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La tentation du mur

Mardi 25 septembre 2012 à 11 h 06 | | Pour me joindre

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Nogales, Arizona - Crédit photo : Élisabeth Vallet

Nogales, Arizona – Crédits photos : Élisabeth Vallet

Lupita Coronado et une sœur du Centro de Apoyo al Migrante Deportado Nogales, Sonora – Mexique

Lupita Coronado et une sœur du Centro de Apoyo al Migrante Deportado
Nogales, Sonora – Mexique

Toute sa vie, Lupita Coronado a vécu le long de la frontière. Toute sa vie, elle a franchi la « ligne », comme elle l’appelle. D’abord pour emmener à l’école ses filles, qu’elle a choisi de scolariser en espagnol du côté mexicain (« les écoles étaient meilleures alors »), ensuite pour aller voir la famille demeurée de l’autre côté, et maintenant pour aller aider les organismes qui aident les « expulsés ».

Car la frontière n’est plus une ligne. C’est désormais un mur qui sépare l’Arizona, côté américain, de Sonora, côté mexicain.

Il s’agit d’un mur frontalier comme il y en a près de 50 aujourd’hui, dont le nombre ne cesse de croître depuis 2001, pour représenter désormais près de 30 000 kilomètres de frontières blindées.

Source :  Nicolas Lambert d’après Élisabeth Vallet, dans Migreurop  (2012) Atlas des migrants en Europe : géographie critique des politiques migratoires (seconde édition), Paris, Armand Colin, à paraitre

Source :
Nicolas Lambert d’après Élisabeth Vallet, dans Migreurop (2012) Atlas des migrants en Europe : géographie critique des politiques migratoires (seconde édition), Paris, Armand Colin, à paraître

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le nombre de murs a triplé depuis la fin de la guerre froide. Ils scarifient désormais 50 frontières et prennent la forme de clôtures dotées de fondations maçonnées, longées de routes d’enceinte, ourlées de barbelés, percluses de détecteurs, ponctuées de postes de surveillance, de caméras infrarouges, de dispositifs d’éclairage, le tout doublé d’un véritable arsenal législatif (droit d’asile, permis de séjour, visas).

Les démocraties emmurées

L’évolution la plus significative, toutefois, soulignée au demeurant par Reece Jones dans son dernier ouvrage, est que certaines démocraties (et non des moindres : les États-Unis, l’Espagne, Israël, l’Inde et plus récemment la Grèce) ont vu dans ce procédé leur salut sécuritaire. Même la frontière américano-canadienne n’est pas exempte de considérations similaires. En effet, en septembre 2011, une étude d’impact réalisée et diffusée par le Homeland Security envisageait la «barriérisation » sélective de la frontière canadienne, une réalité nouvelle le long du 49e parallèle, particulièrement dans l’Ouest, où la frontière ressemble plutôt à ça :

Frontière en Colombie-Britannique, Cultus Lake – Crédit photo : Élisabeth Vallet

Frontière en Colombie-Britannique, Cultus Lake – Crédit photo : Élisabeth Vallet

Alors que la frontière méridionale des États-Unis est, pour sa part, protégée, clôturée, murée, surveillée le long du Rio Grande. Et les check points, postes avancés de la frontière, se situent parfois très en amont, le long des routes qui traversent l’intérieur des États d’Arizona et de Californie.

Surveillance distante – Check Point en Arizona ; Zeppelin au-dessus du désert d’Arizona ; barrière dans le désert de Sonora. Crédits photos : Élisabeth Vallet

Surveillance distante – Check point en Arizona; zeppelin au-dessus du désert d’Arizona; barrière dans le désert de Sonora. Crédits photos : Élisabeth Vallet

Nogales Sonora, point d’entrée aux États-Unis, avec Nogales Arizona de l’autre côté du mur  Crédits photos : Élisabeth Vallet

Nogales Sonora, point d’entrée aux États-Unis, avec Nogales Arizona de l’autre côté du mur. Crédits photos : Élisabeth Vallet

 

Le fait que les démocraties s’emmurent contribue ainsi à une forme de sanctuarisation des pays riches, une métafrontière entre le Nord et le Sud, à laquelle se heurtent les migrants venus du Sud.

