Blogue de Philippe Rezzonico

La scène électro de Montréal en pleine expansion

vendredi 15 mai 2015 à 16 h 40 | | Pour me joindre

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Le DJ Dillon Francis à Île Soniq en 2014
Le DJ Dillon Francis à Île Soniq en 2014
Le Piknic Électronik, Mutek et Île Soniq s’adressent en bonne partie à des clientèles différentes, mais leur programmation repose sur un dénominateur commun : la musique électronique sous toutes ses déclinaisons.

À la veille du retour des trois festivals à Montréal, la question est d’actualité. Est-ce que ce genre musical se porte bien en 2015? Aucun doute là-dessus, à en juger par les réponses de ceux qui sont aux commandes de ces événements. Et cette popularité croissante pourrait n’être que le prélude à des années encore plus foisonnantes.

Plus de 100 000 festivaliers. Ce sont les chiffres de l’affluence du Piknic Électronik au terme de la saison 2014. Du jamais vu pour les organisateurs. Le record annuel pour l’événement hebdomadaire qui revient ce week-end (les 17 et 18 mai) au parc Jean-Drapeau était de 80 000 amateurs en 2012. Vingt-cinq pour cent d’augmentation en deux ans, ce n’est pas rien, même s’il y avait une poignée d’événements de plus au programme l’an dernier.

« Nous avons attiré 101 000 personnes en 21 événements, comparativement à 17 ou 18 journées en 2012, précise Michel Quintal, cofondateur du Piknic Électronik et de l’Igloofest. Nous avons été chanceux, car aucun événement n’a dû être annulé à cause de la pluie. Mais le vent pousse pas mal du côté de la musique électronique. C’est désormais une musique connue et acceptée. Et il y a une nouvelle génération d’amateurs qui renouvelle la clientèle. »

Le succès du Piknic Électronik en 2014 était-il prévisible? On l’ignore, mais on note que c’est aussi l’an dernier que le poids lourd qu’est evenko a mis sur pied le festival Île Soniq, consacré à la musique électronique, dans une ville déjà congestionnée par les événements musicaux en période estivale.

Piknic Électronik
Piknik Électronik (Photo : Elise Apap / Piknik Électronik)

« Non seulement nous sentions la demande pour un tel événement, mais j’ajouterais que nous en sentions le besoin, explique Evelyne Côté, d’evenko. Montréal a toujours été bien servie avec des festivals de musique électronique underground ou de niche, mais on voulait un festival électronique plus pop, plus inclusif. »

Succès immédiat. Plus de 15 000 amateurs dès la première présentation, soit plus que le festival Osheaga à sa première année, en 2006. Pas mal, pour un festival dont les organisateurs avaient jeté les bases à l’interne à peine six mois plus tôt.

Pour sa part, Mutek, qui a attiré 52 000 fidèles en 2014, proposera dans 10 jours (26 au 31 mai) une affiche de 110 artistes qui offriront des spectacles au Musée d’art contemporain, au Centre Phi ainsi qu’au Métropolis, sans oublier quatre journées de programmation extérieure au centre-ville de Montréal.

« Le volet extérieur était présenté sur l’esplanade de la Place des Arts l’an dernier, rappelle Vincent Lemieux, programmateur de Mutek. Cette année, en raison de travaux, on s’installe sur le parterre de la place des Festivals. Ça sera la troisième fois en quelques années que l’on s’installe au cœur du centre-ville. C’est une belle vitrine pour la scène émergente canadienne. »

Décloisonnement

Que ce soit lors de ses balbutiements il y a des décennies, du temps de l’influence tangible d’instruments électroniques en pop et en rock dans les années 1970 et 1980, et même après le boom du début des années 1990, la musique électronique, dans sa frange la plus puriste, a longtemps été perçue comme une musique marginale, une musique d’initiés, dont le rayonnement était moindre que celui de la pop, du rock et même du hip-hop.

