Blogue de Philippe Rezzonico

Ringo Starr: le vrai retour vers le futur

jeudi 22 octobre 2015 à 1 h 57 | | Pour me joindre

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Ringo Starr a remonté le temps, mercredi soir. Photo AP/Marc Duncan

Ringo Starr a remonté le temps, mercredi soir. Photo AP/Marc Duncan

Tous les amateurs de cinéma populaire américain le savent : le 21 octobre 2015 est la date où Marty McFly (Michael J. Fox) arrive dans le futur, lors du deuxième volet de la trilogie cinématographique de Retour vers le futur. Mais ça, tout le monde le sait aussi, c’est de la fiction.

La réalité, c’est que les spectateurs présents au Théâtre Saint-Denis de Montréal en ce 21 octobre 2015 ont été téléportés dans le passé – comme Marty dans le premier film, finalement -, en raison de la présence de Ringo Starr et de son All-Starr Band.

Le saut dans le temps était encore plus spectaculaire qu’au grand écran. Combien? Plus de 50 ans dans le passé par moments, soit aussi loin qu’à l’époque de l’invasion britannique. Quand Ringo et ses potes ont commencé le spectacle avec Matchbox, l’image de la pochette de Something New, l’album de 1964 des Beatles sur lequel figure la reprise du classique de Carl Perkins, m’est venue en tête. Version vivifiante, peut-on ajouter.

Ringo, debout au micro pendant que Gregg Bissonette battait la mesure, a enchaîné avec une solide interprétation de It Don’t Come Easy, passant avec aisance à son répertoire des années 1970. Le trio d’ouverture s’est terminé avec la nouvelle Island In the Sun, une chanson légèrement funky et pleine de soleil que Starr a enregistré avec son groupe du moment.

Visite rarissime, que celle de Ringo. Celui qui a enfin été intronisé au panthéon de la renommée du Rock n’ Roll à titre personnel plus tôt cette année, n’en était qu’à un troisième passage au Québec, après sa présence avec les Beatles au Forum en 1964 et celle avec son ancien All-Starr Band, au Centre Molson, le 27 juillet 2001.

Vedettes de premier plan

L’All-Starr Band existe depuis 1989, mais il demeure un groupe à géométrie variable. De grands noms tels Joe Walsh (Eagles), Nils Lofgren (E Street Band), Burton Cummings (The Guess Who), Levon Helm (The Band), John Entwistle (The Who), Dr. John et Billy Preston ont pris part à l’aventure. Starr est flanqué depuis 2012 de Todd Rundgren (multi-instrumentiste), membre des groupes de 1992 et de 1999, de Gregg Rolie (claviers, chanteur original de Santana), de Richard Page (basse, Mr. Mister), de Steve Lukather (guitare, Toto), de Warren Ham (saxophone) et de Bissonette (David Lee Roth).

Du nombre, Rundgren, qui est aussi un réalisateur émérite, est le maillon le plus faible. Rien à redire pour son jeu de guitare, celui aux claviers, au tambour ou à l’harmonica (très joli ajout sur Don’t Pass Me By, de Ringo), mais la voix… Disons simplement que I Saw the Light et Love Is the Answer ont connu de meilleurs jours.

En revanche, Rolie a interprété Evil Ways comme il l’avait fait avec Carlos Santana à Woodstock en 1969. Chapeau. Et que dire de Oye Como Va, qui a fait danser la salle comble du St-Denis du parterre au balcon. Irrésistible. Lukather n’est pas un guitariste du calibre de Santana, loin de là, mais il a fait ce qu’il pouvait pour conserver le vernis d’antan de ces monuments, entre autres, lors du doublé Black Magic Woman/Gypsy Queen, seul moment de la soirée où Ringo s’est éclipsé en coulisses.