 

1. En décembre 2005, Israël a proposé à l’Égypte de restaurer la vieille barrière qui les séparait dans le désert du Sinaï. Et en 2009, l’Égypte a amorcé la construction d’un mur de métal souterrain de 18 mètres de profond et sur 11 kilomètres le long de la bande de Gaza pour sceller les tunnels qui traversent illégalement la frontière. En mars 2010, le gouvernement israélien a annoncé l’érection d’une barrière discontinue sur 240 kilomètres de frontière avec l’Égypte, qu’elle renforce à compter du printemps arabe, notamment pour prévenir la contrebande et l’immigration clandestine. En Cisjordanie, Israël continue de prolonger le mur, de part et d’autre de la fameuse « ligne verte » de 1967. Long de 500 kilomètres et prévu pour s’étendre sur 800, il est doté – tout comme le mur construit le long de la frontière mexicaine par les États-Unis – d’un dispositif électronique sophistiqué. Enfin, en janvier 2012, le gouvernement israélien a annoncé sa volonté d’ériger une nouvelle barrière le long de la frontière jordanienne et amorce la construction d’un mur de cinq mètres de haut le long de la frontière libanaise.

 

Source : Philippe Rekacewicz, Frontières, migrants et réfugiés, Études cartographiques

Source : Philippe Rekacewicz, Frontières, migrants et réfugiés, Études cartographiques

Mur israélien en Cisjordanie – Crédits photo : Élisabeth Vallet

Mur israélien en Cisjordanie – Crédits photo : Élisabeth Vallet

 

2. L’Inde élève trois clôtures de sécurité, la première au Cachemire (en prolongement de celle existant déjà au Panjab et au Rajasthan depuis 1989) pour s’isoler du Pakistan, la deuxième autour du Bangladesh (que Marcello di Cintio décrit fort bien) pour limiter la contrebande, l’immigration et l’éventualité terroriste – encore inachevée – et la troisième le long de sa frontière avec la Chine.

3. L’Espagne est également une de ces démocraties fortifiées : le Maroc, qui a construit graduellement, depuis 1981, un mur de sable (Berm) dans le Sahara occidental pour isoler les guérilleros du front Polisario, voit son territoire sillonné par deux barrières érigées d’abord en 1998 et triplées après 2005 autour des enclaves espagnoles de Melilla et de Ceuta pour enrayer l’hémorragie migratoire.

4. Les États-Unis poursuivent la construction de la barrière de 930 kilomètres qui les sépare déjà du Mexique – même si l’administration Obama a décidé de suspendre, en mars 2010, le programme de « frontière virtuelle », trop onéreux.

5. Enfin, la Grèce érige, depuis janvier 2012, un (petit) mur de sécurité le long de sa frontière avec la Turquie pour enrayer les flux d’immigrants illégaux.

Les murs ont pour effet d’isoler dans des enclaves des villes-ghettos coincées entre le mur et la frontière, des populations qui peinent à sortir de ces zones de non-droit pour accéder aux services ou simplement à leur emploi comme en Cisjordanie, au Cachemire, au Bangladesh ou même au Texas. Or, lorsque deux économies interdépendantes doivent d’une part composer avec un mur et d’autre part avec la destruction de l’armature sociale des zones frontalières, elles ne le font pas toujours avec bonheur. L’état actuel de la ville de Nogales, à cheval sur la frontière, autrefois « une » mais aujourd’hui scindée en deux entre Nogales-Sonora et Nogales-Arizona, est particulièrement frappant : il faut en moyenne une heure pour franchir le poste frontalier et se rendre aux États-Unis.

