Blogue de Philippe Rezzonico

Louis-Jean Cormier : le calme après deux ans de tourbillon

vendredi 20 mars 2015 à 16 h 33 | | Pour me joindre

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Louis-Jean Cormier, à Montréal en lumière en 2014
Louis-Jean Cormier, à Montréal en lumière en 2014

Deux ans et demi après Le treizième étage, Louis-Jean Cormier est déjà de retour avec Les grandes artères. Ce disque qu’il affirme ne pas être autobiographique s’est néanmoins avéré « thérapeutique » de son propre aveu, tant sa nouvelle notoriété l’a plongé dans un tourbillon jamais vécu du temps de Karkwa.

Comme ce fut souvent le cas dans le passé, Cormier porte à la fois les chapeaux d’auteur, de compositeur, de musicien et de réalisateur pour cette nouvelle galette. L’occasion était idéale pour discuter de cette nouvelle création et de son rapport avec la musique et l’écriture après plus de 15 ans de métier.

Voyons voir… Si tu reviens. Le jour où elle m’a dit je pars. Montagne russe. Des titres de l’album qui semblent sans équivoque. Et puis, on scrute attentivement les paroles d’autres chansons comme Tête première. Pas de doute : Louis-Jean Cormier a vécu une rupture ces dernières années, présume le journaliste avant de s’attabler devant lui dans un resto du Plateau Mont-Royal.

Pas du tout, le rassure Cormier dès que l’on aborde le sujet. Toutefois, il admet que les bouleversements dans son entourage d’amis (le même que celui de Marie-Pierre Arthur) l’automne dernier ont apporté de l’eau au moulin de la créativité.

« La thématique du disque s’est installée assez tôt, dit-il. Durant le premier tiers de la production. Je savais que ça allait être un disque qui allait traiter du cœur. De tout ce qui tourne à 360 degrés autour du cœur, afin de voir toutes les facettes. Il y a plusieurs réflexions sur l’amour. Ça parle de départs, de retours, ainsi que de désirs de liberté. Il y a une certaine forme d’indépendance, aussi. »

Les artères. Au plan urbain, cela désigne des rues ou des boulevards sur lesquels on a parfois manifesté lors du printemps érable (La fanfare). Au plan médical, cela fait allusion aux conduits naturels dans lesquels notre sang circule. Joli double sens. Il y a aussi un autre sens figuré aux yeux de l’auteur.

« Les artères, c’est le boulevard, c’est la rue. Le décor du disque, c’est beaucoup la rue. C’est l’auto, aussi. Ça ajoutait un sens au choix du titre. Mais les grandes artères, ce sont aussi les choix à faire dans la vie. Tu arrives sur l’autoroute, tu as des carrefours. Tout ça a un lien avec la réflexion sur l’amour. »

Les feux de la rampe

De la création de Karkwa (dans sa première forme en 1998 jusqu’à la fin de la tournée du cinquième album, Les chemins de verre) à la fin de la première décennie des années 2000, Cormier a été la voix du groupe, en plus d’être coréalisateur avec ses collègues François Lafontaine, Stéphane Bergeron, Martin Lamontagne et Julien Sagot. La parution du Treizième étage à l’automne 2012 a précédé la participation de Cormier en qualité de coach au sein de l’émission La voix. Qui ne se souvient pas du fameux « Qui est Louis-Jean Cormier? » qui avait enflammé les réseaux sociaux en 2013?

Aujourd’hui, la question ne se pose plus. Avec plus de 65 000 albums vendus, Cormier n’a plus besoin d’une carte de visite. Mais la présence à la télévision, la longue tournée des festivals et la réalisation du disque de David Marin l’ont exténué en 2014.

« J’étais dans un état d’esprit où je me suis retrouvé, non pas dans une dépression, mais dans une fin de tournée de festivals où j’étais très épuisé. J’avais confiance dans les nouvelles chansons, j’avais toujours la passion de la création et l’envie de faire un disque, mais, des fois, cette passion nous aveugle un peu. »

Les interrogations

« Je voyais mon entourage me faire des signes, genre : « Heille! Tu vas peut-être fesser un mur. Tu travailles trop. » Effectivement, à la fin de la tournée des festivals, j’ai eu une prise de conscience. « Est-ce que j’en fais trop dans ma vie professionnelle? Est-ce que je ne devrais pas être plus souvent à la maison? Où est mon cœur à travers tout ça? Comment je gère la nouvelle, et très présente, notoriété? » Ça change la vie personnelle. Ça change même la vie personnelle de mes enfants, de ma blonde, de mes parents.

