Blogue de Philippe Rezzonico

Concerts : des écueils en vue pour le Centre Vidéotron

jeudi 23 avril 2015 à 9 h 32 | | Pour me joindre

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L'amphithéâtre de Québec portera le nom de Centre Vidéotron
L’amphithéâtre de Québec portera le nom de Centre Vidéotron.
Vous avez entendu parler de la programmation musicale des premières semaines du Centre Vidéotron, qui ouvrira ses portes à Québec en septembre? Metallica, Madonna, RBO (leur spectacle de chansons) et un party d’ouverture avec des artistes québécois, dont, peut-être, Céline Dion et Marie-Mai. Impressionnante brochette.

Il était prévisible que les propriétaires du nouvel édifice frappent un grand coup pour l’ouverture. Cela dit, se pourrait-il que les gestionnaires de l’aréna aient du mal à y attirer régulièrement des vedettes internationales en raison de facteurs démographiques, du profil des amateurs de musique de la région et de la spécificité du marché local? C’est probable. Analyse.

Les propriétaires de l’amphithéâtre de Québec ont établi des partenariats avec AEG et Live Nation, les chefs de file en matière de tournée pour des artistes de renommée mondiale. Ce sont de bonnes nouvelles, quand on sait que l’aréna, payé à même les fonds publics, ouvrira ses portes sans la certitude qu’une équipe de la Ligue nationale de hockey sera de retour à Québec, raison principale pour laquelle il a été construit.

On voit les retombées avec les annonces concernant Metallica et Madonna, cette dernière étant liée par un contrat à Live Nation. Ce groupe et cette chanteuse font partie de ce que l’on nomme la liste A, cette poignée d’artistes (Rolling Stones, U2, AC/DC, Bon Jovi) qui présentent des spectacles payants dans les arénas et les stades, dans tous les marchés de la planète. Ils ne sont pas légion à avoir un tel pouvoir d’attraction, mais une programmation ne repose pas que sur des coups d’éclat. C’est le volume de production qui rentabilise un amphithéâtre, et le marché de Québec réserve des écueils au nouvel aréna.

Le fluctuant taux de change

Au début des années 2000, le Groupe Spectacles Gillett tentait d’attirer Paul McCartney à Montréal. Macca demandait une somme garantie de 1 million de dollars américains, soit 1,5 million de dollars canadiens, au taux de change de l’époque. Le directeur-général  Aldo Giampaolo a dû passer son tour. Même un amphithéâtre rempli à ras bord n’aurait pu générer de profits. McCartney est venu au Centre Bell en 2010 et en 2011, quand les devises américaine et canadienne avaient la même valeur. Il a demandé la même somme garantie, sinon plus, n’en doutez pas…

Notre devise s’est dépréciée depuis. Elle vaut désormais environ 80 % de la valeur du dollar américain. Pour les promoteurs qui ont leur siège à Montréal, à Québec ou à Calgary, toute production représente un risque. C’est d’ordinaire le volume de billets vendus qui rentabilise un spectacle pour le promoteur, surtout si un artiste exige une somme garantie pour se produire.

La vente de billets étant une science hautement imprévisible, le risque de pertes est plus grand pour le Centre Vidéotron, particulièrement si la même tournée passe par Montréal : l’écart entre 11 000 (Centre Bell) et 8 000 billets vendus (Centre Vidéotron) pour le même spectacle peut représenter une perte financière considérable pour le gestionnaire de Québec.

À Montréal, un promoteur propriétaire peut absorber des pertes occasionnelles pour ses spectacles dans les arénas en raison de la multitude de spectacles qu’il présente dans ses salles (Métropolis, Théâtre Corona Virgin Mobile, L’Astral, etc.) et ses festivals (Osheaga, Festival international de jazz, Heavy Montréal, FrancoFolies). L’amphithéâtre de Québec n’a pas ce luxe. Et que se passerait-il, s’il fallait que notre dollar plonge un peu plus…

La concurrence du FEQ

Le nouvel aréna fera face à une concurrence qui n’a pas d’équivalent en Amérique du Nord, soit celle du Festival d’été de Québec (FEQ). Aucun festival présenté sur le continent ne dispose d’un terrain de jeu de la dimension des plaines d’Abraham et ne propose de spectacles d’artistes de renom pour une bouchée de pain. À titre comparatif, en Californie, le festival de Coachella se tient à Indio, à plus de deux heures de route du Staples Center de Los Angeles.

Les Rolling Stones seront à Québec le 15 juillet.
Les Rolling Stones seront à Québec le 15 juillet.

