.

Tous semblent pourtant convaincus que, oui, il se publie en ligne des petites merveilles en autoédition. Sans pour autant brandir d’exemples concrets. Même Anthony Horrowitz, l’écrivain britannique qui a publié dans le Guardian une longue lettre dans laquelle il se demande à quoi servent les éditeurs, n’a pas réussi à trouver en ligne une œuvre vraiment digne d’intérêt. En France, certains livres autoédités se sont bien vendus, comme le pamphlet La crise au Sarkozistan, du journaliste Daniel Schneidermann. Mais de l’avant-garde? Des auteurs brillants négligés par les maisons d’édition traditionnelles? Il semble que ce soit difficile à trouver.

Il doit pourtant il y en avoir. En connaissez-vous?

 

 

L’ex-Khmer rouge Kang Kek Ieu, alias Duch, lors de son procès. Dans L'élimination, l'auteur Rithy Panh s'entretient longuement avec lui.

Nous sommes en 2012.

Trente ans se sont écoulés depuis la fin du régime communiste de Pol Pot au Cambodge, qui fit des millions de morts et davantage de torturés. Or, c’est seulement maintenant que ces scènes insoutenables peuvent enfin être racontées, dans un livre qui ose approcher le drame avec des mots crus, sans fard et sans filtre. Le cinéaste Rithy Panh, après avoir réalisé un film sur le sujet, approfondit une démarche de dévoilement de l’horreur dans L’élimination, coécrit avec Christophe Bataille et publié aux éditions Grasset.

Écoutez l’entretien avec Christian Nadeau à propos deL’élimination.>> 

Il avait aussi fallu attendre 40 ans avant que Claude Lanzmann dévoile, en 1985, sa grande enquête sur l’extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, dans un film de plus de 9 heures, reconnu depuis comme une oeuvre fondamentale de la cinématographie mondiale : Shoah. Le film s’est aussi décliné sous forme livresque par la suite, dans un ouvrage signé par Lanzmann lui-même, mais aussi dans un roman de Yannick Haenel qui en reprend certains passages (Jan Karski, roman qui a également fait l’objet d’une pièce de théâtre d’Arthur Nauzyciel que j’ai vue au dernier festival d’Avignon).

Les parallèles entre ces deux oeuvres sont multiples. Comme Lanzmann, Rithy Panh cherche à faire parler l’un des bourreaux, lui donnant l’occasion de s’expliquer sans jamais faire preuve de complaisance à son égard. Duch, le maître d’oeuvre des tortures, est ici invité à se raconter dans le détail. Il ne le fera pas sans mensonges ni contradictions, mais fera preuve d’une grande honnêteté la plupart du temps. Sans toutefois remettre en question ses actes, qu’il continue à considérer comme « légitimes ».

La comparaison de ces deux oeuvres est éclairante à d’autres égards : on y apprend que les nazis comme les Khmers rouges, victimes d’une idéologie affolante, avaient tendance à jouer avec le vocabulaire et à pervertir le langage, bref à nommer des réalités difficiles par des euphémismes ou des néologismes réducteurs. Dans Shoah, les victimes rappellent que les hommes en route vers les chambres à gaz étaient désignés par le mot « marchandises ». Au Cambodge, les Khmers rouges « parlaient une langue un peu étrange », comme l’explique Rithy Panh. Les hommes et les femmes étaient devenus des « ennemis ».

On pourrait aussi évoquer, comme l’ont fait la plupart des critiques français, Si c’est un homme, de Primo Levi, et La nuit, d’Elie Wiesel.

La plongée dans ce récit est douloureuse, mais elle met en branle un important travail de mémoire. Notre époque verra sans doute se multiplier ce genre de récits difficiles. Combien de temps sera nécessaire pour que soit publiée une vaste enquête racontant minutieusement les horreurs du génocide rwandais ou les massacres de Srebrenica pendant la guerre de Bosnie-Herzégovine? Quoi qu’il en soit, il faudra bien y arriver. Être ainsi confronté à la logique de l’extermination nous empêchera peut-être de sombrer à nouveau dans une telle inhumanité. À défaut de comprendre ou d’expliquer cette logique insensée, on pourra toujours s’en méfier.