Billets publiés en février 2012

Une mère tigre ou française?

Mercredi 29 février 2012 à 14 h 36 | | Pour me joindre

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La meilleure méthode pour éduquer nos enfants se trouve-t-elle ailleurs? Penguin Press vous le dira!

La maison d’édition Penguin Press a publié en 2011 L’Hymne de bataille de la mère tigre (Battle hymn of the tiger mother). L’auteure, Amy Chua, prône les vertus d’une éducation inspirée de son pays d’origine, la Chine. Cette professeure de droit à Yale a élevé ses deux filles en exigeant d’elles de n’être que les meilleures en tout. Sa méthode discrédite les jeux et les sorties entre amis et encourage des activités parascolaires élitistes, comme le piano et le violon. Bref, les enfants grandissent dans un univers rigide et encadré par les parents. Le livre a soulevé un tollé au sein des familles américaines. Malgré les indignations, L’hymne de bataille de la mère tigre se vend bien, gagne du succès et se rend au quatrième rang des meilleurs vendeurs sur Amazon. Amy Chua est devenue une célébrité instantanée et les talk-shows des grandes chaînes de télévision américaine se l’arrachaient.

Après avoir bousculé les valeurs familiales américaines, la maison d’édition Penguin Press récidive avec une autre approche d’éducation. Cette fois-ci, on délaisse l’Asie pour les vieux continents. En 2012, c’est maintenant les Français qui ont la cote. Eh oui! Les mamans françaises auraient tout compris. La journaliste américaine Pamela Druckerman, dans son dernier ouvrage, Bringing up bébé, érige l’éducation « à la française » en modèle. L’auteure s’extasie sur le comportement des bambins français, qui, selon elle, font leur nuit dès l’âge de 2 mois, mangent ce qu’on leur donne et disent bonjour. Les Français prônent l’autonomie et ne centralisent pas leur vie autour des besoins de bébé. Un exploit aux yeux des Américains! C’est le livre dont tout le monde parle aux États-Unis. Il se situe au huitième rang de la liste des meilleurs vendeurs dans la catégorie des essais du New York Times.

On en discute
Pour peser le pour et le contre, la chanteuse Betty Bonifassi ainsi que Caroline Allard, auteure des Chroniques d’une mère indigne, deux mamans d’ici, ont lu et commentent pour nous Bringing up bébé. Deux invitées pertinentes, car Betty Bonifassi, d’origine française, confirme la méthode citée dans le livre, alors que Caroline Allard, plus Américaine, se pose quelques questions. Thomas Hellman s’est également joint à la conversation. Ayant été élevé par une mère française et un père américain, il connaît les deux côtés de la médaille.

- Écoutez cette table ronde autour du livre Bringing up bébé en attendant la tendance en éducation que Penguin Press nous vantera l’année prochaine. »

 

Le romancier Sorj Chalandon, que recevait Marie-Louise Arsenault hier à l’émission, cherche à comprendre, dans son roman Retour à Killybegs (Grasset), ce qui a poussé un révolutionnaire irlandais à trahir les siens. Tyrone Meehan, héros national engagé depuis toujours dans la lutte contre la présence britannique en Irlande du Nord, a joué toutes ces années les agents secrets pour l’armée britannique ennemie.

Écoutez l’entrevue avec Sorj Chalandon  »

Le romancier s’intéressait déjà au sort de ce personnage dans Mon traître (Grasset, 2007), en l’observant du point de vue d’un ami français épris de l’Irlande et de son combat. Cette fois, le traître raconte lui-même son histoire et donne des réponses aux questions laissées en suspens dans le premier roman.

Derrière l’acte répréhensible, il y a de déchirants dilemmes. Il y a, finalement, une humanité profonde, traversée de zones grises et de mouvements insaisissables.

Je ne vais pas vous révéler ici les véritables raisons qui ont poussé Tyrone Meehan à la trahison. Car ce roman à la progression lente, qui ne se dévoile que par petites touches, ne mérite pas d’être ainsi brusqué. Mais je vous dirai que Sorj Chalandon a l’étoffe d’un grand romancier, parce qu’il sait décliner toutes les nuances d’une situation et plonger son lecteur, en quelques mots, dans les mêmes déchirements moraux que son héros.

Je ne brandirai qu’un seul exemple, tiré du quatrième chapitre, où le jeune soldat Meehan croise le regard d’un militaire britannique.

