Blogue de Philippe Rezzonico

Diana Krall : retour sur 20 ans de jazz

jeudi 28 mai 2015 à 16 h 18 | | Pour me joindre

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Diana Krall au FIJM lors des ses spectacles solo en 2011. Photo FIJM/Denis Alix

Diana Krall au FIJM lors des ses spectacles solo en 2011. Photo FIJM/Denis Alix

Montréal, le 29 juin 2014. Devant une marée humaine, Diana Krall boucle un spectacle de près de deux heures sur la place des Festivals en ouverture du Festival international de jazz. La prestation livrée dans une chaleur moite nous fait pénétrer dans un univers musical coloré et théâtral qui contraste avec la sobriété à laquelle la pianiste nous a habitués depuis plus de 20 ans.

Imprévisible Diana Krall. Presque insaisissable, en fait, depuis plus d’une décennie. Pour son retour dans la série Jazz à l’année, un survol de son histoire d’amour et de son lien indéfectible avec Montréal et le FIJM s’impose.

C’était probablement écrit dans le ciel. Diana Jean Krall, née à Nanaimo, en Colombie-Britannique, allait être une musicienne. Quand tes parents sont musiciens, ça crée un environnement favorable. Pianiste dans les restos de son coin de pays à l’adolescence, études au Berklee College of Music à Boston, séjours à Los Angeles et à New York… La jeune Diana élargissait déjà ses horizons.

C’est pourtant avec l’étiquette montréalaise Justin Time qu’elle signe son premier contrat. Une telle association, ça crée forcément des liens avec la ville d’où est issue la compagnie de disques et les festivals qui s’y trouvent. Et les liens que Diana Krall va tisser avec le FIJM seront étroits. Son premier passage n’est pas passé inaperçu.

« Tout était lié, se souvient André Ménard, directeur artistique et cofondateur du FIJM. Benny Green était le protégé d’Oscar Peterson. Green et Krall avaient la même gérance. C’est comme ça qu’on en est venus à la série (neuf spectacles au Cabaret Juste pour rire) de l’hommage Remembering Nat King Cole avec le Benny Green Trio et celui de Diana Krall, en programme double. Et elle a aussi fait la première partie du spectacle d’ouverture d’Oscar Peterson (1995) cette année-là. »

Les retombées

Une entrée par la grande porte aux retombées immédiates. La chanteuse et pianiste est devenue une résidente permanente du festival. Un incontournable, en fait. Elle s’est produite au FIJM sans interruption de 1995 à 1999, chaque fois dans des salles de plus en plus vastes (Cabaret JPR, Spectrum, théâtre Maisonneuve, Théâtre St-Denis, salle Wilfrid-Pelletier).

Cette progression allait de pair avec sa frénétique production d’albums, Only Trust Your Heart (1995), All of You (1996), Love Scenes (1997) et When I Look in Your Eyes (1999), et à son passage à Impulse! Quant à sa popularité, elle était en hausse auprès d’un public qui débordait de plus en plus les balises du jazz vocal.

« Au début, elle était une timide qui se soigne, note Ménard. Et ça lui a bien réussi quand on voit l’aisance avec laquelle elle s’exprime sur scène aujourd’hui. Je crois qu’une raison de son succès auprès du public montréalais, c’est qu’elle était à la fois humble, modeste et très talentueuse. De la voir apprivoiser ainsi la scène est quelque chose qui a été très apprécié du public. »

Bonne chanteuse à la voix suave et pianiste dotée d’un solide sens du rythme, l’artiste a toujours su naviguer entre les interprétations classiques de standards jazz et des offrandes plus proches de la pop. Mais le milieu de la musique étant plus que jamais une affaire de marketing au 21e siècle, The Look of Love (2001) allait changer la donne.

Regardez les photos sur les premières pochettes des albums de Krall. La féminité était toujours au rendez-vous, mais sans excès. Pour l’album de 2001, la chanteuse pose en robe du soir, jambes dénudées, talons hauts : il ne manque que le tapis rouge. Avec la chanson-titre qui sert à faire la promotion télé d’une marque de bagnole prestigieuse, The Look of Love la propulse dans la stratosphère de la pop, penchant pop adulte, voire easy listening, avec des interprétations feutrées, sophistiquées et nappées de cordes de S’Wonderful, Cry Me a River et Besame Mucho.

