Blogue de Philippe Rezzonico

Pierre Flynn: l’éternel bohème, pour le meilleur et pour le pire

jeudi 2 avril 2015 à 16 h 29 | | Pour me joindre

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Pierre Flynn
Pierre Flynn. Photo Béatrice Flynn

Sur la table du café du Plateau où le bois usé et les briques se veulent les éléments principaux de décoration, l’imposante pile de cahiers d’écriture cornés de Pierre Flynn semble tout à fait à sa place. Dans le monde numérique qui encadre la musique d’aujourd’hui, cela relèverait de l’anomalie.

Discuter avec Flynn de Sur la terre, son premier disque depuis 2006, est bien le plaisir escompté pour l’intervieweur. Mais le long entretien s’avère des plus fascinants quand l’auteur-compositeur et interprète parle des parallèles ou des oppositions qui sous-tendent son métier depuis 40 ans. Oui, Pierre Flynn est un artiste. Mais aussi un homme qui s’intéresse avant tout à la condition humaine de ses semblables.

Vol solo (2006) étant un album de relectures, la contribution discographique de matériel original de Flynn après ses années avec le groupe Octobre tient donc à Le parfum du hasard (1987), Jardins de Babylone (1991), Mirador (2001) et Sur la terre (2015). Un album pour les décennies 1980, 1990, 2000 et 2010, même si les écarts entre chaque parution sont de plus en plus grands. La constance, quoi.

« Tu es méchant », lance Flynn avec un sourire éclatant.

– Non. Factuel », dis-je avec un sourire narquois.

– Il n’y a pas de dessin numérologique pour expliquer ça. Je suis juste pas vite sur mes patins… »

Il y a des auteurs qui composent, même s’ils n’ont pas grand-chose à dire. L’histoire a prouvé que ce n’est pas ton cas. Est-ce que tu n’avais rien à dire et que tu attendais le bon moment pour t’exprimer de nouveau?

Le genre d’écriture que je fais… Non pas qu’elle soit supérieure ou inférieure… Ce sont des affaires pas mal intérieures. Je ne pense pas que je pourrais faire un album par année en restant dans ce registre. Il faudrait que j’aille ailleurs. Il faudrait que je fasse plus de portraits. Que je fasse ce que j’appelle des miniatures. D’autre part, il faut que je brasse du matériau (coup d’œil vers les cahiers) avant que j’arrive à ma phrase, à ma petite rime, parce que je ne travaille pas très bien.

Pas très bien ou pas très vite? Ce n’est pas la même chose, non?

L’un répond de l’autre. Je n’ai pas cette bénédiction que l’inspiration me tombe sur le coco en marchant sur l’avenue du Mont-Royal. Il faut que j’aille dans la mine… Que je creuse… De quoi parle-telle, ma toune? J’ai des répertoires entiers, mais c’est une méthode impossible.

Écoutez le nouvel album de Pierre Flynn sur ICI Musique

Et s’ajoute à cela le fait que si j’étais un être parfaitement équilibré, parfaitement sûr de lui, parfaitement discipliné qui se lève à cinq heures du matin comme Leonard Cohen pour écrire, probablement que ça serait arrivé un peu plus vite. Et si j’étais tout ça, je serais probablement dans l’assurance ou la finance, au lieu de faire ce métier que j’adore.

Je finis par accoucher parce que je n’ai plus le choix. J’ai un gros fond bohème, pour le meilleur et pour le pire. Aujourd’hui, les choses vont vite et on ne peut plus être bohème. Je ne pense pas que l’on puisse l’être de la même façon [NDLR : que dans le temps]. À chaque génération de réinventer sa bohème, c’est sûr. La mienne était accompagnée d’une certaine nonchalance, parfois. D’une certaine difficulté à passer à l’acte. À agir. Tous les jours, il faut que je me pousse. Ce n’est pas naturel.

Être un artiste en 2015, c’est différent de ce que tu as vécu dans ta jeunesse?

(Pause.) Je ne sais pas… (Pause.) Il y a des choses qui ne changent pas et des choses qui changent. Le monde change… Les gens changent… En même temps, la matière première est fondée sur des valeurs qui sont quand même assez solides et pas si changeantes que ça.

On fait encore des chansons d’amour, tiens. Ou des protest song, pour certains. La vie change, oui. À un moment donné, tu écris une chanson comme Sirènes qui parle d’aberrations dans la vie. Parce qu’il y a des choses qui basculent et qui ne reviendront pas.

La numérisation de la communication a des effets concrets sur nos vies. C’est une des multiples affaires. La communication instantanée, ça change le tissu de nos vies, un peu comme l’électricité ou le téléphone l’ont fait auparavant.