Le nouveau siècle qui a mené à tant de décloisonnements et de fusions musicales s’est avéré salutaire pour le genre, dont on retrouve désormais des éléments au sein de la musique d’artistes étiquetés « grand public ». Un constat quand même étonnant quand on sait à quel point la musique électronique prenait le pas sur le vedettariat à ses débuts.

« La musique était bien plus en avant que la personnalité des gens qui la créaient, se souvient Vincent Lemieux. Il y avait même un culte envers des gens qu’on ne connaissait pas. Ce n’était pas rare de voir des soirées où le public ne voyait jamais le DJ ou celui qui faisait la musique. Chez nous, on met l’accent sur la nouveauté, on recherche l’expérimentation, mais c’est indiscutable que les gens ont plus de facilité à faire de la musique électronique de nos jours et qu’elle est plus accessible. »

« La musique électronique n’est plus un mouvement d’avant-garde, confirme Michel Quintal. Vous avez la musique électronique qui se marie à la dance music, ce que l’on trouve par exemple au festival Île Soniq, un courant plus commercial. Il y a ce qu’on fait chez nous, plus pointu, et ce que fait Mutek, plus cérébral ou plus intellectuel. »

Île Soniq 2014
Île Soniq 2014 (Photo : evenko)

Si Quintal souligne ainsi le lien entre trois événements distincts, mais complémentaires, il note un aspect essentiel qui explique l’expansion de l’électro.

« Je vois que les gens sont plus exigeants dans la qualité de ce qu’ils écoutent, mais la grande force de la musique électronique, c’est qu’elle se vit live. Quand tu vas voir les Rolling Stones, tu vas voir le spectacle d’un artiste. En musique électronique, s’il n’y a pas de monde, il n’y a pas de show.

On s’en est rendu compte avec l’Igloofest. On avait lancé ça à la blague. Faire ça l’hiver… On a eu succès fou en raison de l’aspect unique de la chose (danser sur de la musique électronique à l’extérieur, parfois avec un mercure de – 20 degrés Celsius). Il y a un aspect évasion et trip de gang. »

« Il y a eu une démocratisation de la musique électronique, notamment avec le Piknic Électronik, qui a désormais dépassé la somme de ses parties, renchérit Évelyne Côté. Île Soniq, c’est de la musique électronique dans une formule rassembleuse. C’est la recette qui a marché avec Osheaga. C’est une oasis musicale. Une extension de la vie. »

Résultante des succès des dernières années : le Piknic Électronik hausse de 30 % (50 000 $) son budget programmation pour 2015, Mutek poursuit ses partenariats avec Mexico et Barcelone, ainsi que des échanges comme ceux de cette année, avec la Belgique. Et attendez-vous à voir un achalandage supérieur à Île Soniq les 14 et 15 août au parc Jean-Drapeau. Bref, est-ce que tout est au beau fixe?

« Ça demeure un combat chaque année, que ça soit pour les subventions, les partenariats ou les commanditaires », note Lemieux, qui évoque une précarité qui existe pour tous les festivals, peu importe leurs dimensions.

Au-delà des variantes stylistiques et des préférences des adeptes, tous s’entendent pour dire que la musique électronique n’est plus marginale et que l’avenir, ma foi, il est là. Maintenant.

« Les médias sociaux et des sites comme Bandcamp se sont avérés des plateformes magnifiques pour la musique électronique ces dernières années, note Lemieux. Il y a une portée universelle, et un artiste québécois peut être désormais entendu en Russie ou en Lituanie. »

« Je pense que la musique électronique est en santé, remarque Côté. On voit de nouveaux producteurs dans l’industrie, et la ligne entre le commercial et l’underground est plus ténue. Même en électro, on veut voir des gens live. Ce qui risque de faner dans ce monde post-Timbaland, c’est cette industrie vorace de DJ superstars qui n’appuient que sur un bouton. »

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La programmation 2015 du Piknik Électronik

La programmation 2015 de Mutek

La programmation 2015 d’Île Soniq