Blogue de Philippe Rezzonico

La vie de Brel, racontée par son complice Gérard Jouannest

vendredi 19 juin 2015 à 10 h 10 | | Pour me joindre

Pour me joindre

Jacques Brel et le pianiste Gérard Jouannest accompagné de l'Orchestre Lamoureux en studio à Paris en février 1961
Jacques Brel et le pianiste Gérard Jouannest, accompagnés de l’Orchestre Lamoureux, en studio à Paris en février 1961

« Quand je suis venu la dernière fois avec Brel en février 1967, on m’a dit : ‘C’est la dernière fois que tu viens au Québec.’ Je suis revenu très souvent. » Celui qui raconte l’anecdote en souriant, c’est Gérard Jouannest, le conjoint et pianiste de Juliette Gréco, mais aussi l’ami, le pianiste et le compositeur de Jacques Brel.

Les titres de légende Ne me quitte pas, Madeleine, Bruxelles, Le tango funèbre, Mathilde, On n’oublie rien, La chanson des vieux amants, J’arrive et plusieurs autres ont été façonnés par le pianiste de formation classique, aussi doué sur les ivoires qu’il est discret dans la vie.

Durant près d’une heure, l’homme de l’ombre a répondu et commenté avec franchise son parcours, ses rencontres et sa relation avec celui qui est désormais un mythe de la chanson francophone. Le journaliste s’efface au maximum pour céder la parole au témoin, qui commente l’histoire, avec un grand H, de la chanson francophone.

En 1957, Gérard Jouannest revient du service militaire et se prépare à l’examen du Conservatoire quand son père meurt d’une crise cardiaque à 49 ans. Une tragédie.

« J’ai été libéré par l’armée en avril 1957, mon père est mort en juin 1957, et il a fallu que je travaille, car il n’y avait pas d’argent à la maison. J’avais 24 ans. Je n’avais jamais travaillé en dehors du Conservatoire. Il n’était pas facile de trouver du travail. Dans le classique, pas du tout. Surtout pour le piano. Les instruments à cordes, ils peuvent aller dans un orchestre. Mais un pianiste, ce n’était pas facile. D’autant plus qu’à l’époque, les solistes étaient Rubinstein, Horowitz. Pour un jeune pianiste, je n’étais pas à la hauteur.

« Ma vie aurait pu être complètement différente. J’aurais été prof au Conservatoire de Besançon. Ce que je serais devenu demeure un mystère, mais je n’aurais jamais connu tous les gens que j’ai connus. Je ne regrette pas. J’ai eu une vie beaucoup plus mouvementée que si j’étais resté dans le classique. »

Jouannest se produit avec Les Trois Ménestrels aux Trois Beaudets quand le jeune Jacques Brel s’y pointe avec le pianiste François Rauber. Une rencontre déterminante.

« J’étais dans la même loge que Jacques et François. Avec François, on s’est trouvé des atomes crochus, car il était passé par le Conservatoire. On a sympathisé, car j’aimais beaucoup ce qu’il faisait au piano avec Jacques. Ce n’était pas du tout un accompagnement facile. Il avait plein d’idées, et Jacques, ça lui plaisait d’en rajouter.

« Et puis, au bout d’un certain temps, Jacques me dit : ‘Pourquoi tu ne viens pas au piano avec François aux Trois Beaudets?’ On jouait alors à quatre mains… On s’amusait. Ça, ça lui plaisait (à Brel). Et un jour, j’ai remplacé François qui avait une communion. Au pied levé, dans un grand cinéma à Paris, je me suis retrouvé sur cette scène devant 2000 personnes avec Brel qui chantait encore avec sa guitare. Et là, ça m’a encore plu. »

Jacques Brel, en octobre 1966 à l'Olympia de Paris (AFP/Getty Images)
Jacques Brel, en octobre 1966 à l’Olympia de Paris (AFP/Getty Images)

Les tournées à l’aventure

« Le temps a passé et puis François a décidé d’arrêter d’accompagner Jacques, car il avait des problèmes de travail et des problèmes de dos (mime le geste). La voiture… On faisait 100 000 kilomètres par an, sans autoroute. On passait notre temps en voiture. Je suis vraiment parti avec lui à l’aventure.

