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La littérature mène souvent le lecteur à d’autres littératures. Ainsi, ma lecture du roman Home, de Toni Morrison, m’a donné envie de lire ou de relire une certaine quantité d’autres livres portant sur des sujets connexes. Il y a des thèmes qu’on s’imagine éculés, dont on croit avoir épuisé les angles de traitement, comme le racisme et l’esclavage aux États-Unis au début du siècle dernier. Or,comme le disait Noémi Mercier hier à l’émission, l’auteure américaine Toni Morrison nous montre que tout n’a pas encore été dit à ce propos.

J’ai pour ma part été happé par les courts passages dans lesquels elle évoque l’eugénisme étatique ayant mené les Américains à orchestrer des programmes de stérilisation des populations noires pour freiner leur développement dans la société étatsunienne. Le roman n’insiste pas là-dessus, mais cette horrifiante réalité m’a poursuivi pendant toute ma lecture.

L’histoire du 20e siècle, sur fond d’Holocauste et de génocide rwandais, nous a appris à nous méfier de toute vision eugéniste de l’humanité, de toute doctrine qui viserait à transformer l’humain selon un idéal précis (la race aryenne, par exemple), au détriment d’une grande partie de la population. Mais chaque fois que sont évoqués les épisodes eugénistes de notre histoire, je me réinterroge sur ce qu’on appelle le « néoeugénisme », c’est-à-dire l’ensemble des pratiques visant l’amélioration du corps humain par la technologie, pour créer une humanité améliorée (le posthumain), ou les pratiques de sélection des embryons pour éliminer ceux qui sont atteints d’une maladie génétique, par exemple. Les développements de la fécondation in vitro et l’émergence de la procréation assistée sont à ranger dans cette catégorie. Dès qu’il y a contrôle de la reproduction, même pour des raisons strictement médicales, on peut craindre d’être en présence d’une certaine forme d’eugénisme. Et ces pratiques sont préoccupantes. Enfin, elles ouvrent la porte à certaines dérives.

C’est en suivant ce raisonnement que j’ai remis sur ma table de lecture deux romans de Michel Houellebecq : Les particules élémentaires et La possibilité d’une île, qui évoquent tous deux l’avènement d’une nouvelle espèce d’êtres humains. J’ai aussi noté deux autres titres dans mon calepin  : La musique du sang, de Greg Bear, l’histoire d’un chercheur en biologie moléculaire qui décide d’insérer dans son propre corps les puces biologiques qu’il a inventées, et Le dernier homme, de Margaret Atwood, qui présente un nouveau monde presque uniquement peuplé d’animaux génétiquement modifiés.

D’une littérature dénonçant le racisme aux romans dystopiques d’aujourd’hui, j’ai fait un immense détour. Mais c’est aussi ça, la littérature : un liant entre différents mondes.

 

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« C’est une critique implacable du système de santé américain », ai-je lu partout à propos du roman de Lionel Shriver, Tout ça pour quoi. Certes. Comme l’expliquait cette semaine à l’émission notre collaboratrice Reine Malo, on y suit la dégringolade financière d’un homme dont les économies patiemment amassées s’épuisent lorsque sa femme se met à souffrir d’une maladie rare. Les traitements, extrêmement coûteux, ne sont pas couverts par les assurances de ce pauvre Shep, dont le rêve de s’envoler pour Zanzibar doit être remisé. Page après page, on suit l’évolution de la maladie et des traitements dans le détail : une démonstration patiente de la manière dont ce système fait de la médecine une marchandise comme les autres et ruine les familles honnêtes.

Vu d’un œil québécois ou canadien, la solution est simple et on se bénit de l’avoir adoptée chez nous : un système de santé public financé par un impôt progressif, système que chacun finance à sa mesure et dans lequel chacun bénéficie ensuite de tous les soins nécessaires à son état de santé. Mais même si Lionel Shriver dénonce en partie l’absence de sécurité sociale aux États-Unis, son roman ne fait pas vraiment l’apologie d’un système entièrement public. Ses personnages continuent étrangement d’y résister, peut-être par manque de confiance envers le gouvernement américain, qu’ils jugent incapable de gérer une telle organisation. Mais devant l’injustice profonde de la situation vécue par Shep, cette persistance à tenir tête à l’État-providence étonne.