Moi, je me trouve en retard sur certains dossiers. J’ai des côtés très vieux bougon. J’ai des réflexes de vieux. (Rires.) Mais j’espère ne pas faire de musique figée dans un passé quelconque. Mon métier me donne l’occasion d’être en contact avec toutes les générations de gens qui font ce métier.

Comme c’est le cas pour cet album avec des réalisateurs/arrangeurs nommés Philippe Brault, Éric Goulet et Louis-Jean Cormier.

J’avais fait 12 hommes rapaillés avec Louis-Jean et j’avais trouvé ça hyper satisfaisant comme expérience artistique. J’ai commencé le projet (quatre chansons) en 2011 avec Louis-Jean, Mario Légaré (basse) et Marc-André Laroque (batterie). J’ai fait écouter en 2013 les chansons à Michel Bélanger (Audiogram), mon directeur spirituel, et on a continué à aller de l’avant, mais sans Louis-Jean, qui a dû quitter, étant sollicité de toutes parts.

J’avais apprécié l’album Jour de chance, de Sylvie Paquette, réalisé par Philippe et Éric, deux gars assez différents, mais qui se complètent bien. Ils ont écouté les chansons en chantier sans moi et ils se sont dit qu’il y avait de bonnes pistes de base, que l’on pouvait retoucher ceci, allez plus loin avec ça, etc.

Et nous sommes partis sur cette lancée. Éric a mis sa patte sur certaines tounes, Philippe entendait pas mal de cordes et de vents… Plus que moi. Je n’ai pas mis de restrictions. Je m’arrangerai avec mes troubles en spectacle… Et au final, je me retrouve privilégié d’avoir les contributions de trois créateurs de grande qualité. C’est peut-être sur cet album, plus que sur tous les autres, que j’ai tenté d’ouvrir plus grand les portes aux idées des autres. J’ai essayé de me laisser rentrer dedans. Et de me faire lancer des défis.

Il y a des chansons que l’on pourrait qualifier de Pierre Flynn pur jus. D’autres ont des formes plus narratives. Certaines sont plus épurées ou dotées d’arrangements somptueux. Tu ne fais pas du sur-place.

Depuis 35 ans, j’ai toujours tenté de faire un album homogène. Et puis, je me dis : c’est l’âme de qui, au fond de ces chansons? Let’s have funDuparquet [NDLR : qui pourrait être sa Shefferville], Sirènes… Oui, c’est disparate, un peu. J’ai toujours été de même… Le dernier homme, c’est une chanson folk composée à la guitare. Ça fait six ans que j’ai une guitare… Ça m’a pris 35 ans avant d’écrire une chanson à la guitare avec trois accords. (Grand sourire.) Je sors de mes zones de confort.

Et contrairement à ce que certaines personnes pourraient déduire, la chanson Si loin si proche est plutôt une suite adulte de Ma petite guerrière (2001), dédiée à ta fille et non pas au printemps érable…

Je savais qu’en disant « c’est le printemps des enfants de 20 ans », il va y en avoir qui vont tout de suite faire un parallèle. Ma fille avait 20 ans et j’ai écrit ça quand c’était le printemps. C’était pas plus compliqué que ça. Il reste quand même qu’il y a des couplets où l’on s’interroge dans quelle galère on a mis nos enfants. Le beau, le laid… les bombes et les roses. Méchant défi d’avoir 20 ans aujourd’hui!

Dans les années 1960, notre fond chrétien s’est transformé en une espèce d’humanisme laïque avec bien des valeurs occidento-chrétiennes : l’entraide, un équilibre dans la justice sociale… C’est l’héritage du Siècle des lumières. Et là, nous vivons peut-être un point de bascule d’un moment qui a peut-être duré deux ou trois siècles. Qui est en train de basculer vers quelque chose de pas mal plus dark.

Est-ce que l’humanisme, cette tentative de vivre dans le respect individuel et dans une fraternité essentielle à notre survie… est-ce que cet équilibre est en train de prendre le bord? Est-ce que le tapis est en train de nous glisser sous les pieds?

Parfois, j’ai envie d’arrêter de lire les journaux. Quand je vois les gens, dans la discussion sociale, de plus en plus, se lancer des insultes par la tête… Toi, tu es dans ce camp-là ou dans ce camp-là… Moi, je me retrouve entre les craques. Je ne sais plus où je suis.

Est-ce que je suis un homme du passé? Peut-être. Est-ce que les 20 ans vont être des mutants et découvrir autre chose de peut-être lumineux? Je ne sais pas. C’est vertigineux! Mais ça m’interpelle. Il y a toujours eu dans mes affaires une interrogation face à la condition humaine. Et elle se poursuit.

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Pierre Flynn, Sur la terre (Audiogram). En magasin et en ligne le mardi 7 avril.