Nogales 1898 – Nogales 2008

Source : A Comparison of the US-Mexico Border in 1898 and 2008, http://thinkorthwim.com/2008/01/06/a-comparison-of-the-us-mexico-border-in-1898-and-2008/

Source : A Comparison of the US-Mexico Border in 1898 and 2008, http://thinkorthwim.com/2008/01/06/a-comparison-of-the-us-mexico-border-in-1898-and-2008/

L’économie est moribonde, côté Sonora, la violence exacerbée et l’afflux de personnes expulsées vulnérabilise la société locale, particulièrement du côté mexicain. Pour autant, il y a une réelle contagiosité de la violence dans les villes jumelles, et la coopération entre les autorités de part et d’autre de la frontière devient alors nécessaire, le mur rapprochant de nouveau au lieu de séparer.

Des murs poreux

L’histoire montre qu’en général (qu’il s’agisse de la Grande Muraille de Chine, de la ligne Maginot, ou du mur entre Israël et l’Égypte), les murs n’empêchent pas de passer. Faute d’empêcher les flux, ils les détournent. L’impact est immédiat pour les migrants, plus exposés au bon vouloir des passeurs et aux aléas d’un terrain moins familier, d’autant que les murs favorisent l’économie souterraine et les flux parallèles, les rendant plus difficiles à contrôler. Ils aboutissent parfois à l’effet inverse de celui recherché – comme aux États-Unis où le mur avec le Mexique pérennise l’implantation de travailleurs clandestins, alors que grand nombre d’entre eux suivaient un cycle de migration saisonnier. C’est qu’en réalité, sous le couvert d’arguments sécuritaires, les murs sont construits pour rassurer l’opinion publique et « ex-murer » les indésirables.

À Nogales, les migrants évitent les zones clôturées de la frontière, pour s’aventurer dans le désert, plus dangereux, plus hasardeux. De la même manière, au Maroc, les migrants attendent en périphérie des enclaves le bon moment pour passer, voire pour donner l’assaut. Ainsi, le Maroc voit son territoire marqué par des ondes de choc qui se répercutent au-delà des murs de Ceuta et de Melilla et de leur périphérie, et cela, jusqu’aux îles Canaries, en raison même de l’existence de ce que l’on nomme désormais le « mur de Schengen ».

C’est donc pour cela qu’aux États-Unis, Lupita Coronado se rend « de l’autre côté de la ligne » pour aider les organismes qui assistent les personnes expulsées du territoire états-unien, ceux qui ne parviennent pas à franchir le mur, qui ne peuvent plus rentrer chez eux, qui finissent dans une sorte de no man’s land le long de la frontière, côté mexicain. Lorsqu’on demande aux citoyens d’Arizona s’ils aideraient un migrant venu frapper à leur porte, ils répondent qu’« ils n’ont pas le droit ». Si l’on creuse un peu, tous ont, à un moment donné, tendu un morceau de pain, une bouteille d’eau, indiqué un chemin – tout cela passible de prison selon la loi de l’État – à un immigrant clandestin venu du désert.

No Màs Muertes/No More Death travaille le long de la frontière et particulièrement dans le désert – ici à Nogales  Le gouvernement mexicain met en garde les immigrants et les informe de possibilité de retour.  Crédits photos : Élisabeth Vallet

No Màs Muertes/No More Death travaille le long de la frontière et particulièrement dans le désert – ici à Nogales
Le gouvernement mexicain met en garde les immigrants et les informe de possibilité de retour. Crédits photos : Élisabeth Vallet

 