« On avait un spectacle à côté de Lyon, qui fut un succès auprès des prêtres-ouvriers. Avec le bouche-à-oreille, nous sommes partis faire une tournée imprévue. Au jour le jour… Et comme Brel avait pris une valise pour un jour ou deux, les chemises sales de transpiration et de maquillage, il les jetait derrière, sur le siège arrière. Après, c’était la folie : 300 spectacles par an. »

La genèse de Ne me quitte pas

« C’était complètement inattendu. Brel cherchait tout le temps des choses avec sa guitare. Je l’entendais jouer un truc à toute vitesse. Il cherchait, il cherchait… Et pendant une répétition, il me dit : ‘Joue-moi cet air-là à ta manière.’ Alors moi, je l’ai joué lentement… J’ai fait le pont, comme on dit, pour passer d’un bout à l’autre. Ça lui a plu et il a pris la mélodie comme elle était.

« Moi, je n’étais pas inscrit à la SACEM (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique). Il a donc signé la chanson tout seul. Et après, il m’a dit : ‘Il faudrait que tu t’inscrives à la SACEM pour en faire d’autres.’ C’est comme ça que ça a commencé. Dans ma tête, je ne pensais pas du tout faire ça. Pour moi, les compositeurs, c’étaient Ravel et Debussy. »

Gérard Jouannest, avec Jean-Louis Matignier, lors du spectacle de Juliette Gréco. Photo courtoisie FrancoFolies/Victor Diaz Laminch

Gérard Jouannest, avec Jean-Louis Matignier, lors du spectacle de Juliette Gréco. Photo courtoisie FrancoFolies/Victor Diaz Laminch

La création sans filet

« On travaillait ensemble presque tous les jours pendant les répétitions. Mais je n’ai jamais vu un de ses textes. Tous les textes, il les faisait d’après la musique. Par exemple, Bruxelles, je jouais ‘ta-ta-ta-ta-ta!’ et il a trouvé les mots uniquement en entendant le son : ‘C’était au temps que Bruxelles…’ Il n’avait pas écrit du tout. En fait, si, j’ai vu une seule fois des paroles, pour le tout dernier disque (1977). Il y avait trois ou quatre chansons qu’il n’arrivait pas à finir. Il y avait Vieillir (retenue) et L’amour est mort (écartée). Il m’a dit : ‘Essaie de me trouver quelque chose.’ Et là, j’ai vu un de ses textes. Sinon, jamais!

« En général, il chantait toutes les chansons sur scène avant de les enregistrer. On apprend ainsi à les mettre en valeur. Mais Amsterdam, c’est une histoire de fou. On avait fait quelques galas avant l’Olympia, et Amsterdam, ça ne marchait pas du tout. Pour l’Olympia, il l’avait mis en quatrième position : ‘Bon, on va s’en débarrasser…’ disait-il. Et ce soir-là, nous étions tous surpris de la réaction du public. Pourquoi ça a marché d’un seul coup? Ça, c’est un mystère complet. »

En 1966, on apprend que Brel va faire ses adieux à la scène. Comment Gérard Jouannest l’a-t-il su?

« Il me l’a dit parce que je le lui ai demandé. Il n’osait pas me le dire. Il y avait des échos dans les journaux. On voyait des titres dans Ici-Paris : ‘Brel veut arrêter!’ Au début, il me disait : ‘Ils racontent des conneries. Écoute pas.’ Puis, j’ai fini par lui demander vraiment : ‘Est-ce que tu vas arrêter?’ Et il m’a dit : ‘Oui, je vais arrêter. Je n’osais pas te le dire.’ Il se demandait ce que j’allais devenir… Et c’est vrai que quand il m’a dit ça, je suis tombé des nues. Moi, je l’aurais accompagné gratuitement jusqu’à la fin de ma vie.