« Il m’a lancé un regard désolé, à la fois bienveillant et complice. Le geste de deux enfants malheureux qui se sont reconnus. Et je lui ai rendu son sourire. Pas pour lui échapper, mais pour le remercier. Cette preuve d’humanité m’a longtemps poursuivi. Et dérangé longtemps. Sous ce casque de guerre, il ne pouvait pas y avoir un homme, mais seulement un barbare. Penser le contraire, c’était faiblir, trahir. Mon père me l’avait enseigné. Je n’ai rien dit de cette rencontre, jamais. Ni raconté son regard, ni avoué mon sourire. »

Une scène puissante, dans laquelle s’opposent, en un seul regard, les sentiments contradictoires de l’exaltation nationaliste et de la compassion pour l’ennemi. Chalandon, à n’en pas douter, prend le parti des Irlandais du Nord et se montre hypersensible à leur combat, très à l’écoute de leur quête de liberté. Mais il se montre aussi conscient, à plusieurs reprises, de l’absurdité de cette guerre qui oppose des humains finalement très semblables.

Cet extrait m’a rappelé l’oeuvre d’un autre grand auteur nationaliste, Pierre Falardeau. Dans une scène de son film 15 février 1839, le patriote Thomas de Lorimier ose aussi prendre le temps d’écouter un soldat anglais qui se déleste momentanément de son masque de guerre pour lui faire partager ses doutes et lui offrir sa compassion. « Je suis désolé, lui dit l’Anglais. Je fais ça parce que je n’ai pas le choix. Moi aussi je suis un paysan. On m’a volé ma terre. » De Lorimier ne va pas jusqu’à lui offrir un sourire, ni ne lui répond. Mais il soutient son regard. Et l’observe d’un oeil triste.

De Lorimier n’a pas flanché. Tyrone Meehan, lui, propulsé par un enchaînement d’événements inattendus, n’a pas pu rester complètement fidèle à sa patrie. Mais il est resté humain. Habité de sentiments complexes et contradictoires que seuls la littérature, le théâtre et le cinéma peuvent exprimer aussi éloquemment.


La souveraineté était-elle le projet d’une génération? La question est large, et elle a occupé le débat de lundi, avant, pendant et après l’émission.

L’objet de la discussion : le nouvel essai de Mathieu Bock-Côté, Fin de cycle – aux origines du malaise politique québécois (Boréal).

L’auteur est connu, il participe à plusieurs tribunes. Sociologue, il prône le retour à un certain conservatisme, à une certaine tradition nationale. Il a d’ailleurs commis un autre essai intitulé La dénationalisation tranquille, où il pourfend le multiculturalisme.

Son nouveau livre poursuit dans la même lignée. D’ailleurs, il y répète que le multiculturalisme « contribue à la décomposition interne de la société québécoise ». Et il pourfend le cours d’Éthique et culture religieuse, qui instrumentaliserait l’école « pour fabriquer un nouveau peuple », rien de moins.

Sauf que Mathieu Bock-Côté se penche surtout sur le déclin de la question nationale depuis 10 ans, et sur la mort de ce qu’il appelle le souverainisme, c’est-à-dire la marche vers la souveraineté telle qu’elle a été dictée par le Parti québécois.

Sa question : pourquoi la souveraineté du Québec a-t-elle échoué et quelles sont les conséquences de cet échec?

Sa thèse : la gauche souverainiste est responsable de la désaffection de la population à l’égard de la question nationale. Et le PQ fait fausse route en continuant d’associer son projet à la social-démocratie, au risque de lui-même disparaître.

Selon lui, les chefs péquistes, André Boisclair en tête, ont dépouillé le PQ de son nationalisme pour verser dans le strict souverainisme stratégique. L’indépendance n’est plus une fin en soi, mais un moyen vers un progrès social illusoire, altermondialiste, écologiste, féministe.

De même, le Bloc québécois a abandonné la défense des compétences constitutionnelles du Québec pour celle des « valeurs québécoises », soit la social-démocratie. Il accuse les partis souverainistes d’avoir sacrifié le vote des nationalistes conservateurs pour celui (hypothétique) des altermondialistes.

Entre constats et prospectives

Pour Mathieu Bock-Côté, le « malaise politique québécois » de son titre, c’est l’échec de la souveraineté, qui devait être l’aboutissement de la Révolution tranquille. Or, selon lui, il faut plutôt dégager la souveraineté de la mystique de la Révolution tranquille et l’ancrer dans le nationalisme conservateur et la tradition.