Car les murs ne permettent que très rarement de résoudre les problèmes sociaux à l’origine des phénomènes pour lesquels ils ont été érigés, surtout lorsqu’il s’agit de murs « anti » (antimigratoires, antitrafic). Le mur ne fait que poser une chape de plomb sur un problème qui demeure entier. Ainsi, lorsque l’Inde décide de construire un mur le long de sa frontière bangladaise, elle le fait pour des questions migratoires (la pression accrue du voisin surpeuplé et pauvre), de trafic (la contrebande), politiques (le Bharatiya Janata Party instrumentalise la barrière face à l’anti-islamisme). Elle n’a pourtant pas réglé les difficultés économiques de son voisin, ni l’afflux d’immigrants illégaux (ils sont de 10 à 20 millions de Bangladais illégaux en Inde), ni celui de la xénophobie envers le militantisme musulman de l’autre côté de la frontière. Le risque (ou la menace, selon l’interlocuteur) est entier, derrière cinq mètres de barbelés et un de béton. Il empire d’ailleurs, derrière ce voile sécuritaire, alors que le Bangladesh est, en raison de sa faible altitude, exposé aux changements climatiques et à la hausse du niveau des mers : l’absence de coopération pourrait donc représenter à terme un enjeu sécuritaire plus important pour l’Inde. Le mur n’est visiblement pas la solution.

 

 

R.J. Ellory | © François Guillot  / AFP

R.J. Ellory | © François Guillot / AFP

Dans sa chronique en direct de New York cette semaine, notre collaborateur Yves Schaëffner racontait que le tiers des critiques publiées sur des sites d’achat en ligne comme Amazon sont de fausses critiques écrites par des rédacteurs, lesquels sont payés par les écrivains et les maisons d’édition.

Sachant que ce genre de site a pour habitude de propulser en page d’accueil les livres les plus commentés, la pratique n’a rien de très étonnant.

Or, des auteurs cachés sous des pseudonymes divers se permettent également de commenter leurs propres livres. Le Nouvel Observateur détaillait récemment le cas de R.J. Ellory, qui s’est fait pincer par un compatriote, le romancier Jeremy Duns. À propos de son roman Belief in angels, Ellory écrivait que c’est « l’un des livres les plus émouvants qu’[il] a eu l’occasion de lire. »

Le célèbre auteur de polar allait même jusqu’à inonder de commentaires négatifs les fiches des autres auteurs.

La pratique, semble-t-il, est courante. En anglais, elle a désormais un nom : le sock puppetry ou sock puppeting. En Irlande, l’écrivain Stuart Neville mène bataille contre son confrère Sam Millar, qui aurait publié des critiques laudatives de ses propres romans en utilisant une série de pseudonymes, notamment Cormac Mac, Noir Fan, Crime Lover et Crime Queen. La romancière Laura Wilson croit aussi avoir été victime de ses attaques. Mais Millar, au contraire de R.J. Ellory, refuse d’avouer son crime.

D’autres ont finalement plié et admis leur erreur. Les Britanniques Stephen Leather, également auteur de polars, et John Locke, sont du nombre.

À votre avis, le Québec échappe-t-il à cette tendance?

 

 

 

À l’émission du 14 mai dernier, la journaliste Noémi Mercier témoignait de sa lecture du plus récent roman de Toni Morrison, Home. Il est maintenant possible de lire en français cette œuvre  touchante, où se déploie par petites touches un portrait de l’Amérique ségrégationniste des années 1950. Vous dénicherez partout en librairie ce livre publié par Christian Bourgois Éditeur.

Complètement écorché par les atrocités de la guerre de Corée, le jeune soldat Frank Money traverse le pays depuis Seattle pour essayer d’aller sauver sa sœur mourante. « Son parcours nous confronte, disait notre collaboratrice, à une Amérique violente, raciste, profondément divisée, mais aussi capable de solidarité et de générosité. Être Noir, dans ce contexte, n’est pas toujours de tout repos. Toni Morrison inscrit ce racisme de tous les jours entre les lignes, sans jamais insister, en faisant preuve de nuances et de délicatesse. »

Notre collaborateur Jean Fugère a profité de la parution en français de ce roman pour y plonger à son tour.  « C’est un très court récit, dit-il, qui va à l’essentiel et nous fait voir les années 1950 d’une nouvelle manière. »

Home laisse en effet voir une autre Amérique que l’Amérique agressivement heureuse et prospère dépeinte dans les films des années 50. Le portrait réel, croit Toni Morrison, est plus complexe, beaucoup moins rose que cette image de carton-pâte perpétrée par les médias. Noémi Mercier disait encore sur nos ondes que « c’était une Amérique habitée par un grand nombre de soldats en choc post-traumatique, et un pays ébranlé par la chasse au communisme. Les médecins américains se vouaient à expériences sur des Noirs à leur insu et le gouvernement a mis en branle des programmes de stérilisation forcée de certaines populations (dans un esprit eugéniste). » Pas de quoi se pavaner, en somme.