À Montréal, une virée au festival Osheaga coûte 94 $ par jour (le billet d’admission générale pour le week-end est de 282 $). C’est à peu près le prix que coûte le passeport pour les 11 jours (!) au FEQ (78 $, 88 $ ou 98 $, selon le moment de l’achat).

Le 15 juillet, le festivalier du FEQ va applaudir les Rolling Stones pour une somme allant de 7 à 9 $. Le prix d’une grosse bière. Et ce sera la même chose pour les Foo Fighters, Nickelback et compagnie. Voir les Stones à Québec représente une vraie aubaine cette année quand on sait que la bande à Mick Jagger demande jusqu’à 900 $US pour des laissez-passer VIP dans les villes américaines qu’ils visiteront avant l’escale québécoise.

Peut-on croire que les Stones (s’ils demeurent en bonne santé) vont revenir à Québec dans le nouvel aréna en 2017 ou en 2018 en proposant les deux tiers de leurs billets à 600 $ pièce, comme cela a été le cas à Montréal en juin 2013? Ce serait surprenant. On peut faire le même constat pour nombre d’artistes qui se produisent à prix fort dans les salles. Il sera d’ailleurs intéressant de voir si les prix des billets pour Madonna au Centre Vidéotron (pas annoncés au moment d’écrire ces lignes) seront les mêmes qu’au Centre Bell (de 52,50 $ à 385 $) et combien de personnes assisteront au spectacle, moins de deux semaines après deux prestations à Montréal.

La population de Québec a été gâtée. Elle a assisté à des prestations de grands noms sur les Plaines pour une relative gratuité. Peu d’artistes qui s’y produisent peuvent espérer le faire en aréna d’ici quelques années avec des billets haut de gamme à 200 ou à 300 $ et espérer attirer 12 000 ou 13 000 spectateurs, sauf ceux de la liste A et certains chouchous locaux. Dans les faits, le FEQ est le pire compétiteur du Centre Vidéotron, et cela ne risque pas de changer de sitôt.

L’émergence des festivals extérieurs

Les vedettes de la musique se produisent dans les arénas d’Amérique depuis sept décennies. Buddy Holly a joué au Forum de Montréal dans les années 1950, c’est vous dire. Toutefois, une tendance lourde marque le nouveau siècle : une baisse des ventes de billets dans les salles et l’émergence des festivals, parfois, au détriment des arénas. Il suffit de voir l’essor prodigieux du FEQ dans les années 2000 et la naissance et l’émergence d’Osheaga et de Heavy Montréal.

Résultat : il y a moins de spectacles musicaux dans les arénas de nos jours. Ce nombre ne doit cependant pas être confondu avec le taux d’occupation d’un aréna qui comprend les productions familiales (Disney), les galas de boxe, les concours canins, les spectacles d’humour et les incontournables Harlem Globetrotters de tout acabit.

Devinette : combien de spectacles musicaux ont été présentés au Centre Bell en 2014? À peine plus d’une quarantaine. Et pour les six premiers mois de 2015, on en compte une vingtaine, U2 représentant à lui seul (en 4 spectacles) 20 % de la programmation. Peut-on, dans le marché actuel, penser que le Centre Vidéotron accueillera autant d’artistes internationaux sur chaque année? Ça reste à voir.

On peut aussi ajouter qu’il ne faut peut-être pas s’attendre à voir défiler très souvent dans l’aréna de Québec les Jay Z, Kanye West et Usher, qui sont tous passés par Montréal en 2014. Le marché du hip hop est plus modeste dans la Vielle capitale. Et peut-on espérer voir l’armada country avec les Clint Black, Brad Paisley ou Carrie Underwood? Le Festival d’été de Québec a admis tenter une expérience avec la venue de Keith Urban sur les plaines cet été.

Le hip hop et le country représentent  une composante désormais incontournable de la programmation des arénas d’Amérique du Nord. Cela pourrait représenter autant de spectacles en moins à Québec.

Et il y a, bien sûr, l’implacable démographie. Québec représente un petit marché. Selon Statistique Canada, la population de la grande région métropolitaine de Québec en 2014 était de 799 600 habitants. Nous sommes très loin des quelque 4 millions de personnes pour le Grand Montréal. Bref, attirer 10 000 ou 15 000 spectateurs au Centre Vidéotron s’annonce d’emblée une tâche bien plus ardue que de faire de même au Centre Bell.

Nous aurons évidemment une idée plus précise du portrait global de l’achalandage du Centre Vidéotron au terme de sa première année d’exploitation, voire, de la deuxième. Si on souhaite sincèrement que la programmation ressemble à celle déjà annoncée, trop de facteurs font en sorte que l’attrait de cet amphithéâtre nec plus ultra n’est pas une garantie pour un déferlement d’artistes internationaux, comme on le voit ailleurs en Amérique du Nord.