Blogue de Philippe Rezzonico

Choriste des Rolling Stones, Lisa Fischer passe maintenant à l’avant-scène

Vendredi 15 janvier 2016 à 14 h 39 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Lisa Fischer, choriste émérite des Rolling Stones et de Tina Turner, relance sa carrière solo avec Grand Baton/Photo : Djeneba Aduayom

Les Rolling Stones, Tina Turner, Luther Vandross, Chaka Khan, Sting, Aretha Franklin et Nine Inch Nails ont tous quelque chose en commun. Ou plutôt, quelqu’un… Ils ont partagé la scène ou le studio avec Lisa Fischer depuis les années 80.

Après plus de 30 ans de carrière internationale auprès de vedettes de premier plan, la choriste à la voix qui peut déplacer des montagnes a décidé de se réinstaller à l’avant-scène avec le trio de Grand Baton. À l’aube des spectacles prévus à Toronto et à Montréal, on discute avec celle qui s’est révélée à un public plus large avec le documentaire Twenty Feet From Stardom il y a trois ans.

Le 3 février, les Rolling Stones vont commencer une nouvelle série de spectacles en Amérique du Sud, à Santiago. Pour la première fois depuis la tournée Steel Wheels, qui était passée par le Stade olympique de Montréal pour deux représentations en 1989, Lisa Fischer ne sera pas de l’expédition musicale. Comment les Stones – principalement Mick Jagger – vont-ils vivre sans elle?

Lisa Fischer répond à la question par un petit rire aussi charmant que chaleureux, avant de poursuivre d’une voix toute douce.

« Je ne suis pas inquiète pour eux. Mick et Keith [Richards] ont beaucoup de talent. En fait, j’ai raté un volet d’une tournée en Europe une fois. Sinon, oui, ça sera la première fois que je ne serai pas avec eux depuis 1989.

« Ça me fait tout drôle, il faut l’admettre. D’autant plus qu’ils aiment ce que je fais et qu’ils me soutiennent dans ma démarche. Toute cette longue période avec les Rolling Stones a été un processus artistique magnifique, mais je ne pouvais refuser cette opportunité. »

L’opportunité en question, c’est d’être la figure de proue avec Grand Baton, un trio de musiciens (Jean-Christophe Maillard, Thierry Arpino, Aidan Carroll) qui fusionne le rock progressif et la soul psychédélique sur des rythmes africains, du Moyen-Orient et des Caraïbes. Le véhicule idéal pour une chanteuse qui allie puissance et flexibilité.

Cette collaboration est toutefois un des effets de la popularité du documentaire Twenty Feet From Stardom (2013), qui retrace le parcours de chanteuses de talent (Fischer, Darlene Love, Merry Clayton, etc.) dont les voix sont associées à des dizaines de chansons légendaires, mais qui n’ont jamais eu véritablement leur propre carrière.

Lisa Fischer et Darlene Love ont probablement été les deux chanteuses ayant le plus tiré parti de la popularité de ce documentaire. Depuis lors, Love a – enfin – gravé un disque de son cru et Fischer a donné des spectacles à profusion avec Grand Baton, s’attirant des éloges à n’en plus finir. Les critiques new-yorkaises étaient telles après son passage au Birdland l’an dernier qu’elle s’offre sept soirées au Blue Note (deux spectacles par soir), dans la grosse pomme, avant de venir au Canada.

« Je n’avais jamais vu autant de collaborateurs en 90 minutes, se rappelle Fischer. J’ai regardé le documentaire et je me suis dit : « Wow! O.K. J’ai pu apprécier Darlene et ça m’a donné l’occasion de rencontrer Merry Claytonla choriste originale de Gimme Shelter pour une première fois. » Après Luther, les Crystals (Darlene Love), Tina… Ça bouclait la boucle. »

Premier succès

Originaire de Brooklyn, Fischer a lancé une chanson nommée On the Upside sous le nom de scène de Xena en 1983. Protégée de Luther Vandross, elle a mis en marché un album intitulé So Intense, en 1991. La chanson How Can I Ease the Pain a d’ailleurs remporté un Grammy l’année suivante. À l’époque, Fischer n’avait qu’une tournée derrière elle avec les Rolling Stones. N’aurait-elle pas pu poursuivre une carrière solo immédiatement?