Jackson, par exemple, le meilleur ami de Shep (qui doit aussi payer les factures des traitements de sa fille malade), essaie tant bien que mal de lui vanter les mérites d’un système dans lequel le gouvernement gérerait complètement la santé publique au lieu d’engraisser les compagnies d’assurances privées, qui en veulent toujours plus et ne cessent de gonfler leurs frais d’administration. Mais Shep, docile, continue de lui répliquer qu’il se réjouit de ne pas vivre dans un pays ayant adopté complètement la médecine socialisée et qu’il ne croit pas vraiment que l’État puisse s’occuper de sa santé. Bien sûr, son opinion évoluera. Mais l’attitude de notre héros demeurera fidèle à celle de la société américaine actuelle, qui ne semble pas prête à accueillir favorablement les tentatives de modification du système par Barack Obama. Il est encore loin le jour où les États-Unis adopteront un régime universel d’assurance-maladie…

L’auteure Lionel Shriver montre aussi comment Shep, qui a fait fortune par lui-même (un « self-made-man à l’américaine »), est contraint de dénouer les cordons de sa bourse pour aider sa sœur, une artiste sans-le-sou qui croit profondément que les plus fortunés doivent payer davantage. Elle croit à la redistribution des richesses, pour une meilleure égalité des chances. Elle croit que son travail d’artiste n’est pas moins valable qu’un autre emploi, même s’il n’est ni payant ni rentable. Or, il faut voir l’agacement avec lequel Shep observe sa sœur évoluer. Difficile de ne pas y constater, par le biais d’une transposition de la société dans la cellule familiale, un discours anti-impôt, dénonçant le fait que les riches doivent (trop) payer pour les pauvres.

Le roman, en installant cette diversité de points de vue, invite à la réflexion. Il propose en tout cas une vision lucide de la société américaine : étouffée par la marchandisation de tous les biens communs, mais loin de croire aux bienfaits de la philosophie contraire. Où se trouve le juste milieu? La question ne cesse de me hanter.

 

Le printemps des atlas

Vendredi 11 mai 2012 à 13 h 38 | | Pour me joindre

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Parce qu’elle représente sur une surface plane des réalités multidimensionnelles, « les cartes mentent » dit le cartographe Nicolas Lambert. Et il a raison. Même la représentation classique que nous connaissons tous sous forme de planisphère ne rend pas compte de l’échelle réelle des continents.

La carte est un outil d’information. Mais l’information est parcellaire.

  • Du coup, elle se fait également outil de propagande:

Source: http://blog.mondediplo.net/2012-02-09-Le-Cachemire-un-casse-tete-cartographique

  • outil militaire:

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Source: google map – centrage sur la frontière libano-israélienne

  • ou encore un instrument pour définir la souveraineté territoriale:

Car le travail que fait aujourd’hui la Russie pour cartographier les fonds marins de l’Arctique a pour but de prouver sa souveraineté sur ce qu’elle considère être « son » Arctique.

Donc. Tout atlas n’est pas bon à lire.

Ou à acquérir. Beaux, colorés, tristes à mourir, épurés ou exhaustifs… il ne suffit pas d’en posséder un, mais de trouver celui qui nous va.

  • Classique ?

 

Carte des phénomènes climatiques extrêmes du Pew Center on Global Climat Change 
http://www.c2es.org/science-impacts/extreme-weather-events-map

 

  • Ou artistique ?


Source: Atlas du Diplo 2009, en ligne:  http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/esquissevarsovie

 

S’intéresse-t-on, par exemple dans le cas de l’immigration, aux flux migratoires (comme l’Atlas des migrations publié chez Autrement – ) et donc à la perspective des États d’accueil, ou aux parcours (et à la misère) des migrants (Atlas des migrants du réseau Migreurop – dont la nouvelle mouture paraitra en septembre prochain).

Quelle histoire a voulu raconter le cartographe? Quels éléments sont mis en relief ?

  • La carte de l’archipel de Cisjordanie, publiée dans l’Atlas du Diplo 2010 et disponible en ligne, va dans ce sens:

Source en ligne: http://www.regarddegeographe.com/article-37038642.html (monde diplo édition 2010).

