Blogue de Philippe Rezzonico

L’improbable retour de King Crimson

jeudi 12 novembre 2015 à 22 h 58 | | Pour me joindre

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King Crimson, cuvée 2015: X, Jaz, Levin, Fripp, Mol, Collins et xx.

King Crimson, cuvée 2015: Rieflin, Jakszyk, Levin, Fripp, Harrison, Collins et Mastelotto. Photo courtoisie King Crimson

Quand Robert Fripp a, une fois encore, suspendu les activités de King Crimson en 2009, plusieurs amateurs se disaient que, cette fois, c’était pour de bon. Comme un chat qui a neuf vies, le groupe a pourtant connu une énième renaissance avec une huitième incarnation musicale depuis ses débuts.

Hormis Fripp, le bassiste Tony Levin est le musicien qui compte le plus d’années de services au sein du collectif à géométrie variable. À l’aube de la série de spectacles prévus à Québec et à Montréal, Levin nous parle de cette nouvelle mouture, de son rôle, de sa relation avec Fripp et de ce qui attend les fidèles de King Crimson.

Optimiste, Tony Levin? Peut-être bien. Quatre ans après le dernier spectacle de King Crimson, Robert Fripp a annoncé en 2012 qu’il prenait sa retraite de l’industrie musicale. La perspective de voir le groupe progressif renaître de ses cendres une autre fois depuis 1969 semblait plus qu’improbable. Levin n’a pourtant pas été étonné quand Fripp l’a contacté en 2013 afin de remettre le groupe sur les rails.

« Je ne pensais pas que c’était terminé, parce que je suis un musicien type : je ne pense pas à la suite des choses, note Levin au bout du fil. Je vis au présent. Mais j’ai été surpris qu’il y ait des changements de personnel dans le groupe et, surtout, par la nature des changements. Trois batteurs, ce n’est pas courant. Mais King Crimson ne fait jamais rien comme tout le monde. »

La cohabitation

Outre Fripp (guitare) et Levin (basse, stick), King Crimson cuvée 2015 est formé de Mel Collins (saxophone, flûte), de Jakko Jakszyk (voix, guitare) et des batteurs Pat Mastelotto, Gavin Harrison et Bill Rieflin. Il n’est pas rare de nos jours de voir des groupes rock avec un batteur et un percussionniste, sinon deux batteurs. Mais trois?

Remarquez, cette multiplicité d’instruments rythmiques de même nature au sein de King Crimson n’est pas une première, et Levin peut en témoigner. En 1994, Fripp a fait appel à un autre joueur de stick. C’était à l’époque des deux trios identiques (trios composés chacun d’un guitariste, d’un joueur de basse et de stick ainsi que d’un batteur).

« Dans les années 1990, Robert a invité Trey [Gunn] à se joindre à nous. Je ne m’attendais pas à ça et ce n’est pas une décision que j’aurais prise moi-même, admet Levin. Mais si Robert estimait que ça valait le coup, j’étais prêt à le suivre. J’ai un énorme respect pour lui au plan musical. Chacun d’entre nous jouait moins, mais la complémentarité des portions musicales n’était pas moins pertinente. Bref, ce fut une belle expérience. »

« Cette fois, avec trois batteurs, c’est une approche différente. Sur scène, ce sont eux qui sont à l’avant-plan. Je me disais que ça allait me laisser moins de place, mais je me trompais. Je joue probablement plus de basse que s’il n’y avait qu’un seul batteur. »

Pour Levin, qui a fait ses débuts avec King Crimson en 1981, à la parution de l’album Discipline, la formation actuelle du groupe se veut une quatrième incarnation. Est-ce plus facile d’y voir des oppositions ou de tracer des parallèles entre tous ces groupes?