« Tu vas dans une fête familiale des Cormier au Havre-Saint-Pierre et tu passes la soirée à signer des autographes… J’étais rendu là à la fin de l’été (2014). Tout ça a amené des chansons de réflexion et des chansons de drame, aussi. Des chansons comme Faire semblant, où je me questionne quant à savoir : « Est-ce que l’on est soi-même? Est-ce que l’on est connecté? » C’est à ce moment de ma vie où j’ai pris la décision de ne pas refaire La voix et où j’avais un désir profond de retrouver mes pantoufles, même si je ne peux plus aller chercher du pain et du jus d’orange en pyjama (rires). »

Comment un artiste retrouve-t-il ses marques quand il est épuisé? En faisant un autre, disque, pardi!

« Pour la première fois de ma vie, j’ai pris quatre ou cinq mois dédiés uniquement à la création et à l’enregistrement d’un disque. Ça veut dire : pas de musique à côté, pas de réalisation de disque de quelqu’un d’autre, pas de tournée – à part la petite embardée symphonique –, pas de musique de publicités ou de films. Que le disque Les grandes artères

« Ça a été thérapeutique. Ça m’a collé un sourire dans la face. J’étais surexcité de travailler avec autant de gens aussi brillants (Daniel Beaumont de Tricot Machine et Martin Léon aux textes, Jean-Nicolas Trottier aux arrangements de cuivres, Pierre Girard au son, Alex McMahon et Adèle Trottier-Rivard).

« Quand tu es un gars de long terme comme je suis, tu gardes des collaborateurs. Ils te connaissent. Ils peuvent te dire : « Ce bout-là, ce n’est pas terrible. » Et je réponds:  » Yes! Content que tu me le dises. J’avais un doute. » Il n’y a pas de tabou. Nous sommes tous au service de l’art, finalement. »

On l’a l’oublié, mais Cormier était déjà coréalisateur (avec Mathieu Parisien) du tout premier disque de Karkwa (Le pensionnat des établis) en 2003. Tâche qu’il a assumée sur d’autres albums de Karkwa, ainsi que pour ceux des 12 hommes rapaillés, de Lisa LeBlanc et de David Marin. Quel est son rapport avec son art aujourd’hui?

Le fourmillement d’idées

« Au début, tu fais tes griffes. Quand tu es un jeune musicien, tu es riche en idées. Le plus grand danger et la plus grande facilité, c’est de jumeler trop d’idées. Un bon film, une belle toile, une belle œuvre d’art, ça va être une idée plutôt simple qui évoque quelque chose qui t’amène ailleurs. Les gens qui avaient trop d’idées, comme on avait dans le temps (sourire), ça mène à des produits étourdissants.

« Moi, en 1998, j’étais rempli de maladresse, mais collectivement [avec Karkwa], il valait peut-être mieux avoir trop d’idées que pas du tout. Nous avons appris notre métier. C’est la même chose dans les mots. J’ai raffiné mes goûts, mais j’ai compris avec le temps certains faits sur l’écriture d’une chanson. »

Écriture et réalisation

« Notamment avec l’expérience des hommes rapaillés, j’ai compris que la poésie dans l’écriture d’une chanson, ça ne doit pas être la même chose que dans un recueil de textes. L’écriture d’une vraie bonne chanson se doit d’être scénarisée. Ça doit être le mariage parfait entre la nouvelle littérature et la poésie. De bonnes métaphores, des images poétiques, et, surtout, un bon fil conducteur.

« Il y a plusieurs sphères d’action dans le travail de réalisateur. Je fais l’impasse sur l’aspect technique où l’on s’améliore avec l’expérience, parce que l’on a plus de moyens, parce que l’on sait désormais mettre les micros à la bonne place.

« Pour moi, un bon réalisateur, c’est plus qu’un bon arrangeur. C’est plus qu’un gars qui entend les bonnes fréquences. C’est plus qu’un gars qui va trouver le bon ordre des chansons. Un réalisateur complet, c’est quelqu’un qui va avoir un regard critique sur l’écriture des chansons, sur la façon dont les mots sont placés et livrés. Si tu es un réalisateur de chansons, tu dois maîtriser ça. »

Louis-Jean Cormier, Les grandes artères (Les disques Simone). En magasin et en ligne, mardi.

Louis-Jean Cormier en tournée. Rentrée montréalaise le 14 mai au Métropolis.