  • Et les États-Unis ont déjà l’air moins puissants vus ainsi:

Source: http://flourish.org/upsidedownmap/

Tout est question de perspective. Et c’est le cartographe du Monde Diplomatique, Philippe Rekacewicz, qui en parle le mieux:

Reportage d’Arte sur Philippe Rekacewicz


 

 

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La planète littéraire est en deuil aujourd’hui; Maurice Sendak, auteur et illustrateur jeunesse incontournable, est décédé à 83 ans. Pratiquement tous les médias américains, plusieurs médias internationaux de même que le porte-parole de la Maison-Blanche ont souligné avec tristesse le décès de ce grand artiste et ont fait l’éloge de son talent. Son ouvrage le plus connu, Where the wild things are (Max et les maximonstres), publié en 1963, est sans contredit un classique américain de la littérature jeunesse, mais il ne s’agit là que d’un des nombreux titres qu’il a publiés.

Where the wild things are relate les aventures imaginaires d’un petit garçon nommé Max, que sa mère envoie au lit sans souper parce qu’il est trop turbulent. Furieux, Max, qui porte un costume de loup, part alors dans un voyage imaginaire qui va faire de lui le roi des « maximonstres » (« wild things »), dans une île peuplée de monstres aussi drôles que cruels avec lesquels il fait une fête « épouvantable ». Mais le petit garçon choisit finalement de quitter ce royaume pour retourner dans sa chambre.

À sa sortie, Where the wild things are en avait choqué plusieurs, qui estimaient que le récit était sombre et incitait les enfants à se rebeller contre leurs parents. Or, il s’agit d’une véritable ode à l’imagination de la jeunesse, illustrée avec la finesse qui a fait la marque de Maurice Sendak. Un autre album de Sendak, In the night kitchen (Cuisine de nuit), paru en 1970, avait suscité la controverse parce qu’on y voyait un petit garçon nu. Mais Maurice Sendak ne craignait

pas de bouleverser certaines âmes plus sensibles et l’a fait tout au long de sa vie. Son travail remettait en question l’habituelle rectitude politique de la littérature jeunesse. On avait d’ailleurs fait de cette question l’objet d’une discussion à l’émission plus tôt cet hiver.

L’importance de l’œuvre de Sendak dans la culture populaire américaine n’est plus à démontrer. Where the wild things are a été adapté au cinéma par Spike Jonze en 2009, d’après un scénario de l’auteur américain Dave Eggers. Des produits dérivés avaient même été mis en vente lors de la sortie du film dans les magasins de la chaîne Urban Outfitters. Patrick Watson a lui aussi été inspiré par Where the wild things are et a composé une chanson portant le titre de l’album. Et tout récemment, Barack Obama a lu le classique de Sendak à des enfants lors de la traditionnelle chasse aux œufs de Pâques à la Maison-Blanche.

 

La crise spirituelle du Québec

Mardi 1 mai 2012 à 16 h 33 | | Pour me joindre

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Paul-Émile Roy entretient à propos du Québec une pensée conservatrice. Roch Côté le disait en ondes hier soir : l’ancien prêtre parle du Québec comme d’une nation perdue depuis qu’elle a rejeté en bloc le catholicisme. Il n’est pas loin de croire qu’aucune spiritualité n’est possible sans l’Église et il n’hésite pas à utiliser des formules incendiaires, affirmant que la société contemporaine est une « immense machine dénuée de toute spiritualité ».

Écoutez Roch Côté au club de lecture Faites-nous lire.>>

Certes, les jeunes loups comme moi, profondément athées, auront du mal à se laisser convaincre par la prose désespérée de Paul-Émile Roy.

Ne rejetons pourtant pas tout en bloc.

