Blogue de Philippe Rezzonico

The River: l’amour, la famille, la vie et la mort selon Springsteen

mercredi 9 décembre 2015 à 11 h 14 | | Pour me joindre

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Le E Street Band en 1980. Photo tirée du coffret « The Ties That Bind, The River Collection ». (Columbia/Sony)

« Quand j’ai eu 30 ans, je me suis intéressé à ce qui semblait souder la société, à toutes ces idées imparfaites qui font que les gens se lient ou pas, et je voulais en faire partie. Je ne voulais pas seulement être un commentateur ou un observateur. Je voulais être un acteur. C’est ce que je me disais pour The River ».

C’est ainsi que Bruce Springsteen décrit ses motivations créatives au tournant des années 1980 dans le documentaire du coffret The Ties That Bind : The River Collection, un boîtier commémoratif de sept disques audio et vidéo qui souligne le 35e anniversaire de l’album The River.

L’amour, la famille, les relations interpersonnelles et la mort sont les éléments qui façonnent ce disque ambitieux, dont les compositions clés ont bien vieilli, probablement en raison de leur intemporalité. Dans la critique du 11 décembre 1980 du magazine Rolling Stone, reproduite dans le riche bouquin compris dans le coffret, Paul Nelson écrit que « The River est la version contemporaine du New Jersey des Raisins de la colère », de John Steinbeck.

Dans la critique de l’époque du quotidien montréalais The Gazette, également incluse dans le coffret, le collègue John Griffin note que la « capacité de Springsteen de composer de brillantes chansons sous pression » est la preuve qu’il n’est pas exagéré de le comparer à Dylan. La naissance de l’album ne s’est pourtant pas faite sans heurts.

L’artiste étant partagé entre le désir de transposer en studio la fougue « palpitante » de scène du E Street Band et la volonté « d’amener mes personnages vers le grand public », The River a eu droit à un faux départ : le vinyle simple, qui devait se nommer The Ties That Bind, a été remisé sur une tablette. Il aura fallu plusieurs mois d’écriture et de composition, près d’une centaine de démos et des dizaines d’heures en studio pour en arriver au double vinyle qui est entré dans l’histoire.

L’album simple « était bon, mais trop restrictif, assure Springsteen. Je n’avais pas de place pour toutes les couleurs que je voulais incorporer. Je voulais écrire pour les gens de mon âge, comme j’avais commencé à le faire avec Darkness… et parler de préoccupations d’adultes ». L’album a permis à Springsteen de peaufiner son écriture narrative ancrée dans son Amérique à lui, qui allait être la pierre angulaire de son œuvre à venir (Nebraska, Born in the U.S.A., The Ghost of Tom Joad).

Les amours, les succès et les déboires sont la charpente des chansons phares de l’album. The River, avec la désillusion du mariage et les soubresauts de l’économie, n’a jamais semblé si actuel. Hungry Heart, en dépit de sa musique joyeuse, met en scène un type qui explique comment il a largué sa famille. Independence Day, peut-être la chanson la plus personnelle de Springsteen sur l’album, évoque l’émancipation d’un fils par rapport à son père. La descente aux enfers de Point Blank, la déclaration d’amour sans appel de I Wanna Mary You, l’oubli de Fade Away et la randonnée sans fin de Drive All Night ne peuvent laisser l’auditeur sans séquelles. C’est probablement pour cette raison que Wreck on the Highway clôt l’album, telle une épitaphe morbide.

Tous ses sentiments déchirants sont souvent occultés par les chansons festives et rassembleuses que sont Out in the Street, Sherry Darling, Crush on You, Cadillac Ranch et I’m a Rocker, qui servent à faire la fête. The River, c’est l’équilibre parfait entre la vie et la mort, les déceptions et le pur plaisir. Notre quotidien, en définitive.

Les suppléments

The Ties That Bind : le disque jamais diffusé

L’album simple n’a jamais été diffusé, mais nombre d’amateurs possèdent depuis des lustres l’enregistrement pirate de ce disque fantôme, inclus ici. Des 10 chansons retenues à l’époque, sept se sont retrouvées sur l’album double, quoique deux sous une forme différente. La première version de You Can Look (But You Better Not Touch) n’a pas la rythmique supersonique de la chanson que l’on connaît, mais une facture rockabilly mordante, comme un croisement entre un enregistrement de Sun Records et les chansons de rock de garage que le guitariste Steven Van Zandt affectionne. Quant à Stolen Car, sa première mouture se veut bien plus longue et comprend une instrumentation modifiée.

Cindy, Be True et Loose Ends, écartées à l’époque, sont toutes des chansons d’amour et de ruptures dont les textes sont couchés sur des mélodies accrocheuses. La première nous rappelle le parc d’attractions disparu d’Asbury Park en raison de son vibraphone au son forain. La deuxième, au titre évocateur, se termine par une envolée lyrique au saxophone de Clarence Clemons. Quant à la dernière, avec son introduction grandiose charpentée sur la batterie de Max Wienberg et les claviers de Danny Federici, elle résume tous les amours de jeunesse en deux phrases : « We met out on open streets, when we had no place to go/I remember how my heart beat when you said, I love you so. » Frissons garantis.

