Blogue de Philippe Rezzonico

Osheaga, jour 3: The Black Keys clôt la 10e présentation avec force

lundi 3 août 2015 à 2 h 25 | | Pour me joindre

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Patrick Carney, des Black Keys. Photo courtoisie Evenko/Patrick Beaudry

Patrick Carney, des Black Keys. Photo courtoisie Evenko/Patrick Beaudry

Épargné par les éléments durant le week-end, le Festival Osheaga s’est terminé avec force, dimanche soir, avec une prestation mordante du groupe américain The Black Keys dans le parc Jean-Drapeau, plein à craquer.

Avec un maximum d’entrées payantes (135 000), tout juste une heure de pluie le samedi, et une foule de prestations mémorables, les organisateurs du festival montréalais qui célébrait cette année son dixième anniversaire ne pouvaient espérer mieux.

Assidu de l’événement, le duo formé du guitariste Dan Auerbach et du batteur Patrick Carney est devenu le tout premier groupe de l’histoire du festival à être désigné tête d’affiche pour une seconde fois. C’était déjà le cas en 2012. The Black Keys a participé au festival en 2010 et 2008. Fidélité récompensée.

Les Américains, qui multiplient les passages au Québec (Montréal, Québec, Laval) depuis dix ans, et leurs musiciens accompagnateurs, étaient dans une forme exemplaire. Nettement plus qu’en 2012, selon moi, quand le groupe m’avait semblé sur le pilote automatique. Seuls changements, Auerbach ne porte plus de barbe et Carney porte quelques livres en plus…

Cela dit, la formule n’a pas changé. Les solos de guitares décapants d’Auerbach reposent toujours sur le martellement lourd de Carney, mais tout est question d’intensité et d’engagement. Et ce n’était pas ce qui manquait. Durant Same Old Thing et Leavin’ Trunk, les solos déjantés d’Auerbach étaient tels que je me disais que l’on n’avait jamais atteint un tel niveau de décibels durant le week-end.

Et ils ont des tubes, The Black Keys. Il fallait voir et entendre cette foule qui s’étendait à perte de vue durant Gold On the Celling, Howlin’ For You et Money Maker. Du sommet de la terrasse, l’effet était saisissant. Remarquez, ça l’était tout autant sur le plancher des vaches durant Tighten Up. Je crois bien avoir compté 14 personnes en train de danser sur l’une des tables de pique-nique installées dans le parc. Solides, ces tables…

Dan Auerbach et ses guitares de feu. Photo courtoisie Evenko/Pat Beaudry

Dan Auerbach et ses guitares de feu. Photo courtoisie Evenko/Pat Beaudry

The Black Keys a même su ralentir le rythme – ce n’est guère son truc – avec une livraison bien sentie de la douloureuse Too Afraid To Love You, mais c’est quand même avec les tornades musicales que sont Lonely Boy et Little Black Submarines que le duo fait son pain et son beurre.

Le moment émouvant

Avez-vous déjà vu Edward Sharpe and the Magnetic Zeros sur scène? Pas moi avant dimanche soir. Le choc à la vue de ce collectif californien de dix membres et de son leader, Alex Ebert, une sorte d’hippie des années fleur bleue téléporté à notre ère, fut d’autant plus grand. Ce groupe, qui offre de la musique organique nappée de cuivres, est capable de transformer un parterre en ruche. Effet bœuf durant 40 Day Dream, Up From Below et Man On Fire, quand Ebert est descendu au parterre pour se baigner dans la foule.

Mais le moment fort du spectacle – et peut-être même du week-end – est survenu durant la touchante If I Were Free, quand les festivaliers ont fait surfer au-dessus d’eux un spectateur handicapé en fauteuil roulant dans le but de le mener sur scène. J’avais déjà vu du bobysurfing, mais du wheelchairsurfing, jamais… Un événement semblable est déjà survenu au festival Heavy MTL, il y a quelques années.

Le spectateur et ses trois amis d’enfance – fin vingtaine, jeune trentaine? – sont montés sur scène et Ebert a conclu le tout le front appuyé sur celui de l’invité d’honneur. Entendre une chanson comme If I Were Free en regardant un homme prisonnier de son corps, je vous prie de me croire que ça vous remue en dedans.

Oui, Alt-J a été intense à souhait – quoique statique – avant The Black Keys, les membres de Future Islands ont sué et transpiré en livrant leurs tripes en après-midi, et les chansons dansantes de Hot Chip ont été irrésistibles. Mais dans dix ans, il est probable qu’on se rappellera d’Edward Sharpe et de sa bande comme on se souvient du passage de Nick Cave de 2014.

Trois jours au paradis

« C’était trois jours au paradis ».