Il avance, par exemple, que la perte de la foi a plongé les Québécois dans une extrême fragilité identitaire et qu’elle a fait reculer la lutte indépendantiste, éloignant le peuple des fondements et des richesses de son identité nationale. Son argumentation est un peu courte, mais il convie les Québécois à une relecture de l’histoire pour mieux y considérer la place de l’Église. Les intellectuels de la Révolution tranquille reprochaient aux curés d’avoir confiné le peuple à l’ignorance? Voyons plutôt comment les religieuses ont érigé dans les collèges classiques les bases de notre système d’éducation. L’Église a-t-elle été trop agriculturiste, entretenant une impardonnable méfiance à l’égard de la culture industrielle? Peut-être, dit Paul-Émile Roy, mais l’Église ne saurait en être tenue pour responsable complètement : l’élite intellectuelle se méfiait aussi, au Québec comme en France.

Bref, nos manuels d’histoire ont oublié de raconter de nombreux épisodes heureux, ce qui entretient chez la population un mépris catégorique du patrimoine religieux. C’est certainement exagéré, et il serait peut-être temps de se réapproprier cet héritage. Paul-Émile Roy n’est pas le seul à le croire.

Il analyse aussi à quel point le capitalisme outrancier d’aujourd’hui mène à un écrasant conformisme social. En cultivant l’illusion de la liberté individuelle, le marketing fait de nous des consommateurs aux goûts uniformisés, soumis à des diktats encore plus puissants que ceux de la religion catholique. Pas faux. Mais revenir à une Église toute-puissante, assoiffée de pouvoir et de contrôle, est-ce vraiment mieux? Paul-Émile Roy ne propose pourtant rien d’autre.

Tout cela porte néanmoins à réflexion, vous en conviendrez. Et plus encore lorsque l’auteur aborde des sujets plus délicats, comme le droit à l’avortement et le mariage homosexuel.

Page 98 : « La question du mariage des homosexuels, qui met en question la famille et le mariage traditionnels, aurait dû faire l’objet d’un long débat public dans toute la société et d’un référendum. Or, ce sont quelques juges qui ont statué sur le sujet. Cette révolution, car c’en est une, s’est faite dans la précipitation; elle me semble prendre à la légère les acquis de la civilisation, et repose sur une réduction de l’être humain. »

Disons-le, les propos de Paul-Émile Roy sont rétrogrades. D’abord, ils réduisent le rôle des juges et du système judiciaire à néant, ne prenant pas en considération le travail intellectuel mené par les magistrats et le fait qu’ils s’appuient sur des témoignages et sur une jurisprudence pertinente avant de prendre une décision. Il considère aussi qu’une famille non traditionnelle est nécessairement « réductrice », ce qui est en soi une pensée réductrice.

Qu’en pensez-vous? A-t-on mis en péril l’institution familiale traditionnelle de manière précipitée, sans débats et sans réflexion? J’ai pourtant souvenir d’un vif débat social, fortement relayé par la presse…

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« C’est un livre sur le temps qui passe, les choses qui fuient et qui nous échappent », disait hier Charles Bolduc en entrevue à propos de son recueil de nouvelles Les truites à mains nues.

Racontant le passage de la vingtaine à la trentaine, au fil de petites histoires quotidiennes et extra-quotidiennes, Bolduc exprime délicatement la perte des illusions, l’amenuisement des naïvetés, l’affaissement des convictions, mais il cultive malgré tout une forme d’espoir et pose un regard vif et amusé sur l’absurdité de l’existence. Une posture étrange, dans laquelle le narrateur glisse dans une sorte de désillusion tranquille, mais jouit en revanche de grands moments de clarté, où les choses lui paraissent soudain très limpides. C’est peut-être ainsi qu’on envisage le monde quand on se trouve à la croisée des chemins, en abandonnant sa jeunesse pour entrer vraiment dans l’âge adulte. Entre deux feux, en quelque sorte.

Chez Charles Bolduc, par exemple, on fait la grève de la faim sans raison, sans cause à défendre, suscitant l’étonnement de la dame à qui on est venu livrer le contenu de notre garde-manger. On se parle à soi-même à haute voix, acceptant le regard réprobateur de l’autre jusqu’à s’imaginer coulant des jours heureux à l’asile, loin de toute l’agitation du monde. Ou alors, on se trouve un emploi convenable, on s’ajuste aux contraintes et aux formalités du travail de bureau, sans y trouver de sens, mais sans que le vertige ainsi éprouvé ne suscite vraiment de colère ou de renoncement.

