Blogue de Philippe Rezzonico

Un phénomène nommé The Weeknd

mercredi 25 novembre 2015 à 3 h 00 | | Pour me joindre

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The Weeknd a de la présence sur scène et des milliers d'admiratrices prêtes à le suivre. Photo AP/Matt Sayles

The Weeknd a de la présence sur scène et des milliers d’admiratrices prêtes à le suivre. Photo AP/Matt Sayles

À l’adolescence, j’ai grandi dans une maison où mes parents avaient une chaîne dotée d’un son « quadraphonic » (la quadriphonie), comme nous disions dans les années 1970. Quand on était placé au centre de la pièce et que les quatre enceintes acoustiques étaient placées dans chaque coin du salon, l’effet sonore était saisissant.

J’ai ressenti la même chose dans la section 123 du Centre Bell mardi soir, lors du spectacle de l’artiste canadien The Weeknd. Les dizaines d’enceintes étaient bel et bien toutes installées à la même extrémité de la patinoire du Canadien, mais il y avait 18 784 spectateurs, éparpillés du parterre jusqu’à la dernière rangée au balcon, qui contribuaient à l’enveloppe sonore.

Notez bien, je ne parle pas ici de cris ou de hurlements… Bien sûr, vous avez deviné que cette foule composée à 80 % d’adolescentes et de jeunes femmes en a hurlé un coup. C’était strident! À vous percer les tympans. Mais ni plus ni moins qu’avec les Beatles, les Jackson Five, les Backstreet Boys, Justin Timberlake ou One Direction, selon votre génération.

Non, je parle ici de la capacité de chanter les paroles de toutes les chansons. Et pas seulement de quelques refrains fédérateurs, de deux ou trois titres plus connus, ou de l’incontournable grand succès radiophonique. Les 11 adolescentes/jeunes femmes de la rangée L placées derrière moi ont chanté avec autant de ferveur et de passion la nouvelle Acquainted (tirée de Beauty Behind the Madness) que High For This, (de House of Balloons) qui remontait à 2011. Tout comme celles qui étaient dans la rangée devant moi, d’ailleurs.

La voix des milliers d’admiratrices d’Abel Makkonen Tesfaye (de son vrai nom) a été l’écho tonitruant de celle du chanteur durant tout le spectacle de cette tournée nommée Madness. Quand cela survient durant une poignée de chansons, c’est déjà impressionnant. Mais durant une heure et 40 minutes, c’est proprement renversant.

Cela a bien servi l’Ontarien né à Scarborough en début de programme. Sa voix n’était pas des plus perceptibles durant les 20 premières minutes, les lourdes basses et la batterie empiétant souvent sur le terrain de jeu de l’autre. Ce qui avait peu d’importance, il faut admettre, quand un artiste dispose d’une chorale de milliers de spectateurs comme celle-là.

The Weeknd est un artiste qui s’abreuve à une foule de styles musicaux : r&b, soul, hip-hop, trip-hop, rock. Mais peu importe l’élément dominant ou la facture sonore, l’intérêt demeure cette voix de fausset qui a du coffre et la capacité du jeune homme d’écrire des chansons qui touchent les cordes sensibles de ses contemporains.

Contrairement à nombre d’artistes du moment qui abusent des effets de micro et de l’auto-tune (Kanye West, pour bien le nommer), The Weeknd n’a pas besoin de tels subterfuges : une voix porteuse, des chansons qui touchent et un vrai band sur scène font le travail.

En revanche, rarement a-t-on vu un artiste en début de carrière (premiers disques numériques parus en 2011) demander jusqu’à 220 $ pour ses meilleurs billets. Et que dire des casquettes à 65 $! À titre comparatif, les billets réguliers les plus chers pour U2 (35 ans de carrière) étaient de 305 $ Pas donnée, pour la jeune génération, une soirée avec le monsieur.

Évidemment, la production a dû coûter quelques dollars, elle aussi. La structure sur la laquelle était juchée le groupe disposait d’une passerelle qui permettait à The Weeknd de s’exprimer sur trois niveaux. Les écrans étaient de première qualité et étaient surplombés par des cubes de lumières qui pouvaient prendre diverses formes géométriques. Une superbe scène ultra-moderne qui aurait peut-être gagné à baigner dans des couleurs plus vives, sauf quand les lance-flammes étaient en action. Remarquez, le noir et blanc avait aussi son charme.

Un peu figé en début de prestation, The Weeknd a haussé le rythme au fur et à mesure que la définition des instruments se faisait plus précise. Tell Your Friends a été percutante à souhait, tandis que The Birds, Part 1, a fait la part belle à l’un des rares solos de guitare de la soirée.

Celui qui a remporté les trophées pour l’artiste par excellence soul/r&b et le meilleur album soul/r&b (Beauty Behind the Madness), dimanche, aux American Music Awards, a été peu bavard et il a laissé parler ses chansons. Earned It – découverte par un large public en raison de sa présence dans le populaire film Fifty Shades of Grey – , enchaînée à Dark Times, a soulevé la foule et est devenue un chant fédérateur. Tout comme Angel, lorsque des milliers de spectatrices ont chanté en chœur « I hope to find someboby to love » en se filmant avec leurs téléphones intelligents.

Dans le dernier quart d’heure, The Weeknd a remercié la foule avec quelques mots de français. Il a ensuite enchaîné avec Montreal, une chanson qui contient une relecture hip-hop de Laisse tomber les filles, de Serge Gainsbourg, à laquelle il a arrimé son tube, The Hills. Effet bœuf. Pas bavard, disais-je, mais expressif, ce jeune homme. Il fallait voir son visage quand il a pointé le micro vers la foule qui chantait à tue-tête. Il était ravi et ému.

Au terme d’une version émouvante de Wicked Games au rappel, il est impossible de ne pas conclure que le qualificatif de phénomène qui colle à The Weeknd depuis des mois n’est nullement exagéré. En fait, après un tel accueil, on pourrait même présumer que le phénomène ne sera pas éphémère. Mais ça, c’est l’avenir qui le dira.