Blogue de Philippe Rezzonico

U2 entre la jeunesse et la sagesse, expérience en prime

samedi 13 juin 2015 à 2 h 00 | | Pour me joindre

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The Edge et Bono, à Inglewood il y a quelques jours. Photo AP/Rich Fury

The Edge et Bono, à Inglewood il y a quelques jours. Photo AP/Rich Fury

Montréal – Le nouveau disque s’intitule Songs of Innocence. La tournée porte le nom d’iNNOCENCE + eXPERIENCE. En grosses lettres… C’est en définitive un concept entre la jeunesse et la sagesse que propose U2 avec sa tournée mondiale qui faisait escale vendredi au Centre Bell, pour le premier de quatre spectacles au Québec.

Il y a belle lurette que les quatre Irlandais ont perdu l’innocence de leur jeunesse, mais en raison de leur expérience, ils sont capables de la faire revivre à l’aide d’une production scénique qui fera époque.

Vous aimez le « son » de U2 cru et bien fringant, comme si Bono, The Edge, Adam Clayton et Larry Mullen jr. étaient encore des jeunes rebelles vivant à Dublin au début des années 1980? Les 20 premières minutes de ce spectacle de plus de deux heures sont décapantes.

Éclairé seulement par une grosse ampoule qui pend au bout d’une ficelle et de quelques néons sur la scène principale rectangulaire, U2 évoque le passé par l’entremise d’une nouvelle chanson (The Miracle (Of Joey Ramone)), brasse la cage avec une bombe musicale vieille de dix ans (Vertigo) et remonte aux sources avec deux des plus pétaradants titres de son premier album, The Electric Co. et I Will Follow.

Zéro chichi. Plein la gueule! Du rock n’ roll livré à fond la caisse avec l’abandon nécessaire. Oubliées les rides, les charpentes de quinquagénaires et… les récentes chutes de vélos. Pas de doute. Nous étions comme à Dublin, il y a 35 ans. Bono présente d’ailleurs ses copains en nommant les rues ou les quartiers qu’ils habitaient à l’époque. Salve d’ouverture fortement appréciée des spectateurs qui ont attendu près d’une heure le début d’un spectacle retardé en raison de l’incapacité à faire entrer près de 20 000 personnes dans l’aréna avant 19h30.

Bien sûr, certains signes ne mentent pas. Clayton a la même tête frisée que sur la pochette de l’album October (1981), mais ils sont blancs. Et il faut admettre que ça fait tout drôle de voir Mullen avec des cheveux noirs et Bono avec des cheveux partiellement blonds. C’était l’inverse il n’a pas si longtemps.

La jeunesse irlandaise

Vous préférez votre U2 sensible et émouvant? La portion où le groupe revisite son enfance et adolescence a de quoi satisfaire ce genre d’amateurs.

Iris (Hold Me Close), parle de la mère de Bono, images d’antan à l’appui. Le visuel défile sur l’immense structure métallique qui surplombe la passerelle qui couvre toute la longueur de la patinoire du Canadien. Et ce, avant d’aboutir à une petite scène circulaire qui rappelle, en modèle réduit, celle de la tournée Vertigo (2005).

C’est à ce moment que le passé fusionne le présent et que la technologie nous ébahit au plus haut point. La structure surélevée est à la fois un écran géant rectangulaire ET une passerelle, elle aussi, au point que Bono s’intègre à cette dernière durant Cedarwood Road, la rue de sa jeunesse. On voit alors le vrai chanteur déambuler sur cette fausse rue virtuelle. Effet saisissant. Sentiment similaire pour Song For Someone ou un jeune Bono animé se déplace de sa chambre, à la cuisine, puis au salon de se résidence de jeunesse. Brillant.

En 1992, en sortant du Stade olympique après avoir vu la tournée Zoo Station, j’avais dit à qui voulait l’entendre que j’aurais été satisfait même si je n’avais pas entendu une seule note. Hier, parfois, je n’entendais plus la musique tellement étais-je subjugué par les effets spéciaux. Sauf que cette année, U2 ne s’est pas fait bouffer par la technologie comme ce fut le cas avec une autre tournée de démesure, celle de Pop, en 1997.