Signe des temps, l’absurdité du monde ne mène pas le narrateur à la révolte ou à la crise existentielle, comme chez Sartre, par exemple. Non. Lire Charles Bolduc donne à croire que la vie est vertigineuse, incertaine, mais que de s’y résigner n’est pas plus souffrant que de lutter contre.

Est-ce de la sagesse? Peut-être bien. Du stoïcisme? Ce n’en est pas loin.

Le couple, par exemple, est d’abord présenté comme une chose commode, qui s’installe insidieusement, puis se développe furieusement jusqu’à une certaine violence. Mais sans crier gare, sans alarmer les amoureux. À la page 47, Charles Bolduc écrit ceci : « Nous nous fréquentions depuis environ deux mois lorsqu’elle a décidé d’emménager chez moi – pour la commodité, le partage des dépenses et les bénéfices connexes. » Et quelques lignes plus loin : « Elle m’infligeait un peu de douleur en me brûlant les poignets avec le tison de sa cigarette, en me noyant dans ses marais farouches et en m’étranglant tous les soirs, amoureusement. » Une étonnante évolution, racontée avec un certain abandon, une déroutante distance.

Quoi qu’il en soit, Bolduc observe la vie avec un je-ne-sais-quoi de décalé, de distancié, qui force son lecteur à réévaluer constamment sa vision du monde. Voilà qui est très engageant.

 

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Il y eut d’abord l’étonnant roman de Dany Laferrière Je suis un écrivain japonais (2008). Puis, cette année, Les cheveux mouillés, de Patrick Nicol. Et maintenant Coma, de François Gilbert. Trois romans bien différents, mais tous ancrés dans une esthétique japonaise : phrases courtes et grands sentiments mystérieusement exprimés en très peu de mots, narration contemplative, fort ancrage dans le corps et dans une certaine sensualité pudique, qui se déploie par petites touches. Le Québec littéraire est de plus en plus japonais.

En entrevue hier soir avec Marie-Louise Arsenault, François Gilbert expliquait notamment qu’il cherche à « disparaître dans l’écriture » et que le Japon lui permet de se mettre à distance de lui-même pour mieux se décortiquer.

Écoutez l’entrevue avec François Gilbert. >>

Coma est le premier roman du trentenaire François Gilbert, mais son écriture est pourtant très mature. Catherine Lalonde, dans Le Devoir, le soulignait avec raison. Il y a une maturité dans le choix des mots, dans la manière dont il construit un mystère et installe un léger flottement entre les phrases ou d’un chapitre à l’autre, et dans la complexité des sentiments humains abordés, de l’amour le plus absolu à l’émoi le plus discret. La retenue japonaise est toujours au rendez-vous, avec son élégance typique et sa façon très raffinée de décortiquer l’âme humaine.

Mais, stimulant paradoxe, François Gilbert montre aussi la quête identitaire qui dévore les Japonais et qui invite certains d’entre eux à se façonner un personnage public très éloigné de leur nature et de la pudeur typiquement orientale qui les caractérise. Ainsi, en cherchant à fuir son tumultueux passé amoureux, dont il ne dévoilera rien à ses nouveaux amis à Shanghai, le personnage principal, Kikuchi Sâto, jouera les caméléons en s’adaptant aux mœurs chinoises jusqu’à s’effacer, puis en se construisant un personnage viril inspiré de l’attrayante personnalité du frère de son ex-amoureuse.

Le même phénomène de camouflage de soi se produit chez madame Watanabe, mère éplorée de cette même ex-amoureuse, qui enfile le costume excentrique de madame Makino chaque fois qu’elle visite sa fille comateuse à l’hôpital. Un masque de joie pour dissimuler un désespoir persistant.

Ainsi, c’est à un Japon en pleine mascarade que nous convie François Gilbert. Un Japon qui n’est pas si éloigné de la société du spectacle dans laquelle l’Occident évolue de plus en plus. C’est le lieu clinquant où les identités ne se dévoilent que sous leur facette spectaculaire, selon une mise en scène finement travaillée, à travers une image bien vernie. Mais le regard que François Gilbert y pose n’est pas cynique ni pessimiste : il sait que cette manière de se mettre en scène et de se dissimuler n’est qu’un passage vers une meilleure connaissance de soi.