Pour ce faire, il fait une série de constats pertinents sur le cul-de-sac politique actuel, l’absence d’offres intéressantes chez les leaders politiques par rapport à la demande, les désirs de changement chez les Québécois qui s’expriment pourtant dans des partis opposés comme le NPD et la CAQ.

Constats pertinents, donc, mais prospectives beaucoup moins claires. Au-delà de sa critique de la Révolution tranquille et de l’antiduplessisme sur lequel s’est bâtie, selon lui, la social-démocratie, il professe un retour à la tradition nationale.

Mais que veut-il dire par là? Une simple fierté? Des symboles folkloriques? Le retour aux valeurs catholiques autrefois prêchées à la chaire? Un repli identitaire qu’il assimilerait à l’autonomie provinciale de Duplessis?

Mathieu Bock-Côté est très clair sur ce qu’il rejette, mais beaucoup moins limpide sur ce qu’il propose. Les Québécois ont l’occasion « de refonder positivement leur identité collective », écrit-il. Que cela signifie-t-il?

Dans son essai, il clame son opposition à la table rase de l’avant-Révolution tranquille, cette « Grande Noirceur » qu’il enserre de guillemets. Il répète à plus d’une reprise que les Québécois, au-delà du changement pour le changement, n’assument pas leur « vieux fond bleu ».

Et c’est peut-être là où son argumentation est la plus faible. Selon lui, si l’ADQ et les conservateurs ont perdu leurs appuis au Québec après avoir aperçu le sommet, c’est en raison d’erreurs stratégiques. Et il demeure convaincu qu’au fond, les Québécois sont conservateurs – dans le sens politique du terme.

Dans la même veine, il estime que les Québécois ont voté NPD parce qu’ils en avaient marre que le système leur offre des gestionnaires interchangeables. Et qu’au fond, la clientèle qui a voté NPD est la même que celle qui appuie la CAQ.

Surtout qu’il identifie trois dangers à l’identité québécoise : un capitalisme débridé et sans limites, un État omniprésent et remède à tous les maux, de même que « la confiscation de la volonté populaire par les tribunaux ».

Il faut, dit-il, que le conservatisme québécois trouve un moyen d’exister politiquement. La tradition, écrit-il, est le premier des contre-pouvoirs. Mais à quelle tradition réfère-t-il? Et les Québécois ont-ils vraiment envie d’y retourner?

Loin des libertariens

Néanmoins, Mathieu Bock-Côté fait une distinction très claire entre le conservatisme et la droite économique, et tient à distance la droite libertarienne qui sévit à la radio de Québec. Pour lui, cette tendance à la Maxime Bernier relève du même extrême idéologique que la gauche qu’il dénonce, mais veut faire « l’économie de l’État plutôt que miser sur lui ».

Il reproche aux libertariens le même rêve mouillé de se libérer de l’identité québécoise pour accéder à l’universel et se noyer totalement dans l’espace nord-américain (parler anglais sans accent…), ce qu’il dénonce aussi chez la gauche relativiste adepte du multiculturalisme.

Finalement, c’est peut-être au dernier chapitre du livre, celui où il fait l’historique de son conservatisme au sein d’une famille traditionnelle au « vieux fond bleu » (son père nationaliste, sa mère « une sainte femme »), que l’on comprend mieux l’auteur.

Il en a contre « l’individualisme jouisseur et hédoniste [qui] dépouille des exigences de la citoyenneté, crée un individu sans histoire, sans appartenance à une mémoire ou une culture ».

Au fond, il en veut surtout aux Québécois de se foutre de leur destin. Mais peut-être aussi voudraient-ils se faire parler d’avenir plutôt que de passé.

Michel Tremblay, dramaturge, romancier, traducteur, scénariste et parolier, jongle avec les mots, mais aussi avec la musique… Faites place à l’homme de lettres musical!

J’écoutais l’entrevue que Michel Tremblay a donnée à Marie-Louise Arsenault à Plus on est de fous, plus on lit! le 13 février 2012. Avec candeur, l’auteur confie à l’animatrice les raisons et les motivations de son travail. Il a décrit son écriture comme musicale, ce qui a retenu mon attention. Il se plaît même à dire qu’elle est une valse-hésitation. Il recherche toujours la musicalité.

