Blogue de Philippe Rezzonico

Osheaga, le mode d’emploi

Jeudi 26 mars 2015 à 23 h 48 | | Pour me joindre

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Florence Welch. Photo AP/Silvia Izquierdo

Florence Welch. Photo AP/Silvia Izquierdo

Comment met-on sur pied la programmation d’un festival comme Osheaga? Voici un aperçu du mode d’emploi.

Le festival Osheaga a terminé cette semaine sa programmation de l’événement, qui célébrera son 10e anniversaire du 31 juillet au 2 août. Florence and the Machine, Kendrick Lamar et The Black Keys sont les têtes d’affiche du festival qui présentera aussi Weezer, Alt-J, Of Monsters and Men, St. Vincent, Patrick Watson et Gary Clark jr.

Pourquoi eux et pas Drake, Foo Fighters ou System of a Down, qui sont en vedette dans des festivals de musique ailleurs au Canada, aux États-Unis ou en Europe? Les organisateurs ont tous une vision spécifique en matière de programmation. À défaut de parler de recette immuable, il y a indiscutablement un mode d’emploi. Voici celui d’Osheaga.

Les têtes d’affiche

Florence and the Machine a retenu l’attention lors de son passage à Osheaga en 2012, tout comme Kendrick Lamar en 2013. Ils seront néanmoins parmi les plus jeunes têtes d’affiche de l’histoire du festival, qui a souvent cédé la clôture de ses journées de marathons musicaux à des artistes établis (The Cure, Coldplay, Smashing Pumpkins, Eminen, Outkast, Flaming Lips). Doit-on y voir une volonté des organisateurs de cibler un plus jeune public?

« Nous n’avons jamais l’idée de viser un public plus jeune ou pas, assure Nick Farkas, le vice-président des concerts et événements du groupe evenko. Nous essayons de bâtir la meilleure grille avec les artistes et groupes qui sont en tournée. Nous savions que Florence et Lamar étaient disponibles, mais nous n’étions pas absolument sûrs qu’ils puissent être des têtes d’affiche. Et puis, nous avons écouté leurs nouveaux disques et compris que ça allait être énorme.

Kendrick Lamar à Toronto en 2014. Photo PC

Kendrick Lamar à Toronto en 2014. Photo PC

« Cela dit, nous n’avons jamais accordé une importance démesurée aux têtes d’affiche. Nous nous préoccupons plus de bâtir un line-up solide d’un bout à l’autre. »

L’héritage du festival

The Black Keys ont été élevés au rang de tête d’affiche en 2012. Ben Harper a été l’une des deux vedettes primées de 2006, lors de la première présentation de l’événement. Même chose pour Thurston Moore (avec Sonic Youth), de retour en solo cette année. Serait-ce au nom de la continuité?

« Pour le dixième anniversaire, nous voulions avoir un lien avec l’histoire du festival. Les Black Keys sont venus souvent. La première fois, ils jouaient en début d’après-midi et ils sont aujourd’hui un des plus gros groupes du monde. Nous avons le même lien avec Ben Harper qui est plus populaire à Montréal que nulle part ailleurs. Nous avons d’ailleurs invité des artistes qui sont plus populaires chez nous que partout ailleurs en Amérique : Harper, Of Monsters and Men, Patrick Watson, Stromae, etc. »

Patrick Carney des Black Keys. Photo AP/Owen Sweeney

Patrick Carney des Black Keys. Photo AP/Owen Sweeney

On remarque dans la programmation qu’il y a Father John Misty, présent l’an dernier et qui était de passage en salle en février à Montréal. Il y a également George Ezra, que l’on a vu en première partie de Sam Smith et de Hozier depuis le début de 2015 dans la métropole, tout comme Christine and the Queens, qui a fait un malheur au Métropolis le mois dernier. S’agit-il de redite ou plutôt de fidélité entre les artistes et les organisateurs?