« Il s’agissait de mon premier disque. Le trophée Grammy que j’ai obtenu a été un formidable cadeau, mais il était inattendu. Il était évident que je n’avais pas suffisamment de matériel original pour partir en tournée. Idéalement, ça prend deux disques pour le faire. »

« À l’époque, j’avais fait la première partie de spectacles de Luther et j’avais déjà les tournées avec les Rolling Stones. Ça faisait beaucoup de travail et, en définitive, je n’ai jamais fait ce deuxième album [rires]. »

L’art d’accompagner

À bien des égards, être accompagnatrice de scène est un art en soi. Certaines choristes ont des voix plus puissantes que celle de l’artiste pour lequel elles travaillent. Il faut donc savoir doser afin de ne pas lui voler la vedette. Quel serait le meilleur conseil à donner à une jeune choriste?

« Ça varie d’une personne à l’autre, mais dans mon cas, l’important, c’est l’écoute. Il faut savoir écouter l’artiste. Parfois, savoir l’écouter sans même qu’il n’ait quelque chose à dire. Il faut aller au-delà des mots. Il faut sentir et ressentir les émotions. Et cela prend de la patience. Parfois, on sent le besoin d’en faire plus dans l’intention de faire un bon travail, mais il faut faire juste le nécessaire », assure celle qui a tenté à ses débuts d’interpréter Gimme Shelter comme Merry Clayton le faisait, avant d’apporter sa propre touche.

« Depuis que je suis à l’avant-scène, je mesure la différence. Une choriste, c’est comme une sprinteuse. Elle ne chante pas sur toutes les chansons et ne chante pas tout le temps durant une chanson. Pour l’artiste à l’avant-scène, c’est un tout autre genre de course. Cette course ne se fait pas au même rythme. Comme accompagnatrice, tu dois aider l’artiste de la façon la plus fluide qui soit. Et il faut que l’artiste ait confiance en toi.

« Il y a tellement d’approches différentes. Je peux dire : « Hé! Philippe! » [grosse voix éclatante] ou bien : « Hé… Philippe… » [voix toute douce]. Tu vois? Chaque artiste a une approche différente et il faut que tu sois dans le ton de ce dernier. »

Relectures

Lisa Fischer va notamment interpréter Gimme Shelter, Jumpin’ Jack Flash, Wild Horses et Miss You des Stones durant son spectacle, mais il ne faut pas s’attendre à des interprétations similaires à celles du plus vieux groupe de rock and roll en activité.

Pour Lisa Fischer, la musique est comme de l’argile que l’on peut modeler. Tout est possible.

« Je vois la musique comme de l’argile. Il y a bien des façons de la modeler. Je veux avoir du plaisir en le faisant, tout en respectant une certaine spiritualité. Je veux faire des choses que je n’ai jamais faites, mais qui sont enfouies dans ma mémoire. La musique des Rolling Stones repose sur des bases de blues américain et de country. Et leurs interprétations vont dans le sens de ce son très assumé. Notre groupe ressemble à quelque chose de plus expérimental. »

Quiconque a vu la chanteuse interpréter Gimme Shelter avec Jagger dans ce duo de félins des planches sait à quel point l’aspect physique est omniprésent. La gestuelle de Fischer est tout autre quand elle chante avec Grand Baton, mais il est impossible pour elle d’être impassible.

« J’aime me perdre dans la musique. Quand je suis choriste, je m’assure que je livre la marchandise pour mon artiste, mais après, la musique m’emporte. »

Entretient-elle un lien différent avec chacune des chansons qu’elle interprète avec Grand Baton?

« C’est sûr qu’il y a un lien émotif avec les chansons que j’ai interprétées avec d’autres artistes sur scène. Mais même pour des chansons d’artistes avec lesquels je n’ai pas travaillé (Rock n’ Roll, de Led Zeppelin, notamment), il y a quand même un lien, ne serait-ce qu’avec ce que je vivais au moment où ces chansons sont entrées dans ma vie. »

Lisa Fischer et Grand Baton, au Théâtre Virgin Corona (Montréal, le 30 janvier, configuration assise) et au Koerner Hall (Toronto, le 29 janvier).