- Écoutez L’entrevue »

Curieuse, je me suis mise à chercher ces traces de musicalité dans son œuvre… Ça saute aux oreilles! À commencer par le titre de sa plus récente création, L’oratorio de Noël. Mise en scène par Serge Denoncourt, sa trentième pièce de théâtre, qui vient de prendre l’affiche chez Duceppe, suit le personnage principal, Noël. Celui-ci prend conscience que sa mémoire flanche et que les symptômes de maladie d’Alzheimer le rattrapent. « Oratorio », ça dit tout! Ce terme musical qui signifie œuvre lyrique dramatique nous prévient de la tournure de la pièce. En voilà un!


Je m’attarde aussi aux Belles-sœurs et aux chœurs formés par ces femmes en mal de vivre. Les choeurs appuient les monologues des « solistes », comme à l’opéra. Je pense immédiatement à l’Ode au bingo! « Moé, j’aime ça le bingo! Moé, j’adore le bingo! Moé, il n’y a rien au monde que j’aime plus que le bingo! » Encore une fois, un poème lyrique qui sert de cri du cœur aux personnages. Il était donc tout naturel que Les belles-sœurs renaissent en comédie musicale.

Un autre exemple de musicalité de l’œuvre de Tremblay se trouve sur le site de l’ONF. Le court métrage Françoise Durocher, waitress, réalisé par André Brassard en 1972, se révèle être le premier scénario de cet auteur prolifique. Il met en scène, ou plutôt en rythme, la vie des serveuses québécoises. Écoutez seulement l’enfilade de commandes, une vraie complainte.

- Regardez le court métrage Françoise Durocher, waitress »

Voici un extrait d’une entrevue qu’il a donnée à l’hebdomadaire Voir sur la mise en scène novatrice de la pièce À toi, pour toujours, ta Marie-Lou, telle que créée il y a 40 ans : « Inspiré par la disposition d’un quatuor à cordes qui jouait Brahms à New York, Michel Tremblay trouve enfin une forme théâtrale qui convient à sa dernière pièce. Le soir de la première, dans le théâtre de l’avenue des Pins alors dirigé par Paul Buissonneau, toute l’équipe est fébrile. « On était inquiets, raconte le dramaturge, les acteurs autant qu’André Brassard. On n’avait jamais vu quelque chose construit de cette façon-là. Sans douter de l’intelligence du monde, on se demandait : « Est-ce qu’ils vont vouloir suivre cette double conversation avec des retours en arrière, est-ce qu’ils vont vouloir rester assis pendant une heure et quart devant des gens qui fixent devant eux et qui se disent des horreurs? »»

La musique fait partie de Michel Tremblay. Il s’en inspire. Les œuvres musicales prennent une place importante dans son processus de création. Mélomane, il se laisse transporter par des pièces qui ont marqué des périodes charnières de sa vie. Écoutez-les sur le site Michel Tremblay, créé par Radio-Canada.

Il est également possible d’écouter la série documentaire sur le dramaturge, réalisé par Jacques Bouchard, diffusée à la Première Chaîne du 20 au 24 février de 10 h à 11 h.

- Le site Michel Tremblay de Radio-Canada »

Il y a longtemps que je n’ai pas écrit sur ce blogue, manque de temps et circonstances de la vie obligent. Veuillez pardonner le délai, je suis heureux d’être de retour!

La répression sanglante qui sévit en Syrie depuis les dernières semaines ramène dans l’actualité un livre lu en novembre.

Dans Éloge de la haine (Sinbad, 2011), Khaled Khalifa, l’une des plus grandes figures de la littérature syrienne, évoque avec précision les violences des années 80 sous Afez Al-Assad, le père du dirigeant actuel.

Cette période d’affrontements entre deux extrêmes, les islamistes radicaux et la dictature militaire, a été qualifiée d’années de braise, faisant plus de 25 000 morts.

L’histoire se passe à Alep, où la contestation avait commencé. On suit le parcours d’une jeune Syrienne dans une famille traditionnelle, bourgeoise, qui peu à peu s’engage dans l’opposition au régime au point de devenir martyre.

La haine est inculquée à la narratrice, la détestation du corps aussi, du plaisir, avec un entraînement qui a quelque chose du Grand Cahier d’Agota Kristof. Elle sera emprisonnée pendant sept ans et demi, et la haine laissera place aux valeurs humaines. Elle ira même étudier la médecine et faire un stage à Londres, se sortir de son enfermement idéologique et physique.