Voilà qui est rafraîchissant.

La mise en spectacle de soi dans l’espace public n’est-elle que frime honteuse, camouflage désespéré, superficialité pompeuse? Peut-être pas.


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Hymne à la puissance et la beauté des chevaux ou histoire d’amour sur fond de meurtres mystérieux, Griffintown, le plus récent roman de Marie-Hélène Poitras, est aussi et surtout un hommage à une culture cochère en voie d’extinction dans le Vieux-Montréal et dans les écuries du quartier Griffintown. L’auteure pose un geste de sauvetage; elle inscrit la légende des cochers de Montréal dans la littérature et leur offre le luxe de durer sur papier, puisque la disparition de leur métier et des lieux qui les abritent semble aujourd’hui inévitable.

Écoutez l’entrevue avec Marie-Hélène Poitras. >>

Coïncidence fort à-propos dans l’actualité : aujourd’hui, soit quelques jours après la sortie du roman, le maire de l’arrondissement du Sud-Ouest de Montréal, Benoit Dorais, publie un communiqué dans lequel il somme l’administration municipale d’agir pour préserver l’enclos à chevaux adjacent au Horse Palace, l’une des dernières écuries urbaines de Montréal. Si la Ville n’impose pas une réserve sur le terrain, un promoteur y construira un édifice résidentiel d’environ huit étages qui mettra en péril les activités de l’écurie.

Cette menace, connue depuis longtemps à Griffintown, traverse entièrement le roman de Marie-Hélène Poitras.

Page 110 : « Ceux de la ville ont de grandes visées pour le quartier. Ils y voient un village à peupler, un territoire à conquérir et à occuper. [...] Cochers, chevaux, calèches et miasme ne font pas partie du plan, ni du décor. On attend de ces cow-boys crasseux qu’ils capitulent. »

Même si les références directes à l’embourgeoisement imminent du quartier sont en petit nombre, elles sont toujours percutantes. Autrement, le respect et la minutie avec lesquels l’auteure décrit l’univers des cochers contribuent à affirmer l’unicité de cette culture et à la défendre contre toute invasion. John, Alice, Evans, La Mouche, le Rôdeur, personnages colorés, deviennent sous la plume de Marie-Hélène Poitras de véritables légendes vivantes, une sorte de patrimoine humain, de mémoire en action. L’écriture devient alors un combat contre l’oubli et l’anéantissement.

Si vous voulez mon avis, Benoit Dorais devrait mettre un exemplaire du roman dans les mains de chacun de ses collègues de la Ville de Montréal…

 

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Il ne fallait pas se surprendre d’entendre hier nos invités, des éditeurs passionnés, défendre leur rôle d’éditeur avec fougue et éloquence. Confrontés aux réalités virtuelles qui ouvrent grand la porte à l’autoédition en ligne et qui fragilisent leur métier, ils se disent prêts à relever le défi, à s’adapter, à réaffirmer l’importance de leur travail et à chercher toujours inlassablement les nouvelles voix littéraires.

Écoutez table ronde avec Mélanie Vincelette, Antoine Tanguay et Éric de Larochellière. >>

Certes, le dialogue que construit l’éditeur avec ses auteurs les invite à se remettre en question et à publier des livres mieux achevés. L’autoédition, en revanche, épargne à l’auteur les douloureuses étapes de relecture et de corrections, lui permettant de dévoiler son œuvre sans filtre et d’entretenir une relation plus directe avec ses lecteurs, en plus de lui permettre un accès plus direct aux profits générés par la vente de son livre.

Mais, outre ces considérations commerciales, on peut se demander si l’autoédition permet aussi que soient enfin publiés des livres de grande qualité dont le ton ou le contenu ne correspondent pas aux lignes éditoriales des maisons d’édition. Ne nous donne-t-elle pas accès à de nouveaux horizons littéraires, à des auteurs qui échappent aux règles de la commercialisation, à une avant-garde encore inconnue des éditeurs? Étrangement, la question est rarement abordée sous cet angle dans la presse. Il faut dire que les critiques établis ne témoignent peu ou pas des livres autoédités, qu’ils ne connaissent pas.