La critique parisienne, jusqu’à maintenant, semble très enthousiaste et en parle comme d’un roman éclatant. On peut lire dans L’Expressque « le Nobel 1993 nous offre un roman très ramassé, une fulgurante novela où des voix se croisent comme dans un chœur, pour raconter l’histoire amère d’un retour au pays. » Dans Le Figaro, le journaliste Christophe Mercier écrit que « Toni Morrison a créé une partition de musique de chambre, donnant tour à tour la vedette à chaque instrument, à chaque personnage. Une partition dépouillée, réduite à l’os, qui suggère plus qu’elle n’explique, qui va à l’essentiel, et dont la force tient précisément à son apparent dénuement. »

Des États désunis?

Mardi 21 août 2012 à 12 h 44 | | Pour me joindre

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L’automne 2000 s’annonçait chaud. L’élection présidentielle, serrée. Venu du Texas, le gouverneur George W. Bush avait d’ailleurs, pendant quelques semaines, paru plus sympathique que son adversaire aux yeux des Américains. C’est avec lui que le citoyen lambda se serait vu prendre une bière. Il menait donc dans les sondages, de peu. Puis, quelques heures avant l’ouverture des bureaux de vote, comme si les indécis s’étaient ravisés, le démocrate et vice-président de Bill Clinton, Al Gore, était repassé devant son adversaire.

En ce soir de novembre, les médias procèdent comme à l’accoutumée : les experts sont autour des tables, les grands réseaux ont mis en place leur système de décompte et de projection des voix. La routine électorale. Au fur et à mesure que ferment les bureaux de vote dans l’est, on additionne les grands électeurs. Très vite, CNN annonce la victoire d’Al Gore en Floride : ce sera le prochain président, car avec cet État pivot dans son escarcelle, il est assuré de remporter la présidence.

Source: http://www.mrmediatraining.com/index.php/tag/gabrielle-giffords/

Source: http://www.mrmediatraining.com/index.php/tag/gabrielle-giffords/

Mais la soirée s’étire, les résultats se font incertains. CNN se ravise. Et avec elle, tous les grands médias. La nuit se termine avec une avance de… 2000 voix pour W. Le recomptage est automatique, mais les médias couronnent le nouveau président… Puis se ravisent le lendemain lorsque l’écart tombe à 200. Ainsi, en ce mercredi matin de novembre, le candidat Gore a, d’un bout à l’autre du pays, 200 000 voix de plus que son adversaire. Mais, parce que les grands électeurs de Floride ne sont pas attribués, le pays n’a toujours pas de président. Et ça va durer 36 jours.

La machine judiciaire s’emballe. Al Gore demande un recomptage manuel. Bush le conteste en cour. Les tribunaux refusent de se prononcer. Sauf la Cour suprême de Floride, qui autorise le recomptage.

Photographies des bulletins de Floride: NORC, Florida Ballots Project, http://www2.norc.org/fl/ballot.asp (mai 2008).

Photographies des bulletins de Floride: NORC, Florida Ballots Project http://www2.norc.org/fl/ballot.asp (mai 2008).

Et les scrutateurs de tenter de déterminer l’intention de l’électeur, bulletin par bulletin. 

La Cour suprême des États-Unis finit par trancher : on arrête le recomptage, on prend les chiffres en l’état. Bush sera président.

AP Photo/Marta Lavandier - http://www.2000presidentialelection.com/

AP Photo/Marta Lavandier – http://www.2000presidentialelection.com/

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Des États réunis?