Khaled Khalifa décrit une époque où les Brigades de la mort sèment la terreur. Et où, au quotidien, les enfants des familles proches du régime ont des passe-droits à l’école. L’atmosphère baigne dans tout ce qu’il y a de mariages organisés, de répudiation, de torture du régime, de méchanceté et de pouvoir des hommes.

Une écriture très descriptive, détaillée, sensible et lyrique, mais qui souffre parfois de son esprit de saga, par lequel l’éventail complet des points de vue politiques et culturels de chaque personnage est scruté jusqu’à plus soif.

L’auteur trace néanmoins une mosaïque qu’on suppose assez complète de la société syrienne de l’époque. Les griefs évoqués dans le livre resurgissent dans les protestations qui ébranlent la Syrie depuis neuf mois, et devant les promesses non tenues de réformes de Bachar Al-Assad, qui a pris la relève de son père en 2000.

Éloge de la haine a été banni en Syrie. Dans plusieurs entrevues récentes (Jeune Afrique ici, Arte ici et TV5 Monde ici), Khaled Kalifa estimait que la contestation actuelle est la suite logique de ce qu’expose son roman.

Il faut aussi rappeler que sur le plan international, la Syrie revêt une importance géopolitique complexe, notamment par l’influence qu’elle a exercée au Liban pendant tant d’années, ainsi que par ses frontières partagées avec Israël et l’Irak.

Gabriel Anctil / © David Olivier

Le premier roman de Gabriel Anctil, Sur la 132 (aux éditions Héliotrope), est un road-trip à l’américaine, dans lequel un jeune publicitaire montréalais décide de tout quitter pour rouler longuement vers l’est, jusqu’à Saint-Simon-de-Rimouski, près de Trois-Pistoles. C’est aussi un roman néo-terroir, où les charmes et les vices de la région sont exposés sans retenue et sans vernis, non sans échapper toutefois à quelques persistants clichés. À placer plus ou moins dans la même catégorie que d’autres romans récents qui s’attardent à dépeindre, d’un oeil aussi critique qu’attendri, les contours de la ruralité québécoise : Arvida, de Samuel Archibald, ou Les cheveux mouillés, de Patrick Nicol, pour n’en nommer que deux.

L’entrevue avec Gabriel Anctil.>>

Le récit de Théo, ce jeune homme qui avale les kilomètres et remet doucement son existence en question, n’est pas d’une originalité foudroyante, même si Gabriel Anctil en rend bien les détails et les atmosphères. Plus intéressante est la mise en place, au fil des pages, d’un réseau de récits qui se toisent et se répondent, et qui, peu à peu, créent un puissant arrière-plan littéraire et mythologique. Théo, avant de prendre la route, envisageait le monde comme il abordait un slogan publicitaire ou un film hollywoodien. Et soudain, il est inondé de récits de toutes sortes et s’émeut des chansons country de Willie Lamothe, des histoires de Ritch, le mésestimé conteur de Trois-Pistoles, et des livres que lui suggère son voisin Clermont (comme Nègres blancs d’Amérique, de Pierre Vallières, ou Sur la route, de Jack Kerouac). À cela s’ajoutent les chansons de Malajube, qui prennent tout à coup un nouveau sens, et même les commérages des vieilles  désoeuvrées de Trois-Pistoles ou les récits de chasse que rapporte consciencieusement le journaliste du Saint-Laurent-Portage. Petite et grande littérature se confondent dans un magma d’histoires auquel Théo finira bien par trouver un sens.

L’alliage bigarré de toutes ces mythologies invite insidieusement le lecteur à réfléchir aussi à son propre bagage littéraire, aux récits d’ici ou d’ailleurs qui le constituent et le déterminent. Pour moi qui suis amoureux de théâtre, par exemple, comment résonne le célèbre monologue d’Hamlet, « Être ou ne pas être? »? En tant que jeune homme né dans un milieu rural et maintenant entièrement plongé dans la vie urbaine, suis-je inconsciemment traversé par les récits de mon village natal et le souvenir de certains des ses habitants colorés?

Et vous? Quels récits sont profondément imprégnés en vous? Littérature classique ou contes traditionnels préservés par la tradition orale? Chansons d’amour universelles ou romans postmodernes?