« Je pense qu’elle a bien joué cette carte de charme qu’elle n’avait pas à se refuser. Ça aurait pu mal tourner avec la ‘police du jazz’ qui se méfie toujours quand une artiste est trop belle. Mais ça s’est fait de façon organique et elle s’en est servi à bon escient. »

L’effet est immédiat. The Look of Love obtient la certification sept fois platine au Canada, ainsi que platine aux États-Unis et or au Brésil. Cette année-là, en raison de la forte demande du public montréalais, Krall offre deux prestations le même soir au FIJM. Un régal pour les amateurs et une catastrophe logistique pour les journalistes spécialisés en musique en ce soir d’ouverture.

Artiste mondiale

La salle Wilfrid-Pelletier est désormais trop petite. Krall revient en avril 2002 au théâtre du Centre Molson, puis au Centre Bell en 2004, pour le 25e FIJM. Face à son plus large public, elle étonne avec une prestation nettement plus proche de l’attitude jazz de ses débuts qu’à son virage pop. Je me souviens du regard échangé avec le collègue Alain Brunet après une trentaine de minutes, du genre : « Hein?! Elle livre un spectacle de jazz pratiquement dédié aux puristes? »

« C’était en effet très jazz, et le spectacle était gravé pour la télévision, se souvient Ménard. Parfois, les impératifs liés à un enregistrement télé n’aident pas la cause d’un spectacle. Cette fois, ce fut le contraire, surtout en raison de la caméra placée au-dessus du piano qui permettait à tous les spectateurs de la voir jouer sur les ivoires. »

Imprévisible, disais-je plus haut. Un peu comme si Diana Krall voulait échapper à toute catégorisation et démontrer que son ascension n’avait jamais amoindri son intérêt pour ses premières amours. Elle peut désormais tout intégrer (jazz vocal, pop adulte, standards), sans heurts et sans rupture de ton. Elle peut tout se permettre, quoi. Notamment de prendre des risques, comme elle l’a fait en 2011 avec un trio de spectacles donnés sans filet.

Diana Krall au FIJM en 2014.
Diana Krall au FIJM en 2014 (FIJM/Frédérique Ménard-Aubin).

Le gros risque

« Je voulais qu’elle sorte de sa zone de confort, se rappelle André Ménard. On lui avait proposé de se produire avec un octuor (huit musiciens), question de bonifier sa proposition musicale et d’ajouter des couleurs. Elle a trouvé que c’était une bonne idée que de sortir de sa zone… et elle nous a proposé le spectacle solo. Nous avons accepté. »

« Le soir de la première, j’avais tellement peur qu’elle se plante dans le festival qui avait lancé sa carrière que je n’ai pas osé y aller. Le lendemain, j’ai lu les critiques positives et j’ai ensuite vu les deux autres représentations. Elle avait proposé quelque chose de conceptuel, avec des photos d’elle et de sa famille. Des chansons des années 1920… C’était daring et pas mal plus poussé que ce à quoi on s’attendait. »

Osée, Diana Krall? Oui. Écrivons-le. Qui aurait cru la voir au sein d’un spectacle avec un décor du passé, des projections vidéo et de l’animation, comme ce fut le cas pour Glad Rag Doll l’an dernier.

Cette année, on présume que l’on verra une Diana plus proche de la pop en raison des reprises de chansons des Mamas and the Papas, d’Elton John, des Eagles et de Bob Dylan comprises sur l’album Wallflower.

Mais attention! Montréal est l’une des escales où le spectacle sera présenté avec orchestre, tel qu’il est indiqué sur le site web de la chanteuse. Quelle sera l’influence musicale prédominante de la prestation? On verra. C’est la beauté de la chose avec Krall. On ne sait jamais trop à quoi s’attendre. C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles on retourne la voir avec assiduité.

Diana Krall, série Jazz à l’année, à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts le 29 mai et le 2 juin; au Colisée de Windsor le 30 mai et au Centre national des Arts d’Ottawa le 31 mai.