Tous semblent pourtant convaincus que, oui, il se publie en ligne des petites merveilles en autoédition. Sans pour autant brandir d’exemples concrets. Même Anthony Horrowitz, l’écrivain britannique qui a publié dans le Guardian une longue lettre dans laquelle il se demande à quoi servent les éditeurs, n’a pas réussi à trouver en ligne une œuvre vraiment digne d’intérêt. En France, certains livres autoédités se sont bien vendus, comme le pamphlet La crise au Sarkozistan, du journaliste Daniel Schneidermann. Mais de l’avant-garde? Des auteurs brillants négligés par les maisons d’édition traditionnelles? Il semble que ce soit difficile à trouver.

Il doit pourtant il y en avoir. En connaissez-vous?

 

 

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L’ex-Khmer rouge Kang Kek Ieu, alias Duch, lors de son procès. Dans L'élimination, l'auteur Rithy Panh s'entretient longuement avec lui.

Nous sommes en 2012.

Trente ans se sont écoulés depuis la fin du régime communiste de Pol Pot au Cambodge, qui fit des millions de morts et davantage de torturés. Or, c’est seulement maintenant que ces scènes insoutenables peuvent enfin être racontées, dans un livre qui ose approcher le drame avec des mots crus, sans fard et sans filtre. Le cinéaste Rithy Panh, après avoir réalisé un film sur le sujet, approfondit une démarche de dévoilement de l’horreur dans L’élimination, coécrit avec Christophe Bataille et publié aux éditions Grasset.

Écoutez l’entretien avec Christian Nadeau à propos deL’élimination.>> 

Il avait aussi fallu attendre 40 ans avant que Claude Lanzmann dévoile, en 1985, sa grande enquête sur l’extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, dans un film de plus de 9 heures, reconnu depuis comme une oeuvre fondamentale de la cinématographie mondiale : Shoah. Le film s’est aussi décliné sous forme livresque par la suite, dans un ouvrage signé par Lanzmann lui-même, mais aussi dans un roman de Yannick Haenel qui en reprend certains passages (Jan Karski, roman qui a également fait l’objet d’une pièce de théâtre d’Arthur Nauzyciel que j’ai vue au dernier festival d’Avignon).

Les parallèles entre ces deux oeuvres sont multiples. Comme Lanzmann, Rithy Panh cherche à faire parler l’un des bourreaux, lui donnant l’occasion de s’expliquer sans jamais faire preuve de complaisance à son égard. Duch, le maître d’oeuvre des tortures, est ici invité à se raconter dans le détail. Il ne le fera pas sans mensonges ni contradictions, mais fera preuve d’une grande honnêteté la plupart du temps. Sans toutefois remettre en question ses actes, qu’il continue à considérer comme « légitimes ».

La comparaison de ces deux oeuvres est éclairante à d’autres égards : on y apprend que les nazis comme les Khmers rouges, victimes d’une idéologie affolante, avaient tendance à jouer avec le vocabulaire et à pervertir le langage, bref à nommer des réalités difficiles par des euphémismes ou des néologismes réducteurs. Dans Shoah, les victimes rappellent que les hommes en route vers les chambres à gaz étaient désignés par le mot « marchandises ». Au Cambodge, les Khmers rouges « parlaient une langue un peu étrange », comme l’explique Rithy Panh. Les hommes et les femmes étaient devenus des « ennemis ».

On pourrait aussi évoquer, comme l’ont fait la plupart des critiques français, Si c’est un homme, de Primo Levi, et La nuit, d’Elie Wiesel.

La plongée dans ce récit est douloureuse, mais elle met en branle un important travail de mémoire. Notre époque verra sans doute se multiplier ce genre de récits difficiles. Combien de temps sera nécessaire pour que soit publiée une vaste enquête racontant minutieusement les horreurs du génocide rwandais ou les massacres de Srebrenica pendant la guerre de Bosnie-Herzégovine? Quoi qu’il en soit, il faudra bien y arriver. Être ainsi confronté à la logique de l’extermination nous empêchera peut-être de sombrer à nouveau dans une telle inhumanité. À défaut de comprendre ou d’expliquer cette logique insensée, on pourra toujours s’en méfier.