 

 

 

Écrire pour le web

Jeudi 9 février 2012 à 17 h 03 | | Pour me joindre

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Phrases courtes, punch percutant : en quelques secondes, il faut accrocher l’attention de l’internaute. Doit-on adapter son écriture pour le web? Le web a-t-il engendré un nouveau style de rédaction pour le scénario de série?

D’emblée, en tant qu’internaute du dimanche et des pauses café, je consomme les contenus web comme une abeille qui butine. Je vais ici et là, je m’arrête quand on pique ma curiosité. Que ce soit un texte ou une vidéo, je lis les deux premières phrases, je clique, j’écoute ou je regarde les premières secondes. Si cela ne me convient pas… hop! Je pars vers de nouveaux horizons en quête de la blague, du texte provocateur que je peux partager avec tous mes amis virtuels.

Ceux qui créent du contenu sur Internet doivent attirer l’intérêt des abeilles virtuelles comme moi. Mais tentent-ils seulement de nous accrocher, ou profitent-ils simplement de cette plateforme beaucoup plus flexible que la télé où les ressources sont moindres, mais la liberté, plus grande?

Je crois que le web sert avant tout aux créateurs, peu importe d’où ils viennent. Ils s’adaptent à la plateforme de diffusion. Internet semble un contenant flexible qui permet aux auteurs de faire des exercices de style, d’explorer des formats moins standardisés, d’expérimenter librement, loin des diffuseurs frileux. La récompense de leur travail est rarement salariale. La reconnaissance se fait lorsque le contenu devient viral. On dit alors qu’il engendre des clics, ce qui signifie qu’il est vu partout et par tous!

On en discute
D’après les recherches de l’équipe de Plus on est de fous, plus on lit!, depuis deux ans, on semble assister à une réelle explosion de séries sur le web au Québec. Depuis que Michel Beaudet, le créateur des Têtes à claques, a mis en ligne en 2006 ses capsules vidéo à défaut de trouver un télédiffuseur, le phénomène s’est popularisé. L’arrivée de Tou.tv en 2010 a consacré l’importance du phénomène en proposant des séries web. Si on se fie aux Français, le Québec fait vraiment figure de précurseur, au point qu’il était à l’honneur lors du premier Web TV Festival à La Rochelle en 2010. On a donc invité trois auteurs de séries web pour nous faire part de leurs impressions sur le phénomène et nous parler de leur méthode de travail.

Caroline Allard, auteure des Chroniques d’une mère indigne, de Pour en finir avec le sexe et scénariste de Fabrique-moi un conte, et d’Enquête romantique, avance que l’humour reste un excellent moyen pour accrocher les lecteurs. Cependant, lorsque c’est le temps de scénariser des capsules vidéo, le visuel devient un facteur prédominant pour mettre en valeur des anecdotes ou décrire des impressions.

Simon-Olivier Fecteau, auteur et réalisateur d’En audition avec Simon, entre autres, s’est lancé dans l’aventure de sa websérie, car il avait besoin de créer rapidement. Attendre du financement pour un projet télé ou un long métrage, c’est parfois trop long. Pour lui, la rigueur du travail demeure la même. La base de l’écriture reste aussi la même, peu importe la plateforme de diffusion. Il faut un conflit, un obstacle et un but clair.

Silvi Tourigny, humoriste et créatrice des capsules vidéo Carole aide son prochain, a utilisé le web comme carte de visite, ce qui a fonctionné. Ses vidéos sont devenues virales et sont même regardées en France. Elle a opté aussi pour le web, car son personnage de Carole est plus accrocheur présenté sous forme de courtes capsules qu’en monologues sur scène. Le web sied mieux la chère Carole qui veut tant notre bien!

- Écoutez la discussion entre nos trois auteurs »

Ça brasse à Canada Reads

Mercredi 8 février 2012 à 15 h 55 | | Pour me joindre

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Saviez-vous que la 11e édition de Canada Reads se déroule cette semaine sur les ondes de CBC Radio One? C’est le collègue Jian Gomeshi qui est, cette année encore, à la barre de cette joute oratoire qui vise à promouvoir la littérature canadienne. La nouveauté de cette 11e édition, c’est que l’équipe de Canada Reads a demandé aux panélistes de défendre des essais plutôt que des oeuvres de fiction. Une belle idée qui renouvelle efficacement la formule.

