Blogue de Philippe Rezzonico

Stevie Wonder: livraisons de légende et dérapages

jeudi 1 octobre 2015 à 3 h 08 | | Pour me joindre

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Stevie Wonder a interprété Songs In the Key of Life en totalité. AP/Chris Pizzello

Stevie Wonder a interprété Songs In the Key of Life en totalité. AP/Chris Pizzello

Ainsi, Stevie Wonder allait nous livrer intégralement et en séquence les chansons de Songs In The Key of Life, y ajouter quelques rappels, et le tour allait être joué? C’est bien mal connaître l’artiste américain qui peut être puriste jusqu’au bout des ongles ou cabotin au possible.

Et les deux Stevie étaient au rendez-vous mercredi soir au Centre Bell pour ce spectacle hors normes. On a donc côtoyé la grâce et le bancal au sein de cette prestation qui, si elle ne s’adressait pas qu’aux puristes, en était indiscutablement une pour connaisseurs.

Quand on a escorté le musicien aveugle sur scène vers 20h15, nous avions déjà compris à quel point la livraison de son disque phare de 1976 était prise au sérieux : derrière lui, 13 musiciens – dont deux batteurs -, un percussionniste, cinq cuivres, ainsi que six choristes. À sa droite, une section de 10 cordes avec conducteur. Sans compter huit autres chanteurs qui se sont greffés à l’ensemble, ici et là.

Plus de 30 artistes, donc, sur cette scène plus congestionnée que l’autoroute Décarie à l’heure de pointe. L’artillerie lourde pour honorer avec panache un album dont les chansons parlent de Dieu, des hommes, de race, d’amour et de la vie au quotidien.

D’ordinaire, on achète un billet pour aller voir un artiste qui va nous interpréter des tas de chansons connues. Ce n’était pas le cas cette fois pour nombre de spectateurs et, je l’avoue, j’avais drôlement plus envie d’entendre les chansons que je ne connaissais qu’en version studio que celles que j’avais eu l’occasion d’entendre en spectacle plusieurs fois.

Chefs-d’œuvre magnifiés

Village Ghetto Land, avec Stevie, chantant debout, secondé uniquement par les cordes, c’était du pur ravissement. Et c’est encore plus pertinent quand Wonder précise « qu’en 2015, nous sommes toujours dans un ghetto ». Contusion, fiévreuse chevauchée qui s’abreuve autant des écoles funk, psychédélique que progressive qui ont fait époque au milieu des années 1970, s’est révélée d’une puissance insoupçonnée.

Ordinary Pain, déjà touchante dans sa forme première, qui se transforme en brûlot quand Wonder la partage avec trois choristes dans une finale digne de chant d’église. Jubilatoire. Joy Inside My Tears, déchirante ballade à la mélodie imparable, était belle à pleurer. Tout comme If It’s Magic, que Wonder a interprété en chantant sur la bande préenregistrée de la harpiste Dorothy Ashby, qui avait gravé la chanson avec lui à l’époque. Et quand la frénétique Black Man a franchi les huit minutes au compteur, comme sur le disque, ma foi, j’étais comblé.

Les bombes

Sauf que cet album double qui s’est hissé au sommet des palmarès il y a 40 ans en dépit de sa complexité musicale contient peu de succès radiophoniques. On a pu mesurer le clivage dès les premières notes de Sir Duke qui ont fait bondir les 10 300 spectateurs de leur siège. Avec les cuivres pétaradants et l’ajout des cordes, il s’agit probablement de la meilleure version jamais entendue de ce classique qui était suivi par I Wish et la ligne de basse irrésistible de Nathan Watts.

Durant dix minutes, le Centre Bell était en liesse et tout le monde était debout, comme en début de deuxième partie avec Isn’t She lovely, étirée à plus soif à l’aide de longs et magnifiques solos d’harmonica. Hormis ces évidences, Songs In the Key Of Life demeure un album conceptuel dont plusieurs chansons nécessitent une qualité d’écoute considérable.

Wonder n’a toutefois pas aidé sa cause avec un entracte de plus de 30 minutes (entre 21h44 et 22h17, c’est mortel) et ce que je nommerais des dérapages plus ou moins contrôlés. Durant la première partie, en finale de Knocks Me Off My Feet, Stevie amorce une bagarre de vocalises avec ses choristes. L’exercice, sympathique en soi, est un réel clin d’œil à son mentor Ray Charles et ses Raelettes. Sauf que ça ne finit plus.

Éparpillement

Au contraire, Wonder commence à pianoter l’air de Milord. Il suggère ensuite une ligne mélodique aux cordes (musiciens et musiciennes de Montréal) qui tentent tant bien que mal de remplir la commande. Puis, la ligne mélodique est reprise avec plus de succès par les cuivres. Stevie veut visiblement la contribution de tout le monde. Mais il y a une trentaine d’artistes avec lui. On a ensuite droit à une reprise de Besame Mucho par une de ses choristes et un bout de (Night Time Is) the Right Time. Soudainement, durant une vingtaine de minutes, on s’éparpille et on perd complètement l’album de vue. Et quelques spectateurs à l’entracte.

En deuxième portion, c’est cette fois à l’aide d’un harpejji – instrument qui se veut un croisement entre une guitare (pour la forme) et un piano (pour la touche) – que Wonder délaisse la séquence de son disque pour interpréter Michelle. Pour quoi faire? Pour le clin d’œil au français? Et pourquoi Tequila, par ailleurs? Pour le plaisir?

Dans ce spectacle où la durée du disque célébré limitait grandement l’ajout de chansons à succès, pourquoi diable Wonder, qui était en voix, a « perdu » plus d’une demi-heure à faire des clins d’œil et des reprises, le plus souvent, d’une qualité inversement proportionnelle à toutes les chansons proposées de Songs In the Key of Life?

Il y avait là le temps de livrer quatre ou cinq succès supplémentaires au rappel qui fut, lui aussi, un peu chambranlant. Se prenant pour un DJ (Tick Tick Boom), Wonder a aguiché la foule avec les introductions musicales de ses succès… pour les interrompre aussitôt, avant de s’y mettre sérieusement. En définitive, nous avons eu droit à des versions festives de Higher Ground, Don’t Worry ‘Bout A Thing et Superstition.

Mais bon… Après plus de trois heures sur scène, je ne vais pas reprocher à Stevie son rappel un peu court. Il ne s’agissait pas d’un spectacle de « grands succès », on le sait. C’était celui d’un album majeur. Et la livraison des chansons qui y figurent a été exemplaire.