C’est ainsi que Jacques Aubé, le directeur-général d’Evenko, a résumé le dixième anniversaire de son événement qui a attiré 13 pour cent d’Américains et 65 pour cent de festivaliers vivant hors du Québec.

« Cela a été impeccable à tous les niveaux : service, entrée, les balançoires… À part quelques commentaires négatifs pour le métro (samedi, après la cohue au spectacle de Kendrick Lamar)… ce fut une réussite. »

Gary Clark jr.: blues torride. Photo courtoisie Evenko/Pat Beaudry

Gary Clark jr.: blues torride. Photo courtoisie Evenko/Pat Beaudry

Pour la quatrième année d’affilée, le festival a affiché complet (45 000 festivaliers par jour), mais personne ne prend rien pour acquis.

« On ne met pas nos billets en vente avant d’annoncer la programmation comme le font d’autres festivals, a précisé Nick Farkas, le vice-président d’Evenko et directeur de la programmation. Nous ne sommes pas rendus là. La compétition des festivals de musique en Amérique du Nord est féroce. »

Les organisateurs d’Osheaga espèrent pouvoir accueillir plus de festivaliers dès 2017, mais il faut que la ville de Montréal apporte des modifications au site.

« Soixante-mille festivaliers par jour, ça nous aiderait, surtout parce que le dollar canadien est en baisse », a noté Farkas.

Jacques Aubé n’a pas précisé jusqu’à quel point la chute récente de notre devise a grugé la marge de profit d’Evenko, mais le bilan financier demeure rédigé en vert, a-t-il assuré.

Par ailleurs, les organisateurs s’estiment chanceux que Yasiin Bey (anciennement Mos Def) était à Montréal et qu’il ait pu remplacer au pied levé le controversé Action Bronson, qui n’a pu se rendre au Québec en raison de « problèmes de transport ».

« Un échange favorable », note Jacques Aubé, qui a précisé que le festival n’aurait pas changé de position si le rappeur s’était présenté. Le dernier mot serait revenu aux spectateurs qui auraient décidé d’aller le voir ou pas.

L’après-midi brûlant

En début de journée, James Bay a fait un carton. Le Britannique est la nouvelle idole des jeunes. Jeunes filles, doit-on préciser.  Sur toutes les images relayées sur les grands écrans lors de sa prestation, on ne voyait que des visages féminins. Et il sait plaire, le jeune homme, notamment en portant un t-shirt de Half Moon Run, un groupe chouchou de Montréal.

James Bay. Bain de foule dès 14h30. Photo courtoisie Evenko/Pat Beaudry

James Bay. Bain de foule dès 14h30. Photo courtoisie Evenko/Pat Beaudry

Pratiquement toutes les chansons qu’il a livrées étaient dignes d’un rappel, les milliers de spectateurs battant la mesure. Hold Back the River a bouclé un set fédérateur.

Dur tâche pour Gary Clark jr. d’enchaîner après coup, mais celui dont les influences vont de Muddy Waters à Jimi Hendrix, tout en passant par les Rolling Stones n’a pas le même genre de public. Moins de monde devant lui – les plus jeunes étaient partis voir Ms Mr -, mais des admirateurs fidèles qui hurlaient : « Gary! Gary ! ».

Camisole, chapeau, et barbe : celui qui pourrait être le fils de Lenny Kravitz a saturé l’air de solos incendiaires, notamment sur Ain’t Messin’ Around et When My Train Pulls In. Du béton.

Changement de musique et d’attitude avec Father John Misty qui a pris du galon. L’an dernier, il était sur la scène Verte. Cette année, il s’est présenté sur la plus grande disponible. Le grand barbu est aussi l’un des artistes les plus insaisissables qui soit. Possédé quand il interprète I Love You Honeybear en montant sur la batterie ou se couchant par terre, il demande ensuite aux spectateurs s’ils ne sont pas tannés de se faire demander : « comment ça va? »

« Moi, je m’en fiche… (de ce que vous pensez)»

Father John Misty, un personnage. Photo courtoisie Evenko/Pat Beaudry

Father John Misty, un personnage. Photo courtoisie Evenko/Pat Beaudry

On trouve qu’il s’assagit. L’an dernier, il a carrément insulté les amateurs. C’est ça manière de faire. Provocateur sur les bords. On aime ou pas. Dimanche, il a plutôt dansé avec le cordon de son fil de micro face aux femmes qui salivaient devant lui. L’Américain attire le même public féminin que James Bay, mais d’une dizaine d’années plus âgé.

Entre désinvolture et intensité, un moment-phare a été – comme d’habitude – sa livraison de Bored In the U.S.A. Un moment fort parmi tant d’autres durant ce week-end où personne ne s’est ennuyé.