Depuis lundi, on peut donc entendre l’acteur Alan Thicke défendre The Game de Ken Dryden, le mannequin Stacey McKenzie défendre On a Cold Road de Dave Bidini, le rappeur Shad défendre Something Fierce de Carmen Aguirre, la femme d’affaires Arlene Dickinson défendre Prisoner of Tehran de Marina Nemat et l’inénarrable avocate Anne-France Goldwater défendre The Tiger de John Vaillant.

Les échanges sont plutôt musclés depuis le début de la semaine. Anne-France Goldwater, égale à elle-même, a commencé la semaine en lionne et a tenu des propos assez controversés. Elle a en effet traité l’auteure de Prisoner of Tehran, Marina Nemat, de «terroriste», ce qui a bien entendu semé l’émoi au Canada anglais. On en a même parlé au Québec… Quelques larmes ont même été versées et on a eu droit à quelques alliances stratégiques, comme c’est le cas lors de chaque édition.

J’ai participé, en coulisses, à cinq éditions du Combat des livres – le pendant francophone de Canada Reads. J’étais en effet de l’équipe de production des cinq éditions présentées dans le cadre de Christiane Charette. J’ai également été une auditrice assidue du Combat des livres alors qu’il était présenté par Marie-France Bazzo dans le cadre d’Indicatif Présent. Et lors de chaque édition, il vient un moment où les esprits s’échauffent, où les paroles dépassent parfois un peu, beaucoup, la pensée des panélistes et où les mots peuvent même blesser.

Ceux qui parmi vous ont suivi les éditions passées du Combat des livres savent ce à quoi je fais référence.  «It’s the name of the game», comme diraient nos amis à CBC? Pas nécessairement. Mais l’engagement des panélistes qui défendent un livre, que ce soit au Combat des livres ou à Canada Reads, est tel que parfois, il y a quelques dérapages… Les panlélistes prennent leur rôle tellement à coeur, ils se sentent vraiment investis d’une mission. Bien qu’en cinq ans, j’ai été témoin de moments parfois tendus entre certains panélistes, je n’ai jamais vu de réelle mesquinerie entre ces derniers. Et quand l’édition se termine et qu’on couronne un livre, l’atmosphère redevient rapidement cordiale.

Demain, on saura quel essai sortira gagnant de cette 11e édition de Canada Reads. La lutte se fera entre The Game de Ken Dryden et Something Fierce de Carmen Aguirre. Oui, on retiendra de cette édition les propos «musclés» d’Anne-France Goldwater et l’émotivité de Stacey Mackenzie. Mais on aura aussi découvert cinq essais canadiens inspirants qui auront fait parlé de manière plus qu’animée, pendant quatre heures à la  radio, cinq personnalités connues engagées envers la littérature.

Ça me permet de vous rappeler que la 9e édition du Combat des livres se tiendra du 26 au 29 mars. On vous révélera bientôt les panélistes et les livres qu’ils défendront…

David Foenkinos

Après le succès fou de La délicatesse, atypique et savoureux roman d’amour s’étant très vite classé en tête des ventes de livres en 2009, inutile de dire à quel point le nouveau récit de David Foenkinos, Les souvenirs, était attendu. Or, le romancier français propose cette fois un univers un brin plus aride, abordant de front le thème de la vieillesse et situant une grande partie de son intrigue dans une maison de retraite. Il le fait toutefois dans un style fluide, en enchâssant magnifiquement divers récits, comme le disait hier en ondes notre collaborateur Luis Clavis.

Écoutez le compte-rendu de lecture de Luis Clavis.>>

Dès les premiers chapitres, Foenkinos entre dans le vif du sujet. À la page 44, son narrateur y va de cette prenante remarque :

Depuis quelques jours, j’étais obsédé par mes visions initiales de la maison de retraite. J’avais eu l’impression de visiter la salle d’attente de la mort. Je ne pouvais plus penser à autre chose. C’était peut-être très immature, mais j’avais conscience pour la première fois de la déchéance qui m’attendait. J’éprouvais alternativement la nécessité de ressentir l’intensité de la vie, et un sentiment profond de vacuité. Alors, tout me paraissait dérisoire et absurde.