Le guitariste, dont c’était l’anniversaire, a aussi rallié le public à sa cause avec les incontournables de Toto (Hold the Line, Africa, Rosanna) qui ont fait un carton, et ce, en dépit d’une voix amenuisée par les affres du temps. La foule qui chantait compensait largement. Mais la surprise, ce fut Richard Page. Ses interprétations de Kyrie et de Broken Wings étaient époustouflantes. Dans la clé d’origine… qui est déjà très haute. Très impressionnant.

Saute-mouton musical

Pour être franc, je redoutais drôlement l’inclusion de succès des années 1980 dans cette tournée. En 2001, Greg Lake avait amené dans ses valises les bombes de King Crimson (In the Court of the Crimson King) et d’Emerson Lake and Palmer (Lucky Man), tandis que Roger Hogdson avait celles de Supertramp (Give A Little Bit, Take the Long Way Home, The Logical Song) sous la main. Ça coulait de source avec les chansons des années 1960 des Beatles et des années 1970 de Ringo.

Pourtant, mercredi, on a joué à saute-mouton avec les décennies avec facilité, comme si Ringo, Rolie, Rundgren, Lukather et Page avaient chacun une DeLorean pour remonter le temps à leur gré.

Dans le spectacle quand même plus rassembleur d’il y a 14 ans, Hogdson et Lake avaient volé le spectacle à Starr. Ce ne fut pas le cas cette fois. Ringo est de cette génération de batteurs comme Charlie Watts, des Rolling Stones, qui détestent l’esbroufe – comprendre, les solos de drum. Starr, c’est un métronome. Il fallait voir la finale de I Wanna Be Your Man, avec Ringo et Bissonette qui frappaient les peaux avec un synchronisme parfait. Là, résidait l’intérêt. Ou voir le plaisir contagieux du couple de quinquagénaires devant moi qui se regardait dans les yeux et s’embrassaient durant You’re Sixteen. Belle image.

Ringo, qui a toujours été le Beatles le plus sympathique, n’a pas perdu une once de dérision. Le garçon dans le vent de Liverpool présente l’explosive Boys – la reprise des Shirelles tirée du premier album du Fab Four – comme une chanson « du temps que j’étais dans l’autre band », avant d’entendre les spectateurs chanter les « Ba-ba-shoo-wap! » à pleins poumons.

Puis, il prévient la foule que « si vous ne connaissez pas la prochaine chanson, vous n’êtes pas à la bonne place et vous pensez que vous êtes à un spectacle de Def Leppard. » Mise en garde inutile, avant d’interpréter Yellow Submarine. Baigné dans la lumière (jaune, ça va de soi), le St-Denis ressemblait à quelque chose comme une oasis de bonheur.

L’éternel adolescent

Dérision, disais-je plus haut? Plutôt, oui, quand Starr interprète I’m the Greatest, chanson composée par John Lennon et enregistrée avec le concours de Lennon et de George Harrison. Ringo, c’est l’éternel adolescent qui en a toujours l’allure. Mince et énergique, il chante (mieux que jamais), il danse (toujours tout croche) et il anime la foule en maintenant la cohésion avec ses collègues qui le désignent comme étant le « boss ». Attention à l’usurpation de surnom, ici.

Mais il est bien le patron et on n’en doute pas une seconde dans le segment final quand il enchaîne dans une frénétique séquence son plus grand succès personnel (Photograph), Act Naturally et With A Little Help From My Friends, qui ramène tout le monde à l’époque peace and love si chère à l’artiste.

À ce moment, le batteur-chanteur se transforme en professeur de gymnastique. Ringo bat la mesure tout en sautillant sans arrêt. À 75 ans? On ignorait que Mick Jagger pouvait avoir de la compétition dans sa tranche d’âge. Effet bœuf.

Après avoir lancé un t-shirt dans la foule durant Give Peace a Chance, Ringo a pris les jambes à son cou et il a quitté la scène, laissant ses amis saluer l’assistance. Il n’a donc probablement pas entendu les spectateurs qui espéraient peut-être un ultime rappel hurler « Ringo! Ringo! Ringo! », comme si Marty McFly avait décidé de faire un saut à l’époque de la Beatlemania.