Ils avaient quitté l’Europe pour un monde meilleur. Ils rêvaient de liberté, d’une liberté absolue, sans censure, sans contrôle, sans tyran, sans Léviathan. Ils ont façonné le pays à cette image. Et les 13 colonies qui ont choisi de se réunir pour faire face à l’ancienne puissance tutélaire ne voulaient pas sacrifier leur souveraineté. Lorsque le rêve s’est heurté à la réalité, ces États ont admis qu’ils devaient s’unir dans l’adversité. Sans perdre leur identité. Ces États «réunis» sont marqués par cette histoire, celle de leur fondation. Cet idéal confédéral a survécu à l’épreuve du temps – et sous des formes diverses, comme en atteste le succès du Tea Party et de son discours antiwashingtonnien. Mais il en pâtit aussi.

Une union imparfaite

C’est en matière électorale que le prix de cette union imparfaite est le plus élevé. Au point d’atteindre, selon Rick Hasen, auteur de The voting wars, la démocratie américaine dans ses fondations, de vulnérabiliser la légitimité du gouvernement, de soulever des doutes quant à l’impartialité des juges. Malgré le séisme politique créé par la saga judiciaire autour de l’élection de George W. Bush contre Al Gore en 2000, le système électoral américain demeure étrangement hétérogène, fait de bric et de broc, sans cohérence ni logique d’ensemble : d’une région à l’autre, d’un État à l’autre, parfois même d’un comté à l’autre, les élections sont administrées différemment : 14 000 administrations ont ainsi leurs propres bulletins, machines de vote et règles de votation.

Source: http://www.texastribune.org/texas-politics/voter-id/about/

Source: http://www.texastribune.org/texas-politics/voter-id/about/

De fait, le système électoral américain est réellement imprécis, coûteux et inefficace :

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Le prix de la différence

Le prix de ces distorsions est élevé : certains sont de facto exclus de l’isoloir. D’autres subissent parfois de l’intimidation. La représentante au Congrès Tubbs Jones avait ainsi montré que des preuves d’identité pourtant non requises par la loi avaient été exigées en 2004, mais aussi en 2008, dans les quartiers à forte population immigrée ou de couleur. Or, ces manœuvres sont rendues possibles parce que les mécanismes électoraux ne sont pas uniformes partout au pays : non seulement ils laissent une place importante à l’interprétation, mais ils rendent difficile l’information d’un électorat peu scolarisé. L’essentiel des « guerres du vote » repose sur l’accès au bureau de vote et sur l’exercice effectif du droit de vote, et la complexité des bulletins ne fait que renforcer cette difficulté.

Des bulletins complexes

Le cas du bulletin établi par le secrétariat d’État de l’Ohio pour l’élection générale de 2008 – extraits de l’ouvrage Comprendre les élections présidentielles américaines, à paraître aux éditions du Septentrion en 2012.

Source : http://blogs.dixcdn.com/capitalblog/wp-content/uploads/2008/09/dir-2008-83-attachmentcorrected-general2008_finalno4.pdf

Mais pour Rick Hasen, au-delà des incohérences du système, il y a la perversion de ses dysfonctionnements. Selon lui, les partis ont instrumentalisé le processus électoral : le système de votation appartient désormais au vocable du stratège politique, entre fraudes massives (côté républicain) et intimidation des minorités (côté démocrate).

 

Même si la Floride a été le point focal de l’élection de 2000, de 4 à 6 millions de bulletins ont été indûment écartés, dont la plus grande partie… ailleurs qu’en Floride. La même chose est arrivée en 2004… en Ohio. À cette exception près que l’écart de voix entre les deux candidats à la présidence était suffisamment grand pour que les urnes controversées de l’Ohio ne fassent pas la différence. Rien n’est résolu. Et pour l’auteur de The voting wars, rien n’est réglé. Pire encore, avec la pression des médias sociaux, la démultiplication des litiges électoraux et le désenchantement de la société, ce que dit Rick Hasen, c’est que la démocratie américaine vit dangereusement.