Ici, l’équilibre entre le réel et le factice est parfaitement maîtrisé. L’expérience, finalement, après 35 ans de carrière… De voir apparaître et disparaître les quatre membres du groupe installés SUR la passerelle et DANS la structure durant Invisible, c’était renversant. Au point où nombre des récentes chansons ont trouvé sur scène une vie et une pertinence qu’elles ont peu ou pas sur disque.

Le groupe a su mettre à profit cette technologie de pointe pour de vieux succès comme Until the End of the World, où The Edge, le vrai, semble reposer dans la main d’un Bono géant, avant que tout le monde ne soit emporté par un tsunami.

Cela dit, l’écran géant central offre un point de vue exceptionnel pour les spectateurs massés de part et d’autre de la patinoire. Les amateurs logés au parterre trop près de la passerelle et ceux assis dans les tribunes aux extrémités sont moins bien servis.

Le volet politique

C’est le U2 politique qui vous branche? Jamais moyen d’y échapper avec eux. La relecture acoustique de Sunday Bloody Sunday avec Mullen au tambour – trop timide à mon goût – était néanmoins intéressante dans le contexte politique de l’Irlande d’aujourd’hui.

Plus sombre et plus grave, cette version dépouillée a joliment mis la table pour l’enchaînement d’une autre chanson politique, Raised By Wolves, mordante comme son titre l’indique, et appuyée par l’explosion virtuelle d’une voiture piégée. Bono hurle « I don’t believe anymore (je n’y crois plus) » en déchirant des livres (des bibles?) qu’il jette dans la foule. De grands frissons sont au rendez-vous quand apparaissent sur les écrans les victimes des attentats de Dublin et de Monaghan, du 17 mai 1974, texte en français à l’appui : « Justice pour les oubliés ! »

Si vous raffolez du U2 fédérateur, là, rien à craindre. Clayton se déchaîne avec le groove irrésistible de Mysterious Ways au moment où Bono a fait monter sur scène un spectateur de race noire qui porte un casque de guerre argenté, un costume qui brille comme le soleil et une plaque minéralogique où il était inscrit : Ontario U2 Brother. Le monsieur venait de Toronto.

Il a essuyé quelques huées quand il s’est présenté, mais Bono lui a refilé un cellulaire avec laquelle il a filmé le groupe durant une livraison tonitruante d’Elevation, retransmise illico en continu sur le web. Expérimentés et interactifs, les gars de U2. Vive le présent.

Les hymnes fédérateurs

Bullet the Blue Sky, Beautiful Day, Pride (In the Name of Love)With Or Without You et l’incontournable Where the Streets Have No Name ont provoqué la frénésie habituelle, mais cette portion de spectacle, n’importe quel assidu aux spectacles des Irlandais depuis dix ans l’avait déjà vue. Bono, visiblement remis de ses blessures, prend toujours soin, ici et là, d’intégrer un bout d’une chanson obscure ou très connue à un autre titre : People Have the Power, Send in the Clowns, La vie en rose et The Hands That Built America ont eu droit à un écho à un moment ou à un autre. Et le chanteur s’exprime fréquemment en français pour nous saluer, comme d’habitude.

Les spectateurs qui iront au Centre Bell les 13, 16 et 17 juin ne verront pas exactement la même chose que ceux de vendredi. Quatre chansons sont en rotation dans ce spectacle : la deuxième de la soirée, un doublé dans la seconde portion après l’intermède visuel (ici, Johnny Cash qui chante The Wanderer) et la toute dernière. Si The Electric Co. et Out of Control s’échangent régulièrement la deuxième case, il est probable que Elevation et la ballade Ordinary Love ne seront pas entendues dans les prochaines prestations, pas plus que l’émouvante I Still Haven’t Found What I’m Looking For, chantée à l’unisson en clôture, quand les quatre hommes quittent la scène à tour de rôle.

Mais peut-être que Bad, 40, Desire, Angel of Harlem, One ou New Year’s Day y seront. Ça aussi, c’est le concept. Il faut que chaque génération d’amateurs de ce groupe qui a quatre décennies de vécu vive une expérience quelque peu différente de celle de son voisin.