« Mais il a voulu arrêter. Par la suite, j’ai bien compris pourquoi. Au début, quand j’étais avec lui, ça ne marchait pas du tout. On a fait des salles où l’on recevait des trucs par la tête. Des cendriers… Et là, il s’est battu pour arriver où il était. Mais à la fin, c’était tellement facile que ça ne l’intéressait plus. Un jour, il a fait une chanson intitulée À jeun. Il était sur la scène, à quatre pattes, le dos au public. Il chantait comme ça. Il a fait un triomphe. Et il me dit : ‘Tu vois jusqu’où on peut aller!' » (grand rire)

Régine, Barbara et Juliette

« Quand on a arrêté au mois de mai 1967, Régine m’a appelé tout de suite en me disant qu’elle voulait travailler avec moi depuis longtemps. Je me suis retrouvé avec elle… J’avais honte d’être sur scène… J’ai attendu que ça mûrisse quelque part, et Barbara m’a appelé (1968) pour me demander si je voulais partir avec elle en tournée. J’ai dit d’accord. Et un dimanche matin, sa secrétaire m’appelle pour me dire qu’elle a des problèmes de santé et qu’on annule tout. Le même soir, François Rauber me téléphone : ‘Tu veux partir avec Gréco au Canada, demain matin?’ Et voilà. C’est ici que je l’ai accompagnée pour la première fois, à la Place des Arts. »

En 1977, Brel, malade, rapplique des Marquises à Paris pour enregistrer avec ses vieux complices. Ambiance particulière pour ce dernier studio.

« Avec François, il nous faisait écouter les chansons. On était le jury. Il les avait enregistrées avec un clavier électrique. Mais il n’était plus du tout là. Il n’avait que l’envie d’enregistrer et de repartir au plus vite. L’ambiance de Paris ne lui convenait plus. Il ne voulait pas qu’on le voie, et c’était difficile pour lui de passer inaperçu.

« Il avait grossi, il avait une barbe et il avait la hantise des photographes. On a enregistré à 8 h du matin, car il était plus en forme. En studio, tout le monde était aux aguets pour ne pas faire de fausses notes. Pour ne pas avoir à recommencer. À l’époque, c’était du direct. Presque tout a été gravé en une ou deux prises. »

La compilation Brel infiniment dévoile en 2003 cinq chansons inédites, dont trois cosignées Rauber ou Jouannest, accompagnées de cette note : « Les titres Avec élégance, Sans exigences, L’amour est mort sont des chansons non abouties que Jacques Brel et nous-mêmes désirions remanier, raison pour laquelle elles n’ont pas été divulguées. » Auraient-elles dû demeurer sur les tablettes?

« Jacques n’aurait pas voulu qu’elles sortent. Les mots ne lui plaisaient pas. Il aurait préféré que ça soit plus travaillé. Dès qu’il est mort, avec François, on est allés à la SACEM et on a interdit que sortent ces chansons.

« Mais la maison de disque et Mme Brel, ils ont tout fait pour que ces chansons sortent. Ils les faisaient écouter discrètement. Tout le monde (dans l’industrie) écoutait ces chansons qui ne pouvaient sortir. Ça devenait ridicule.

« On a demandé à voir le directeur de Universal, Pascal Nègre. C’est une des dernières fois que j’ai vu François (décédé quelque temps plus tard, en 2003). François, il ne se laissait pas faire : ‘C’est un scandale tout ce qui arrive! Malgré la vie de Jacques, vous voulez en profiter’, disait-il. On a finalement donné notre autorisation, à condition qu’ils précisent que c’était diffusé sans notre accord moral. Finalement, c’est sorti, et les chansons n’ont rien fait du tout. C’est Jacques qui avait raison. »

Juliette Gréco et Gérard Jouannest
Juliette Gréco et Gérard Jouannest

Jacques et Juliette sur scène, la différence?

« Il y a plus de similitudes que de différences. Dans l’interprétation, ils y vont à fond, tous les deux. Ce n’est pas le même spectacle, mais Juliette, quand elle chante, elle se donne complètement. Et lui aussi… Et c’est un plaisir de les accompagner, bien qu’ils aient un trac fou. C’est tout juste s’il ne faut pas les pousser sur la scène. Mais une fois sur scène, ça va. J’ai eu la chance de tomber avec ces deux-là… »

Et inversement.