Le romancier Sorj Chalandon, que recevait Marie-Louise Arsenault hier à l’émission, cherche à comprendre, dans son roman Retour à Killybegs (Grasset), ce qui a poussé un révolutionnaire irlandais à trahir les siens. Tyrone Meehan, héros national engagé depuis toujours dans la lutte contre la présence britannique en Irlande du Nord, a joué toutes ces années les agents secrets pour l’armée britannique ennemie.
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Le romancier s’intéressait déjà au sort de ce personnage dans Mon traître (Grasset, 2007), en l’observant du point de vue d’un ami français épris de l’Irlande et de son combat. Cette fois, le traître raconte lui-même son histoire et donne des réponses aux questions laissées en suspens dans le premier roman.
Derrière l’acte répréhensible, il y a de déchirants dilemmes. Il y a, finalement, une humanité profonde, traversée de zones grises et de mouvements insaisissables.
Je ne vais pas vous révéler ici les véritables raisons qui ont poussé Tyrone Meehan à la trahison. Car ce roman à la progression lente, qui ne se dévoile que par petites touches, ne mérite pas d’être ainsi brusqué. Mais je vous dirai que Sorj Chalandon a l’étoffe d’un grand romancier, parce qu’il sait décliner toutes les nuances d’une situation et plonger son lecteur, en quelques mots, dans les mêmes déchirements moraux que son héros.
Je ne brandirai qu’un seul exemple, tiré du quatrième chapitre, où le jeune soldat Meehan croise le regard d’un militaire britannique.
« Il m’a lancé un regard désolé, à la fois bienveillant et complice. Le geste de deux enfants malheureux qui se sont reconnus. Et je lui ai rendu son sourire. Pas pour lui échapper, mais pour le remercier. Cette preuve d’humanité m’a longtemps poursuivi. Et dérangé longtemps. Sous ce casque de guerre, il ne pouvait pas y avoir un homme, mais seulement un barbare. Penser le contraire, c’était faiblir, trahir. Mon père me l’avait enseigné. Je n’ai rien dit de cette rencontre, jamais. Ni raconté son regard, ni avoué mon sourire. »
Une scène puissante, dans laquelle s’opposent, en un seul regard, les sentiments contradictoires de l’exaltation nationaliste et de la compassion pour l’ennemi. Chalandon, à n’en pas douter, prend le parti des Irlandais du Nord et se montre hypersensible à leur combat, très à l’écoute de leur quête de liberté. Mais il se montre aussi conscient, à plusieurs reprises, de l’absurdité de cette guerre qui oppose des humains finalement très semblables.
Cet extrait m’a rappelé l’oeuvre d’un autre grand auteur nationaliste, Pierre Falardeau. Dans une scène de son film 15 février 1839, le patriote Thomas de Lorimier ose aussi prendre le temps d’écouter un soldat anglais qui se déleste momentanément de son masque de guerre pour lui faire partager ses doutes et lui offrir sa compassion. « Je suis désolé, lui dit l’Anglais. Je fais ça parce que je n’ai pas le choix. Moi aussi je suis un paysan. On m’a volé ma terre. » De Lorimier ne va pas jusqu’à lui offrir un sourire, ni ne lui répond. Mais il soutient son regard. Et l’observe d’un oeil triste.
De Lorimier n’a pas flanché. Tyrone Meehan, lui, propulsé par un enchaînement d’événements inattendus, n’a pas pu rester complètement fidèle à sa patrie. Mais il est resté humain. Habité de sentiments complexes et contradictoires que seuls la littérature, le théâtre et le cinéma peuvent exprimer aussi éloquemment.