« Aucune formation ne se ressemble, assure-t-il. Et tant que nous n’avons pas commencé à répéter ensemble, nous ne savons pas vraiment comment ça va se passer. Une seule constante : tous ces groupes sont formés de musiciens de premier plan, peu importe l’époque. Et nous sommes tous ouverts à des approches qui sortent de l’ordinaire, au point de nous lancer des défis. Moi, ça m’a toujours permis d’explorer et d’aller plus loin. »

King Crimson sur scène. Photo courtoisie King Crimson

King Crimson sur scène. Photo courtoisie King Crimson

« Nous tentons constamment de raffiner notre musique, mais c’est dans l’ADN de King Crimson de ne jamais prendre la voie la plus facile. Nous prenons plutôt celle qui nous permet d’innover. Attendez-vous à voir quelque chose qui ressemble à un concert [petit rire]. »

En écoutant parler Levin des nombreuses répétitions en formations distinctes (les batteurs sans les autres membres, le duo basse-guitare une autre journée et tout le monde ensemble lors d’une autre semaine…), on réalise à quel point ce groupe qui est réputé pour son improvisation est aussi un ensemble musical rigoureux et rodé.

« Les gens ne savent pas à quel point on répète. Je comprends leur perception, parce qu’il nous arrive souvent d’improviser au sein d’un morceau. Dernièrement, on a vu Bill, qui est au centre de la scène, agir comme un chef d’orchestre et structurer un morceau improvisé du tout au tout. Mais ça demeure quand même occasionnel. »

Le retour de Collins

La présence de trois batteurs modifie forcément l’approche rythmique de King Crimson, mais c’est le retour de Mel Collins qui transforme le plus le collectif, par rapport à ce qu’il était devenu depuis quelques décennies. Le retour de celui qui a été membre du groupe de 1970 à 1972 remet sous les feux de la rampe le saxophone et la flûte, qui étaient des instruments importants aux débuts de King Crimson.

« Tout à fait, confirme Levin. Le retour de Mel a complètement changé la facture sonore du groupe des dernières années. Ça nous permet de renouer avec de vieilles compositions de la première époque. Nous n’avions pas de saxophone ni de flûte durant les années 1990. »

L’énigme Fripp

L’an dernier, Robert Fripp a admis au Telegraph, de Londres, qu’il était difficile de travailler avec lui. Le batteur Bill Bruford, qui était là durant les années 1970, a écrit dans son autobiographie que Fripp était « un peu Staline, un peu Gandhi et un peu Marquis de Sade ». Quelle est la position de Levin en regard de Fripp, dont l’intelligence et la vision musicale sont reconnues?

« J’ai énormément de respect pour Robert au plan musical. Je n’irai pas jusqu’à dire que je m’en fiche [qu’il soit difficile], mais tant qu’il nous montre le même respect et qu’il me laisse la responsabilité de tout ce qui touche la basse… Comment dire? Il me laisse de la marge de manœuvre. Cela dit, je comprends que des musiciens qui quittent un groupe peuvent avoir des opinions tranchantes. Mais c’est l’ensemble de Robert, et quand on est dans sa position, on doit parfois prendre des décisions quant à la direction musicale qui ne plaisent pas à tous. »

Les deux musiciens avec lesquels Levin a travaillé le plus étroitement sont Fripp et Peter Gabriel. Ose-t-on lui demander de les comparer? Bien sûr.

« [Éclat de rire] Ils sont très différents… Hum… Peter, si nous avons une répétition prévue à 10 heures du matin, il se peut qu’il soit dans une réunion et qu’il en ressorte deux jours plus tard. Robert, si nous avons une répétition à 10 heures, il sera sur place dès 9 heures et il va nous intimer de partir à 18 heures, même si nous sommes tous prêts à continuer. »

King Crimson a ressorti de vieilles compositions antérieures à l’année 1975 (One More Red Nightmare, The Letters, Sailor’s Tales, Starless) quand le groupe a enregistré le disque de spectacle Live at the Orpheum, en 2014. Et le retour aux sources se poursuit, sans nécessairement qu’on oublie le présent.

« On aura au moins deux nouvelles chansons d’ici la fin de cette tournée. Et une poignée de compositions créées par les batteurs. Est-ce assez pour un nouvel album? Pas pour l’instant et je ne sais pas s’il y aura un nouvel album. Cela dit, on a répété d’autres anciennes compositions avant le passage au Québec. Je crois que ces spectacles vont être de beaux moments pour les amateurs. »

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King Crimson au Palais Montcalm (Québec), les 13 et 14 novembre, et au Théâtre St-Denis (Montréal), les 16 et 17 novembre.