En littérature contemporaine, suivant l’influence des auteurs de l’absurde, la mort est la plupart du temps synonyme d’angoisse et elle soulève une profonde remise en question de la valeur de l’existence. La vieillesse, le déclin du corps et de l’esprit ou la peur de mourir sont autant de moyens de prendre conscience de la vacuité de l’existence humaine. C’est la pensée nihiliste par excellence : l’existence humaine est dénuée de signification, et la mort, comme un ultime soulagement, vient mettre un terme à cette existence vide.

Si le narrateur des Souvenirs fraie un peu avec cette pensée au début de son roman, il l’abandonne vite pour constater que le contact avec la mort provoque en lui un insatiable appétit pour la vie et le rapproche de la sensualité (on reconnaît là l’amoureux Foenkinos). En accompagnant sa grand-mère dans un périple nostalgique en Normandie et en observant la dérive de ses parents nouvellement retraités, il se sent soudain proche de la vieillesse et en acquiert une nouvelle sagesse, plongeant également dans un nouveau rapport au temps, entre la recherche immédiate d’absolu et la quête d’une certaine relativité.

C’est aussi une fable sur les rapports entre les générations, qui se révèlent de plus en plus harmonieux à mesure que la mort tisse son chemin dans la famille du narrateur.

Bref, Foenkinos fait de la mort une source de réconfort. Il tente de réhabiliter la vieillesse, ce sujet tabou de nos sociétés occidentales carburant au culte de la performance. Il le fait sans masquer la réalité, sans oblitérer les aspects repoussants de la vieillesse, mais en lui redonnant sa juste part de noblesse.

Au final, le roman pose très fort la question de la dévalorisation de la vieillesse en Occident : comment se fait-il que nous en soyons arrivés là?

Qu’en pensez-vous?

 

 

Le poète de la rébellion

Mercredi 1 février 2012 à 16 h 27 | | Pour me joindre

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Dès aujourd’hui, Port-au-Prince se drape de ses plus beaux habits littéraires. Le festival Étonnants voyageurs, que notre collaborateur Étienne Côté-Paluck s’apprête à fréquenter abondamment, met à l’honneur la poésie d’un grand auteur haïtien, Georges Castera. Une occasion de savourer une écriture elliptique et charnelle, mais aussi d’envisager la poésie comme espace d’engagement politique.

Étienne Côté-Paluck en direct de Port-au-Prince.>>

Georges Castera, tel que le décrit l’écrivain Lyonel Trouillot dans la préface de l’anthologie L’encre est ma demeure (Actes Sud, 2006), « est perçu comme le plus politique des grands poètes haïtiens ». Il n’hésite pas, en effet, à mettre sa plume au service d’une rébellion dont la source semble intarissable.

Aucun de ses poèmes n’est concrètement pamphlétaire ou polémique, car Castera aime emmêler ses vers plus combatifs à une parole lyrique, où se croisent allègrement les souvenirs d’une enfance perdue et les émois ressentis à la vue de corps féminins dénudés. Dans ses poèmes, l’amour et l’érotisme se confondent avec les bruits de la ville et l’engagement politique. Il n’en propose pas moins une critique très frontale du capitalisme et des vaines guerres qui dressent les uns contre les autres les puissants de ce monde. Il y oppose rien de moins que l’écriture, arguant que la poésie est « un instrument de percussion du quotidien / un instrument de répercussion des jours sans festin ni destin ».

« Je t’écris pour te dire / que je vis à fleur d’encre / dans une ville de béton armé / on tire lamentablement dans ma rue / dire est déjà trop dire »

Alors que, souvent, la poésie contemporaine se replie sur l’individu et explore des territoires intimistes, la poésie de Georges Castera est exemplaire parce qu’elle sait reconnecter l’individu au tissu social. Profondément actuelle, son écriture est politique sans être simplement militante. Elle évoque autant l’engagement des poètes des années 70 que l’intériorité d’une certaine poésie individualiste d’aujourd’hui.

Le cas de Castera me semble intéressant à analyser dans le contexte du Québec, alors que quelques-uns de nos poètes s’évertuent à retrouver cet équilibre entre lyrisme et engagement, entre contemplation et résistance. Le sujet semble du moins intéresser quelques observateurs de la littérature québécoise, comme Liliane Fournelle, qui identifie cette même posture chez les poètes Paul Chamberland, Hélène Monette et Jean-Marc Desgents.

Qu’en pensez-vous? La poésie constitue-t-elle encore une puissante forme d’expression du ras-le-bol politique? Ou arrive-t-elle surtout à témoigner de l’intériorité humaine ?