Blogue de Jean-Philippe Cipriani

La Syrie et l’éloge de la haine

Jeudi 16 février 2012 à 19 h 33 | | Pour me joindre

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Il y a longtemps que je n’ai pas écrit sur ce blogue, manque de temps et circonstances de la vie obligent. Veuillez pardonner le délai, je suis heureux d’être de retour!

La répression sanglante qui sévit en Syrie depuis les dernières semaines ramène dans l’actualité un livre lu en novembre.

Dans Éloge de la haine (Sinbad, 2011), Khaled Khalifa, l’une des plus grandes figures de la littérature syrienne, évoque avec précision les violences des années 80 sous Afez Al-Assad, le père du dirigeant actuel.

Cette période d’affrontements entre deux extrêmes, les islamistes radicaux et la dictature militaire, a été qualifiée d’années de braise, faisant plus de 25 000 morts.

L’histoire se passe à Alep, où la contestation avait commencé. On suit le parcours d’une jeune Syrienne dans une famille traditionnelle, bourgeoise, qui peu à peu s’engage dans l’opposition au régime au point de devenir martyre.

La haine est inculquée à la narratrice, la détestation du corps aussi, du plaisir, avec un entraînement qui a quelque chose du Grand Cahier d’Agota Kristof. Elle sera emprisonnée pendant sept ans et demi, et la haine laissera place aux valeurs humaines. Elle ira même étudier la médecine et faire un stage à Londres, se sortir de son enfermement idéologique et physique.

Khaled Khalifa décrit une époque où les Brigades de la mort sèment la terreur. Et où, au quotidien, les enfants des familles proches du régime ont des passe-droits à l’école. L’atmosphère baigne dans tout ce qu’il y a de mariages organisés, de répudiation, de torture du régime, de méchanceté et de pouvoir des hommes.

Une écriture très descriptive, détaillée, sensible et lyrique, mais qui souffre parfois de son esprit de saga, par lequel l’éventail complet des points de vue politiques et culturels de chaque personnage est scruté jusqu’à plus soif.

L’auteur trace néanmoins une mosaïque qu’on suppose assez complète de la société syrienne de l’époque. Les griefs évoqués dans le livre resurgissent dans les protestations qui ébranlent la Syrie depuis neuf mois, et devant les promesses non tenues de réformes de Bachar Al-Assad, qui a pris la relève de son père en 2000.

Éloge de la haine a été banni en Syrie. Dans plusieurs entrevues récentes (Jeune Afrique ici, Arte ici et TV5 Monde ici), Khaled Kalifa estimait que la contestation actuelle est la suite logique de ce qu’expose son roman.

Il faut aussi rappeler que sur le plan international, la Syrie revêt une importance géopolitique complexe, notamment par l’influence qu’elle a exercée au Liban pendant tant d’années, ainsi que par ses frontières partagées avec Israël et l’Irak.