Le coffret « The Ties That Bind, The River Collection », de Bruce Springsteen (Columbia/Sony)

Les chansons inédites et les raretés

Springsteen estime qu’il a écrit près de 70 chansons en 1979 et 1980, mais elles n’ont pas toutes été enregistrées. Vingt-deux autres se trouvent sur le disque de raretés. La moitié d’entre elles, comme la puissante Roulette et la symbolique Where the Bands Are, ont été mises en marché sur les coffrets Tracks (1998) et The Essential Bruce Springsteen (2003). Le brûlot Held Up Without a Gun, face b du 45 tours Hungry Heart en 1980, a droit au premier pressage de sa version studio depuis 35 ans. On y trouve également la version studio de l’incendiaire Paradise by the « C », dont la version de concert est sur le coffret Bruce Springsteen and The E Street Band – Live 1975-1985.

Parmi les pièces inédites jamais diffusées sous aucune forme, qui sont au nombre de 10, Meet Me in the City, The Time That Never Was, Party Lights et Chain Lightning sortent du lot. La première, avec son tempo galopant, nous donne le goût d’aller rejoindre au plus vite la fille dont parle le Boss. La deuxième, véritable hommage vocal à Roy Orbison, nous envoûte en raison du motif tissé serré par le batteur Max Weinberg. Nous sommes proches de l’ambiance de Backstreets, là. Party Lights est une chanson estampillée E Street Band pur jus. Finalement, Chain Lightning, avec les guitares qui évoquent Duane Eddy et les Shadows, ainsi que le saxophone aux tonalités de Peter Gunn, est un petit chef-d’œuvre dans le genre.

Le spectacle de 1980

La tournée The River a fait escale au Forum de Montréal le 23 janvier 1981. La prestation que l’on découvre sur les deux DVD (c’est long, un spectacle du E Street Band) a été filmée et enregistrée à Tempe, à l’Université de l’État de l’Arizona, le 5 novembre 1980, moins de trois semaines après la parution du disque. Et encore, une dizaine de chansons jouées ce soir-là – introuvables – ne figurent pas sur les DVD. Le spectacle avait duré trois heures et cinquante minutes… On y voit de jeunes hommes (tout le monde est dans la trentaine) qui n’ont peur de rien, au point de commencer leur prestation avec Born to Run, le plus grand succès du groupe.

On y voit, surtout, tout ce qui fait la magie du E Street Band depuis plus de 40 ans : une cohésion musicale phénoménale, tant avec les succès consacrés (l’énergie folle démontrée durant Rosalita (Come Out Tonight)) que durant les reprises d’enfer (furieux Detroit Medley, durant lequel Springsteen monte sur l’orgue de Federici). On remarque aussi, une camaraderie que bien peu de groupes ont eue dans l’histoire de la musique. C’est un régal de voir Springsteen, avec ses favoris à la Elvis, et Clemons, vêtu de son complet, interpréter Fire, tels des séducteurs.

De nos jours, à plus de 60 ans, Springsteen se fait encore porter par la foule durant Hungry Heart. En 1980, il s’offrait un bain de foule durant Tenth Avenue Frezze-Out et glissait aux pieds de Clemons en finale de Thunder Road. Les spectateurs ne connaissaient-ils pas ou peu les nouvelles chansons? Aucune importance. Il faut voir Bruce et ses collègues susciter la frénésie avec des interprétations dynamiques de ses nouveaux classiques. Seule surprise: l’absence de l’apport vocal de la foule pour le premier couplet de Hungry Heart, d’habitude chanté a cappella. Le public ne connaît pas les paroles…

La fête pouvait toutefois faire place à une intensité rare. Le visage du chanteur est sans équivoque durant l’interprétation de The River. Ce spectacle a aussi une connotation politique. La veille, Ronald Reagan avait remporté l’élection présidentielle américaine.

« Les gars, je ne sais pas ce que vous pensez de ce qui s’est produit hier soir, mais je pense que c’est pas mal terrifiant. Vous êtes jeunes. Bien des gens vont dépendre de vous dans le futur. Celle-là est pour vous. » « Celle-là », a été l’une des versions les plus féroces de Badlands – chanson de défiance de Springsteen –  jamais interprétées.

On sait que le E Street Band d’aujourd’hui (Jake Clemons à la place de son oncle Clarence, Charlie Giordano en remplacement de Federici), dont les membres originaux (Springsteen, Van Zandt, Weinberg, Garry Tallent, Roy Bittan) ont une moyenne d’âge de 65 ans n’est pas celui d’il y a 35 ans. Toutefois, nous serons encore nombreux à aller voir les spectacles de la minitournée nord-américaine qui passera par Toronto (2 février 2016), parce que l’amour, la famille, les relations interpersonnelles et la mort font toujours partie de notre quotidien, et que la vie, elle, doit continuer.