« Fidélité? Pas vraiment, répond Farkas. Les artistes qui viennent en salle durant l’année ne modifient pas la programmation du festival parce qu’une grande partie de notre clientèle vient de l’extérieur du Québec. De 65 à 70 %, en fait. Il est probable que le festivalier qui viendra cet été n’ait pas vu George Ezra à Montréal ces dernières semaines. »

La découverte

Peu importe votre niveau de connaissance de la scène musicale, il y a des tas d’artistes et de groupes présents cette année, peu ou pas connus en dehors de leurs cercles d’initiés. Ce sont, du moins, des artistes que l’on n’a pas souvent vus sur les planches face à un énorme public. On a l’impression que la cuvée 2015 d’Osheaga regorge de découvertes comme on le voit souvent sur les scènes extérieures d’un festival comme les FrancoFolies.

« Nous tentons de trouver le juste équilibre entre le hip-hop, l’électro et l’indie rock, assure Farkas. Il y a des artistes ayant plus de vécu, comme Interpol, même s’ils sont encore jeunes, ou bien The Avett Brothers et Iron and Wine, que l’on ne voit pas souvent ici. Mais il y a aussi James Bay, FKA Twigs et The War on Drugs qui promettent énormément. Nous recherchons les bands qui vont exploser sur la scène musicale dans six mois. »

L’an dernier, evenko a décidé d’élargir le mandat de son festival metal Heavy MTL. Le festival a été rebaptisé Heavy Montréal et des groupes d’allégeances punk (The Offspring, Bad Religion) et de hard rock d’un autre âge (Twisted Sister) y ont fait leur apparition.

En scrutant la programmation d’Osheaga, on se dit – en généralisant – qu’il n’y a pas tant de groupes de « guitares » cette année. Et quand on regarde la grille 2015 de Heavy Montréal, on note que quelques gros noms (Faith No More, Iggy Pop et Bullet For My Valentine) auraient probablement été à l’affiche d’Osheaga il y a six ou sept ans. D’ailleurs, The Stooges (le groupe d’Iggy Pop) était à Osheaga en 2008.

« J’ai toujours dit qu’il y a des groupes que l’on invite à Heavy Montréal qui pourraient être à l’affiche d’Osheaga. Mais la programmation de l’un n’a pas d’impact sur l’autre. Il y a des artistes qui marcheraient bien dans les deux festivals. »

Le budget

À la lumière des récentes éditions d’Osheaga, on présume que l’on ne verrait plus désormais d’affiche comme celle de Coachella, où AC/DC (qui sera au Stade olympique de Montréal et au Festival d’été de Québec cet été) côtoie Drake et Florence and the Machine.

« Si AC/DC vient à Osheaga, j’invite deux ou trois autres gros groupes et après, je n’ai plus de budget, dit Farkas en riant. Osheaga, c’est 120 groupes ou artistes invités répartis sur six scènes. Il faut que la programmation soit solide partout.

« Nous sommes souvent comparés à Bonnaroo (Tennessee), à Coachella (Californie) et à la Lollapalooza (qui vient d’annoncer Paul McCartney cette semaine). C’est très flatteur, mais la réalité, c’est que nous avons la moitié de l’espace (50 000 entrées) de certains de ces festivals. Pour avoir des artistes comme AC/DC et McCartney, ça prendrait une capacité quotidienne de 100 000 personnes et le budget qui va avec. »

Ou les Foo Fighters (qui seront à Glastonbury, en Angleterre)?

« Les Foo Fighters, ça fait des années que nous leur faisons des offres pour nos deux festivals. Et nous essayons encore… System of A Down, nous les avons eus à Heavy Montréal il y a trois ans, quand ils n’avaient pas joué ensemble depuis près de 10 ans. Nous avons passé notre tour cette année. »

Durant les premières années d’Osheaga, on pouvait arriver sur le site du parc Jean-Drapeau en fin d’après-midi sans risque de rater une performance spectaculaire et sans se faire marcher sur les pieds. Terminé, tout ça. De nos jours, plusieurs milliers de personnes attendent en ligne bien avant l’ouverture des portes. Et on voit désormais des spectacles dignes de mention avant que le festivalier moyen ait bu sa deuxième bière.

« Depuis cinq ans, nous notons que le public a rajeuni et que les jeunes viennent plus tôt. Au début, nous espérions que le festivalier plus âgé découvre de jeunes groupes. Aujourd’hui, nous programmons des artistes comme New Order ou Nick Cave, que les plus jeunes découvrent. Je pense que tous ceux qui viennent à Osheaga, peu importe leur âge, aiment la musique et sont ouverts à la découverte. »